Cour administrative d'appel de Marseille — Décision N° CAA13-25MA03059

lundi 2 novembre 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Marseille
SectionCour administrative d'appel de Marseille
N° DossierCAA13-25MA03059
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre - formation à 3
Avocat requérantDRAGONE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. Y... R... a demandé au tribunal administratif de Marseille d’annuler l’arrêté du 28 janvier 2025 par lequel le préfet des Bouches-du-Rhône a refusé son admission exceptionnelle au séjour et l’a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours.

Par un jugement n° 2502839 du 16 octobre 2025, le tribunal administratif de Marseille a rejeté cette demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 4 novembre 2025, M. R..., représenté par Me Dragone, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement ;

2°) d’annuler l’arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 28 janvier 2025 ;

3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :
- l’arrêté attaqué est insuffisamment motivé, ce qui révèle en outre un défaut d’examen particulier de sa situation ;
- cet arrêté est entaché d’un défaut de base légale dès lors que la préfecture n’a pas analysé sa demande sur le fondement de l’article L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, sur lequel reposait sa demande ;
- les articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile sont distincts, de sorte que le tribunal a commis une erreur de droit ;
- il remplit l’ensemble des conditions prévues à l’article L. 435-4 de ce code, permettant la délivrance du titre sollicité.

La requête a été communiquée au préfet des Bouches-du-Rhône, qui n’a pas produit d’observations.

Par une lettre du 7 janvier 2026, la cour a informé les parties qu’il était envisagé d’inscrire l’affaire à une audience qui pourrait avoir lieu d’ici le 31 décembre 2026 et que l’instruction était susceptible d’être close par ordonnance à compter du 29 janvier 2026.

Par une ordonnance du 30 janvier 2026, la clôture de l’instruction a été prononcée avec effet immédiat.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement de la République de Côte d’Ivoire relative à la circulation et au séjour des personnes ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Célie Simeray, rapporteure ;
- et les observations de Me Dragone, représentant M. R....

Considérant ce qui suit :

1. M. R..., ressortissant ivoirien né en mai 1987 et entré en France en septembre 2019, selon ses déclarations, a sollicité cinq ans plus tard son admission exceptionnelle au séjour en se prévalant de son insertion professionnelle. Par un arrêté du 28 janvier 2025, le préfet des Bouches-du-Rhône lui a refusé la délivrance d’un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par le jugement attaqué, dont M. R... relève appel, le tribunal administratif de Marseille a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

2. Aux termes de l’article L. 435-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « L’étranger dont l’admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu’il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale (…) ». Aux termes de l’article L. 435-4 du même code, applicable, en vertu du III de l’article 27 de la loi du 26 janvier 2024, jusqu’au 31 décembre 2026 : « À titre exceptionnel, et sans que les conditions définies au présent article soient opposables à l’autorité administrative, l’étranger qui a exercé une activité professionnelle salariée figurant dans la liste des métiers et zones géographiques caractérisés par des difficultés de recrutement définie à l’article L. 414-13 durant au moins douze mois, consécutifs ou non, au cours des vingt-quatre derniers mois, qui occupe un emploi relevant de ces métiers et zones et qui justifie d’une période de résidence ininterrompue d’au moins trois années en France peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention “ travailleur temporaire ” ou “ salarié ” d’une durée d’un an. (…) ».

3. Il ressort des pièces du dossier que M. R... a établi et déposé sa demande de titre de séjour au moyen du formulaire intitulé « demande d’admission exceptionnelle au séjour et d’autorisation de travail au titre des métiers en tension », donc nécessairement sur le fondement de l’article L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile précité. L’arrêté attaqué, qui ne vise pas cette disposition, mentionne toutefois la « demande d’admission exceptionnelle au séjour par le travail présentée le 6 août 2024 par M. R... ». Il indique que « M. R... présente un avenant de renouvellement de CDD conclu avec la SARL Joël Wernert et quatre bulletins de salaires correspondants ainsi qu’un contrat à durée indéterminée conclu avec la société précitée le 1er août 2023 pour un poste d’aide maçon et des bulletins de salaires correspondants pour la période allant de janvier 2023 à juillet 2024 », mais « ne fournit toutefois pas de demande d’autorisation de travail établie par son employeur », puis relève que l’intéressé ne justifie ni avoir les compétences et qualifications professionnelles nécessaires pour occuper l’emploi d’aide maçon, ni d’une insertion sociale ou professionnelle suffisante en France. Ce faisant, alors que le fait d’avoir sollicité une autorisation de travail pour permettre la régularisation de la situation de l’étranger n’est pas une condition requise par les dispositions précitées, il ne ressort pas des termes de l’arrêté litigieux que le préfet aurait examiné la situation de M. R... au regard des dispositions de l’article L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par suite, M. R... est fondé à soutenir que la décision portant refus de séjour est, pour cette raison, entachée d’erreur de droit et que cette illégalité prive de base légale la mesure d’éloignement contenue dans l’arrêté en litige.

4. Il résulte de ce qui précède que M. R... est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Marseille a rejeté sa demande. Il est donc fondé à demander, outre l’annulation de ce jugement, celle de l’arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 28 janvier 2025.

Sur les conclusions à fin d’injonction :

5. L’annulation de l’arrêté préfectoral du 28 janvier 2025 implique seulement, aucun des autres moyens invoqués par M. R... n’étant de nature à la fonder, que le préfet instruise à nouveau la demande de l’intéressé et y statue par une nouvelle décision dans le délai de deux mois, en munissant l’intéressé, durant ce réexamen, d’une autorisation provisoire de séjour. S’agissant de cette dernière, toutefois, le requérant ne peut prétendre à ce qu’elle soit assortie du droit d’exercer une activité professionnelle, dès lors que la demande d’admission exceptionnelle au séjour présentée sur le fondement des articles L. 435-1 et L. 435-4 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne figure pas au nombre des demandes de titre de séjour qui, énumérées par l’article R. 431-14 du même code, donnent lieu à la délivrance d’un récépissé comportant ce droit. Il y a donc lieu d’enjoindre au préfet des Bouches-du-Rhône, sur le fondement des dispositions de l’article L. 911-2 du code de justice administrative, de réexaminer la situation de M. R... dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent arrêt et, dans cette attente, de lui délivrer une simple autorisation provisoire de séjour.
Sur les frais liés au litige :

6. Dans les circonstances de l’espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l’État une somme de 1 500 euros à verser à M. R... au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.


D É C I D E :


Article 1er : Le jugement du tribunal administratif de Marseille n° 2502839 du 16 octobre 2025 et l’arrêté du préfet des Bouches-du-Rhône du 28 janvier 2025 sont annulés.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Bouches-du-Rhône de réexaminer la demande de titre de séjour de M. R..., de prendre une nouvelle décision dans les deux mois suivant la notification du présent arrêt et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L’État versera à M. R... une somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le présent arrêt sera notifié à M. Y... R..., au ministre de l’intérieur et au préfet des Bouches-du-Rhône.


Délibéré après l’audience du 12 octobre 2026, où siégeaient :

- M. David Zupan, président,
- M. Renaud Thielé, président assesseur,
- Mme Célie Simeray, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 2 novembre 2026.