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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-23TL01417

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-23TL01417

mercredi 28 février 2024

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-23TL01417
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantCABINET D'AVOCATS MAZAS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme D veuve A a demandé au tribunal administratif de Montpellier, à titre principal, d'annuler l'arrêté du 16 janvier 2023 par lequel le préfet de l'Hérault l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays de destination et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée de quatre mois, à titre subsidiaire, de suspendre l'exécution de la décision dans l'attente de celle de la cour nationale du droit d'asile et d'enjoindre au préfet de l'Hérault de réexaminer sa situation en lui délivrant dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir

Par un jugement n° 2300591 du 9 mars 2023, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté ses demandes.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 16 juin 2023, Mme B veuve A, représentée par Me Mazas, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 9 mars 2023 ;

2°) d'annuler l'arrêté du préfet de l'Hérault en date du 16 janvier 2023 ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de réexaminer sa situation et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la décision à intervenir ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- le jugement est insuffisamment motivé en droit et en fait au regard du mariage forcé et des relations sexuelles subies à l'âge de quinze ans ; il ne répond pas suffisamment aux moyens tirés de l'insuffisance de motivation de l'arrêté et du défaut d'examen réel et complet de sa situation ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen réel et complet de sa situation et d'un défaut d'examen au regard de l'article 37 de la convention du conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique signée à Istanbul le 11 mai 2011 ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation au regard de sa situation personnelle et méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la décision fixant le pays de destination méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.

Par décision du 10 mai 2023, Mme B veuve A a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale des droits de l'enfant ;

- la convention du conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique signée à Istanbul le 11 mai 2011 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Vu les autres pièces du dossier.

Considérant ce qui suit :

1. Aux termes du dernier alinéa de l'article R. 222-1 du code de justice administrative : " Les présidents des cours administratives d'appel, () les présidents des formations de jugement des cours () peuvent (), par ordonnance, rejeter (), après l'expiration du délai de recours () les requêtes d'appel manifestement dépourvues de fondement () ".

2. Mme B veuve A, ressortissante albanaise née le 15 août 1995 à Gramsh (Albanie), déclare être entrée en France le 18 novembre 2021, accompagnée de ses deux enfants mineurs, né le à et née le à . Le 8 septembre 2022, sa demande d'asile a été rejeté par l'office français de protection des réfugiés et apatrides statuant en procédure accélérée. Par arrêté du 16 janvier 2023, le préfet de l'Hérault l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et l'a interdite de retour sur le territoire français pendant une durée de quatre mois. Mme B veuve A relève appel du jugement du 9 mars 2023 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur la régularité du jugement attaqué :

3. Aux termes de l'article L. 9 du code de justice administrative : " Les jugements sont motivés. ".

4. En premier lieu, Mme B veuve A, soutient que le jugement est entaché d'un défaut de motivation, en tant que les premiers juges ont repris la motivation qu'elle estime succincte de l'arrêté préfectoral contesté, dès lors qu'il ne mentionne pas le mariage forcé dont elle a fait l'objet à l'âge de quinze ans, à la suite duquel elle est tombée enceinte. Contrairement à ce qu'affirme la requérante, il ressort de l'examen des termes du jugement attaqué que celui-ci est suffisamment motivé tant en fait qu'en droit, et répond aux exigences des dispositions précitées. En outre, le tribunal, pas plus que le préfet de l'Hérault, n'était pas tenu de faire mention de l'intégralité de la situation personnelle de l'intéressé. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation du jugement attaqué doit être écarté, comme manquant en fait.

5. En second lieu, il ressort des points 4 et 5 du jugement attaqué que les premiers juges ont répondu, avec une motivation suffisante au moyen selon lequel le préfet de l'Hérault n'aurait pas procédé à un examen réel et complet de la situation de Mme B veuve A avant de prendre la décision l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. En conséquence, le jugement attaqué ne peut être regardé comme entaché d'une omission à statuer ou d'une insuffisance de motivation de ce chef.

Sur le bien-fondé du jugement :

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

6. Il ressort de l'examen de l'arrêté en litige que le préfet de l'Hérault vise la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour et du droit d'asile dont il a fait application. Il comporte en outre un exposé circonstancié des éléments relatifs à la situation personnelle et familiale de la requérante. Par suite, sans qu'y fasse obstacle la circonstance que le préfet n'ait pas fait mention de tous les éléments caractérisant la situation de l'intéressée, mariage forcé de l'intéressée à quinze appel, appel de la décision de l'office français de protection des réfugiés et apatrides devant la cour nationale du droit d'asile, scolarisation de ses deux enfants mineurs et existence d'un contrat de travail à durée déterminée, cette décision est suffisamment motivée en droit et en fait. Il ne ressort pas des termes de la décision attaquée, que le préfet de l'Hérault n'aurait pas procédé à un examen attentif et particulier de sa situation personnelle.

7. Les stipulations de la convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique signée à Istanbul le 7 avril 2011, en vigueur depuis le 1er octobre 2023, soit postérieurement à la décision en litige, requièrent l'intervention d'actes complémentaires pour produire des effets à l'égard des particuliers et ne peuvent dès lors être utilement invoquées à l'appui de conclusions tendant à l'annulation d'une décision individuelle. Dès lors, le moyen tiré de l'applicabilité directe de l'article 37 de cette convention à la situation de la requérante doit être écarté comme inopérant.

8. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

9. Mme B veuve A fait valoir qu'elle réside en France avec ses deux enfants mineurs scolarisés en CE1 et CM2 et qu'elle y a établi le centre de sa vie privée et familiale. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que Mme B veuve A, qui est entrée en France le 18 novembre 2021, selon ses déclarations, n'a été admise provisoirement au séjour que pour la durée d'examen de sa demande d'asile, qui a été définitivement rejetée par décision collégiale de la cour nationale du droit d'asile du 13 avril 2023 qui n'a pas retenu comme établis les faits présentés comme étant à l'origine de son départ de l'Albanie et des risques allégués. Par ailleurs, si elle fait valoir son insertion par le travail, en produisant un contrat de travail à durée déterminée signé le 8 juin 2022 avec la SAS GLS en qualité de femme de chambre dans un hôtel, elle n'est arrivée que récemment sur le territoire français et n'est pas dépourvue d'attaches dans son pays d'origine où elle a vécu jusqu'à l'âge de 19 ans et où elle ne soutient ni n'allègue être dépourvue d'attaches familiales. Dans ces conditions, la décision contestée n'a pas porté au droit de Mme B veuve A au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée eu égard aux buts en vue desquels elle a été prise. Dès lors, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs, mais également à celles qui ont pour effet d'affecter leur situation d'une manière suffisamment directe et certaine.

11. Mme B veuve A se prévaut de la scolarisation en France de ses deux enfants. Toutefois, il n'est pas établi que ces derniers, présents en France depuis peu de temps, ne pourraient suivre leur mère dans son pays d'origine ni qu'ils ne pourraient y poursuivre leur scolarité. Dès lors, le préfet de l'Hérault n'a pas méconnu l'intérêt supérieur de ses enfants et le moyen tiré de la violation de ces stipulations ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. Aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".

13. Mme B veuve A, dont la demande d'asile a été rejetée en dernier lieu le 13 avril 2023 par la cour nationale du droit d'asile, n'apporte à la cour aucun élément nouveau, autre que des considérations générales sur les mariages forcés ou la situation des femmes en Albanie, sur les risques qu'elle encourt personnellement en cas de retour dans son pays d'origine à raison de son mariage forcé alors qu'elle était mineure et de l'attitude violente de son beau-frère à son égard, alors qu'elle est veuve depuis le 27 septembre 2014 et qu'elle redoute le traitement réservé aux mères célibataire en Albanie. Par suite, le moyen tiré de la violation de ces dispositions et stipulations ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français durant quatre mois :

14. Aux termes de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder deux ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". L'article L. 612-10 du même code dispose que : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ".

15. Il ressort des éléments mentionnés au point 9 qu'eu égard aux conditions et à la durée de séjour en France de Mme B veuve A et alors même qu'elle n'a pas fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement et ne constitue pas une menace à l'ordre public, en prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de quatre mois, le préfet de l'Hérault n'a pas méconnu les dispositions citées au point précédent ni commis une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme B veuve A est manifestement dépourvue de fondement et doit être rejetée par application des dispositions précédemment citées de l'article R. 222-1 du code de justice administrative, y compris ses conclusions à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

ORDONNE :

Article 1er : La requête de Mme B veuve A est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme C B veuve A et à Me Mazas.

Copie pour information sera adressée au préfet de l'Hérault.

Fait à Toulouse, le 28 février 2024.

La présidente de la 2ème chambre,

A. Geslan-Demaret

La République mande et ordonne au préfet de l'Hérault en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

N°23TL01417

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