Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-26TL00514
mardi 1 septembre 2026
| Juridiction | Cour administrative d'appel de Toulouse |
| Section | Cour administrative d'appel de Toulouse |
| N° Dossier | CAA31-26TL00514 |
| Type | Décision |
| Recours | excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Juge des référés |
| Avocat requérant | BOUIX ANITA |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. B... A... a demandé à la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse de condamner l’Etat à lui verser la somme provisionnelle de 31 641 euros.
Par une ordonnance n° 2508236 du 18 février 2026, la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a condamné l’Etat à lui verser une provision de 9 820,06 euros, avec les intérêts légaux à compter du 3 juillet 2025, mis à sa charge la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et rejeté le surplus de la demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 27 février 2026, le préfet de la Haute-Garonne demande à la cour d’annuler l’ordonnance de la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse du 18 février 2026.
Il soutient que :
- c’est à tort que la première juge a estimé que M. A... justifiait d’une perte de rémunération indemnisable résultant de la rupture anticipée de son contrat d’apprentissage, elle-même directement liée à l’illégalité de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 lui refusant un titre de séjour et l’obligeant à quitter le territoire français ;
- en vertu de l’article R. 5221-1 du code du travail, un étranger autorisé à séjourner en France ne peut y exercer une activité professionnelle salariée sans avoir préalablement obtenu l’autorisation de travail mentionnée au 2° de l’article L. 5221-2 du même code ; or M. A... n’a jamais été titulaire d’une telle autorisation, que son employeur n’a pas sollicitée ;
- le titre de séjour dont M. A... aurait dû être titulaire est celui prévu à l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne l’autorisait pas, par lui-même, à exercer une activité professionnelle sans l’autorisation de travail prévue au code du travail ; en outre, M. A... ne relevait d’aucun des cas de dispense d’autorisation de travail prévus à l’article R. 5221-1 du code du travail ;
- par conséquent, la seule circonstance que l’employeur de M. A... ait attesté avoir mis fin à son contrat de travail en raison de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français n’est pas de nature à engager la responsabilité de l’Etat ; ainsi, M. A... ne justifie pas d’une créance non sérieusement contestable au titre de la perte de salaire liée à l’exercice d’une activité professionnelle ;
- pour les mêmes motifs, il ne peut prétendre à une perte de chance de signer un contrat de travail à durée indéterminée à l’issue de sa période d’apprentissage ; l’ordonnance attaquée de la juge des référés doit être confirmée sur ce point ;
- M. A... ne justifie pas non plus d’un préjudice moral indemnisable ; il a conservé son logement, n’a pas connu de problèmes de santé particuliers, a continué de bénéficier d’un accompagnement social et éducatif, et ne démontre pas avoir souffert d’un préjudice d’anxiété ; c’est donc à tort que, par l’ordonnance attaquée, la première juge du tribunal administratif de Toulouse a condamné l’Etat à verser à M. A... une somme de 1 500 euros au titre du préjudice d’anxiété.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 juin 2026, M. A..., représenté par Me Bouix, demande à la cour :
1°) l’admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) le rejet de la requête du préfet de la Haute-Garonne ;
3°) la mise à la charge de l’Etat de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- si le préfet affirme qu’il devait être titulaire d’une autorisation de travail, il convient de relever que, dès le 12 juillet 2022, il a demandé son admission au séjour en France et été mis en possession, le 9 août suivant, d’un récépissé l’autorisant à exercer une activité professionnelle, soit avant la signature de son contrat d’apprentissage ;
- à cet égard, les dispositions du 16° de l’article R. 5221-2 du code du travail dispense de l’autorisation de travail, prévue à l’article R. 5221-1 du même code, les étrangers titulaires d’une autorisation provisoire de séjour ou d’un document de séjour portant la mention « autorise son titulaire à travailler » ;
- en conséquence, l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023, annulé par un jugement du tribunal administratif de Toulouse confirmé en appel, a mis fin aux effets attachés à son récépissé qui était valide à la date de son édiction ; c’est bien cet arrêté qui interrompu de manière anticipée son droit au séjour et, par conséquent, l’exécution de son contrat de travail dont il tirait une rémunération ; c’est donc à bon droit que la première juge a indemnisé son préjudice financier ;
- compte tenu des troubles divers qu’il a subis du fait de l’illégalité de l’arrêté du 20 octobre 2023, c’est à bon droit que la juge des référés du tribunal a évalué à 1 500 euros son préjudice moral.
Par une ordonnance du 8 juin 2026, la clôture de l’instruction a été fixée au 30 juin 2026 à 12h00.
M. A... a été maintenu de plein droit au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 17 juillet 2026 du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulouse.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la cour a désigné M. Faïck, président de la 1ère chambre, pour statuer sur la demande de référé.
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant guinéen né le 9 mai 2004, est entré sur le territoire français en mai 2021. Par une décision du 30 novembre 2021, le juge des enfants près le tribunal judiciaire de Toulouse (Haute-Garonne), l’a placé auprès du service de l’aide sociale à l’enfance, jusqu’à sa majorité. Le 12 juillet 2022, M. A... a déposé en préfecture de Haute-Garonne une demande d’admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
2. Par un arrêté du 20 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne a rejeté cette demande et fait obligation à M. A... de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. Par un jugement n° 2307065 du 16 juillet 2024, le tribunal administratif de Toulouse a annulé cet arrêté au motif qu’il était entaché d’erreur de droit et d’erreur manifeste d'appréciation, et enjoint au préfet de délivrer à M. A... un titre de séjour temporaire portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire » dans un délai d’un mois en le munissant, dans l’attente de la décision à prendre, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler. L’appel que le préfet de la Haute-Garonne a formé à l’encontre de ce jugement a été rejeté par un arrêt n° 24TL02176 de la cour administrative d'appel de Toulouse rendu le 6 février 2025.
3. M. A... a saisi le juge des référés provision du tribunal administratif de Toulouse d’une demande tendant à la condamnation de l’Etat à l’indemniser de ses préjudices résultant de l’illégalité de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 et du retard de ses services à lui délivrer le titre de séjour prescrit par le jugement du 16 juillet 2024. Par une ordonnance du 18 février 2026, la juge des référés du tribunal a condamné l’Etat à verser à M. A... une provision de 9 820,06 euros. Le préfet de la Haute-Garonne relève appel de cette décision.
Sur la demande de provision :
En ce qui concerne le principe de la responsabilité :
4. Aux termes de l’article R. 541-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, même en l’absence d’une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l’a saisi lorsque l’existence de l’obligation n’est pas sérieusement contestable. Il peut, même d’office, subordonner le versement de la provision à la constitution d’une garantie ». Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s’assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l’existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état.
5. Le refus de titre de séjour, assorti d’une mesure d'éloignement, du 20 octobre 2023 que le préfet de la Haute-Garonne a opposé à la demande de M. A... a été annulé par le tribunal administratif de Toulouse dans son jugement du 16 juillet 2024 aux motifs, d’une part, que l’intéressé avait justifié de son état civil par des documents probants et, d’autre, part, qu’il suivait avec sérieux une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, était bien inséré dans la société française, et n’entretenait plus de liens avec sa famille restée dans son pays d'origine.
6. L’illégalité de l’arrêté pris par le préfet de la Haute-Garonne le 20 octobre 2023 constitue ainsi une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat à raison des préjudices qui en ont résulté pour M. A.... Toutefois, la responsabilité de l’Etat n’est engagée que s’il existe un lien de causalité direct et certain entre la faute commise et les préjudices invoqués. Il n’en va pas ainsi lorsque l’administration établit qu’elle aurait pris la même décision si elle avait fait reposer son appréciation sur des éléments qu’elle avait omis de prendre en compte.
7. Pour contester l’ordonnance attaquée en tant qu’elle l’a condamné à indemniser M. A... de la perte de rémunération résultant de l’interruption du contrat de travail dont ce dernier était titulaire, elle-même due au refus de titre de séjour assorti de la mesure d'éloignement édicté le 20 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne fait valoir qu’en toute hypothèse l’intéressé ne pouvait travailler faute d’être titulaire de l’autorisation de travail prévue à l’article R. 5221-1 du code du travail, qu’il incombait à son employeur de solliciter.
8. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. A..., après avoir déposé sa demande de titre de séjour le 12 juillet 2022, a été mis en possession, dès le 9 août suivant, soit avant le début d’exécution de son contrat d’apprentissage, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler, laquelle lui a été régulièrement renouvelée jusqu’à l’intervention de l’arrêté illégal du 20 octobre 2023. Or aux termes des dispositions de l’article R. 5221-2 du code du travail : « Sont dispensés de l’autorisation de travail prévue à l’article R. 5221-1 : (…) 16°) Le titulaire d'une autorisation provisoire de séjour ou d'un document provisoire de séjour portant la mention " autorise son titulaire à travailler " (…) ». Par suite, le préfet de la Haute-Garonne n’est pas fondé à soutenir que M. A... ne justifiait d’aucun préjudice indemnisable, au titre de l’interruption de son activité professionnelle, faute d’avoir été titulaire d’une autorisation de travail. Au demeurant, il résulte des dispositions du deuxième alinéa de l’article L. 5221-5 du code du travail que l'autorisation de travail est accordée de droit à l'étranger autorisé à séjourner en France pour la conclusion d'un contrat d'apprentissage.
9. Par ailleurs, le préfet de la Haute-Garonne ne conteste pas les motifs de l’ordonnance attaquée par laquelle la juge des référés a retenu que ses services avaient commis une faute en exécutant tardivement l’injonction de délivrance d’un titre, délivrée par le tribunal administratif de Toulouse dans son jugement du 16 juillet 2024.
En ce qui concerne le montant des préjudices indemnisables :
10. En premier lieu, au point 7 de son ordonnance, la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a évalué à 8 320,06 euros le préjudice subi par M. A... au titre de la perte de rémunération résultant de l’interruption de son contrat d’apprentissage, elle-même due à l’illégalité fautive de l’arrêté du 20 octobre 2023. Il résulte de l’instruction qu’à la date à laquelle est intervenu cet arrêté illégal, M. A... exécutait un contrat d’apprentissage dont le terme était fixé au 28 août 2024, mais que son employeur a interrompu de manière anticipée le 31 décembre 2023 au motif qu’il ne disposait plus d’un titre de séjour. Il résulte de l'instruction que M. A... percevait une rémunération à hauteur de 67 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance et qu’il a donc subi une perte de rémunération, directement et exclusivement liée à l’intervention fautive de l’arrêté du 20 octobre 2023, entre le 31 décembre 2023 et le 28 août 2024. Dans ces conditions, c’est à bon droit que la première juge a évalué le préjudice financier subi par M. A... à la somme de 8 320,06 euros.
11. En second lieu, il ne peut être sérieusement contesté que M. A..., du fait de l’illégalité entachant l’arrêté du 20 octobre 2023, a subi divers troubles dans ses conditions d’existence dès lors qu’il a perdu son emploi et a pu légitimement ressentir des craintes devant la perspective de l’exécution de la mesure d’éloignement prise à son encontre. En fixant à 1 500 euros la somme due à ce titre à M. A... par l’Etat, la première juge n’a pas fait une inexacte appréciation de ce chef de préjudice.
12. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet de la Haute-Garonne n’est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par l’ordonnance attaquée, la juge des référés provision du tribunal administratif de Toulouse l’a condamné à verser à M. A... une provision de 9 820,06 euros avec les intérêts légaux à compter du 3 juillet 2025 et mis à sa charge une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur les frais liés au litige :
13. M. A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que le conseil de l’intimé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Bouix d’une somme de 1 200 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête du préfet de la Haute-Garonne est rejetée.
Article 2 : L’Etat versera à Me Bouix une somme de 1 200 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur, à M. B... A... et à Me Bouix.
Copie pour information en sera délivrée au préfet de la Haute-Garonne.
Fait à Toulouse, le 1er septembre 2026.
Le juge d’appel des référés,
F. Faïck
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.
Procédure contentieuse antérieure :
M. B... A... a demandé à la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse de condamner l’Etat à lui verser la somme provisionnelle de 31 641 euros.
Par une ordonnance n° 2508236 du 18 février 2026, la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a condamné l’Etat à lui verser une provision de 9 820,06 euros, avec les intérêts légaux à compter du 3 juillet 2025, mis à sa charge la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et rejeté le surplus de la demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête, enregistrée le 27 février 2026, le préfet de la Haute-Garonne demande à la cour d’annuler l’ordonnance de la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse du 18 février 2026.
Il soutient que :
- c’est à tort que la première juge a estimé que M. A... justifiait d’une perte de rémunération indemnisable résultant de la rupture anticipée de son contrat d’apprentissage, elle-même directement liée à l’illégalité de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 lui refusant un titre de séjour et l’obligeant à quitter le territoire français ;
- en vertu de l’article R. 5221-1 du code du travail, un étranger autorisé à séjourner en France ne peut y exercer une activité professionnelle salariée sans avoir préalablement obtenu l’autorisation de travail mentionnée au 2° de l’article L. 5221-2 du même code ; or M. A... n’a jamais été titulaire d’une telle autorisation, que son employeur n’a pas sollicitée ;
- le titre de séjour dont M. A... aurait dû être titulaire est celui prévu à l’article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et ne l’autorisait pas, par lui-même, à exercer une activité professionnelle sans l’autorisation de travail prévue au code du travail ; en outre, M. A... ne relevait d’aucun des cas de dispense d’autorisation de travail prévus à l’article R. 5221-1 du code du travail ;
- par conséquent, la seule circonstance que l’employeur de M. A... ait attesté avoir mis fin à son contrat de travail en raison de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 portant refus de titre de séjour et obligation de quitter le territoire français n’est pas de nature à engager la responsabilité de l’Etat ; ainsi, M. A... ne justifie pas d’une créance non sérieusement contestable au titre de la perte de salaire liée à l’exercice d’une activité professionnelle ;
- pour les mêmes motifs, il ne peut prétendre à une perte de chance de signer un contrat de travail à durée indéterminée à l’issue de sa période d’apprentissage ; l’ordonnance attaquée de la juge des référés doit être confirmée sur ce point ;
- M. A... ne justifie pas non plus d’un préjudice moral indemnisable ; il a conservé son logement, n’a pas connu de problèmes de santé particuliers, a continué de bénéficier d’un accompagnement social et éducatif, et ne démontre pas avoir souffert d’un préjudice d’anxiété ; c’est donc à tort que, par l’ordonnance attaquée, la première juge du tribunal administratif de Toulouse a condamné l’Etat à verser à M. A... une somme de 1 500 euros au titre du préjudice d’anxiété.
Par un mémoire en défense enregistré le 8 juin 2026, M. A..., représenté par Me Bouix, demande à la cour :
1°) l’admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) le rejet de la requête du préfet de la Haute-Garonne ;
3°) la mise à la charge de l’Etat de la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- si le préfet affirme qu’il devait être titulaire d’une autorisation de travail, il convient de relever que, dès le 12 juillet 2022, il a demandé son admission au séjour en France et été mis en possession, le 9 août suivant, d’un récépissé l’autorisant à exercer une activité professionnelle, soit avant la signature de son contrat d’apprentissage ;
- à cet égard, les dispositions du 16° de l’article R. 5221-2 du code du travail dispense de l’autorisation de travail, prévue à l’article R. 5221-1 du même code, les étrangers titulaires d’une autorisation provisoire de séjour ou d’un document de séjour portant la mention « autorise son titulaire à travailler » ;
- en conséquence, l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023, annulé par un jugement du tribunal administratif de Toulouse confirmé en appel, a mis fin aux effets attachés à son récépissé qui était valide à la date de son édiction ; c’est bien cet arrêté qui interrompu de manière anticipée son droit au séjour et, par conséquent, l’exécution de son contrat de travail dont il tirait une rémunération ; c’est donc à bon droit que la première juge a indemnisé son préjudice financier ;
- compte tenu des troubles divers qu’il a subis du fait de l’illégalité de l’arrêté du 20 octobre 2023, c’est à bon droit que la juge des référés du tribunal a évalué à 1 500 euros son préjudice moral.
Par une ordonnance du 8 juin 2026, la clôture de l’instruction a été fixée au 30 juin 2026 à 12h00.
M. A... a été maintenu de plein droit au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par décision du 17 juillet 2026 du bureau d’aide juridictionnelle près le tribunal judiciaire de Toulouse.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code du travail ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président de la cour a désigné M. Faïck, président de la 1ère chambre, pour statuer sur la demande de référé.
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant guinéen né le 9 mai 2004, est entré sur le territoire français en mai 2021. Par une décision du 30 novembre 2021, le juge des enfants près le tribunal judiciaire de Toulouse (Haute-Garonne), l’a placé auprès du service de l’aide sociale à l’enfance, jusqu’à sa majorité. Le 12 juillet 2022, M. A... a déposé en préfecture de Haute-Garonne une demande d’admission exceptionnelle au séjour sur le fondement des dispositions de l’article L. 435-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
2. Par un arrêté du 20 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne a rejeté cette demande et fait obligation à M. A... de quitter le territoire français dans un délai de trente jours en fixant le pays de destination. Par un jugement n° 2307065 du 16 juillet 2024, le tribunal administratif de Toulouse a annulé cet arrêté au motif qu’il était entaché d’erreur de droit et d’erreur manifeste d'appréciation, et enjoint au préfet de délivrer à M. A... un titre de séjour temporaire portant la mention « salarié » ou « travailleur temporaire » dans un délai d’un mois en le munissant, dans l’attente de la décision à prendre, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler. L’appel que le préfet de la Haute-Garonne a formé à l’encontre de ce jugement a été rejeté par un arrêt n° 24TL02176 de la cour administrative d'appel de Toulouse rendu le 6 février 2025.
3. M. A... a saisi le juge des référés provision du tribunal administratif de Toulouse d’une demande tendant à la condamnation de l’Etat à l’indemniser de ses préjudices résultant de l’illégalité de l’arrêté préfectoral du 20 octobre 2023 et du retard de ses services à lui délivrer le titre de séjour prescrit par le jugement du 16 juillet 2024. Par une ordonnance du 18 février 2026, la juge des référés du tribunal a condamné l’Etat à verser à M. A... une provision de 9 820,06 euros. Le préfet de la Haute-Garonne relève appel de cette décision.
Sur la demande de provision :
En ce qui concerne le principe de la responsabilité :
4. Aux termes de l’article R. 541-1 du code de justice administrative : « Le juge des référés peut, même en l’absence d’une demande au fond, accorder une provision au créancier qui l’a saisi lorsque l’existence de l’obligation n’est pas sérieusement contestable. Il peut, même d’office, subordonner le versement de la provision à la constitution d’une garantie ». Il résulte de ces dispositions que, pour regarder une obligation comme non sérieusement contestable, il appartient au juge des référés de s’assurer que les éléments qui lui sont soumis par les parties sont de nature à en établir l’existence avec un degré suffisant de certitude. Dans ce cas, le montant de la provision que peut allouer le juge des référés n'a d'autre limite que celle résultant du caractère non sérieusement contestable de l'obligation dont les parties font état.
5. Le refus de titre de séjour, assorti d’une mesure d'éloignement, du 20 octobre 2023 que le préfet de la Haute-Garonne a opposé à la demande de M. A... a été annulé par le tribunal administratif de Toulouse dans son jugement du 16 juillet 2024 aux motifs, d’une part, que l’intéressé avait justifié de son état civil par des documents probants et, d’autre, part, qu’il suivait avec sérieux une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, était bien inséré dans la société française, et n’entretenait plus de liens avec sa famille restée dans son pays d'origine.
6. L’illégalité de l’arrêté pris par le préfet de la Haute-Garonne le 20 octobre 2023 constitue ainsi une faute de nature à engager la responsabilité de l’Etat à raison des préjudices qui en ont résulté pour M. A.... Toutefois, la responsabilité de l’Etat n’est engagée que s’il existe un lien de causalité direct et certain entre la faute commise et les préjudices invoqués. Il n’en va pas ainsi lorsque l’administration établit qu’elle aurait pris la même décision si elle avait fait reposer son appréciation sur des éléments qu’elle avait omis de prendre en compte.
7. Pour contester l’ordonnance attaquée en tant qu’elle l’a condamné à indemniser M. A... de la perte de rémunération résultant de l’interruption du contrat de travail dont ce dernier était titulaire, elle-même due au refus de titre de séjour assorti de la mesure d'éloignement édicté le 20 octobre 2023, le préfet de la Haute-Garonne fait valoir qu’en toute hypothèse l’intéressé ne pouvait travailler faute d’être titulaire de l’autorisation de travail prévue à l’article R. 5221-1 du code du travail, qu’il incombait à son employeur de solliciter.
8. Toutefois, il résulte de l'instruction que M. A..., après avoir déposé sa demande de titre de séjour le 12 juillet 2022, a été mis en possession, dès le 9 août suivant, soit avant le début d’exécution de son contrat d’apprentissage, d’une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler, laquelle lui a été régulièrement renouvelée jusqu’à l’intervention de l’arrêté illégal du 20 octobre 2023. Or aux termes des dispositions de l’article R. 5221-2 du code du travail : « Sont dispensés de l’autorisation de travail prévue à l’article R. 5221-1 : (…) 16°) Le titulaire d'une autorisation provisoire de séjour ou d'un document provisoire de séjour portant la mention " autorise son titulaire à travailler " (…) ». Par suite, le préfet de la Haute-Garonne n’est pas fondé à soutenir que M. A... ne justifiait d’aucun préjudice indemnisable, au titre de l’interruption de son activité professionnelle, faute d’avoir été titulaire d’une autorisation de travail. Au demeurant, il résulte des dispositions du deuxième alinéa de l’article L. 5221-5 du code du travail que l'autorisation de travail est accordée de droit à l'étranger autorisé à séjourner en France pour la conclusion d'un contrat d'apprentissage.
9. Par ailleurs, le préfet de la Haute-Garonne ne conteste pas les motifs de l’ordonnance attaquée par laquelle la juge des référés a retenu que ses services avaient commis une faute en exécutant tardivement l’injonction de délivrance d’un titre, délivrée par le tribunal administratif de Toulouse dans son jugement du 16 juillet 2024.
En ce qui concerne le montant des préjudices indemnisables :
10. En premier lieu, au point 7 de son ordonnance, la juge des référés du tribunal administratif de Toulouse a évalué à 8 320,06 euros le préjudice subi par M. A... au titre de la perte de rémunération résultant de l’interruption de son contrat d’apprentissage, elle-même due à l’illégalité fautive de l’arrêté du 20 octobre 2023. Il résulte de l’instruction qu’à la date à laquelle est intervenu cet arrêté illégal, M. A... exécutait un contrat d’apprentissage dont le terme était fixé au 28 août 2024, mais que son employeur a interrompu de manière anticipée le 31 décembre 2023 au motif qu’il ne disposait plus d’un titre de séjour. Il résulte de l'instruction que M. A... percevait une rémunération à hauteur de 67 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance et qu’il a donc subi une perte de rémunération, directement et exclusivement liée à l’intervention fautive de l’arrêté du 20 octobre 2023, entre le 31 décembre 2023 et le 28 août 2024. Dans ces conditions, c’est à bon droit que la première juge a évalué le préjudice financier subi par M. A... à la somme de 8 320,06 euros.
11. En second lieu, il ne peut être sérieusement contesté que M. A..., du fait de l’illégalité entachant l’arrêté du 20 octobre 2023, a subi divers troubles dans ses conditions d’existence dès lors qu’il a perdu son emploi et a pu légitimement ressentir des craintes devant la perspective de l’exécution de la mesure d’éloignement prise à son encontre. En fixant à 1 500 euros la somme due à ce titre à M. A... par l’Etat, la première juge n’a pas fait une inexacte appréciation de ce chef de préjudice.
12. Il résulte de tout ce qui précède que le préfet de la Haute-Garonne n’est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par l’ordonnance attaquée, la juge des référés provision du tribunal administratif de Toulouse l’a condamné à verser à M. A... une provision de 9 820,06 euros avec les intérêts légaux à compter du 3 juillet 2025 et mis à sa charge une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Sur les frais liés au litige :
13. M. A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, et sous réserve que le conseil de l’intimé renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat, de mettre à la charge de l’Etat le versement à Me Bouix d’une somme de 1 200 euros.
O R D O N N E :
Article 1er : La requête du préfet de la Haute-Garonne est rejetée.
Article 2 : L’Etat versera à Me Bouix une somme de 1 200 euros, en application des dispositions du deuxième alinéa de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l’Etat.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée au ministre de l'intérieur, à M. B... A... et à Me Bouix.
Copie pour information en sera délivrée au préfet de la Haute-Garonne.
Fait à Toulouse, le 1er septembre 2026.
Le juge d’appel des référés,
F. Faïck
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.