Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-26TL01117

mardi 1 septembre 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-26TL01117
TypeDécision
Recoursplein contentieux
PublicationC
FormationJuge des référés
Avocat requérantSELARL JURICADJI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

La société L.P. Story a demandé au tribunal administratif de Nîmes de condamner l’Etat (administration fiscale) à lui verser une provision de 3 188 890 euros correspondant au crédit d’impôt pour investissement en Corse auquel elle est en droit de prétendre, en application des dispositions de l’article 244 quater E du code général des impôts, au titre des années 2023 et 2024.

Par une ordonnance n° 2600675 du 20 avril 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête et des mémoires complémentaires, enregistrés les 4 mai, 9 juin et 25 juin 2026, la société L.P. Story, représentée par Me Alexander et Me Dragutini, demande à la cour :

1°) d’annuler cette ordonnance du 20 avril 2026 du juge des référés ;

2°) de condamner l’Etat à lui verser une provision de 3 188 890 euros, assortie des intérêts aux taux légal à compter de ses demandes de remboursement ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 6 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- elle exploite, sur le territoire de la commune de Zonza (Corse du Sud), un ensemble de six villas pour lequel elle a déposé une demande d’octroi et de remboursement du crédit d’impôt pour investissement en Corse au titre des dispositions de l’article 244 quater E du code général des impôts ;
- la résidence qu’elle exploite remplit les conditions légales pour obtenir le crédit d’impôt dès lors qu’elle est exploitée par une seule personne, comporte des bâtiments d’habitation individuels ou collectifs dotés d’un minimum d’équipements et de services communs sur un ensemble homogène, loués à une clientèle touristique qui n’y élit pas domicile ; en particulier, elle dispose d’un bâtiment d’accueil et de diverses aires d’activités collectives, d’un espace conciergerie, d’une salle de service pour le petit-déjeuner, d’un terrain de pétanque, d’un espace extérieurs de jeux pour enfants, d’un espace pouvant accueillir des évènements de groupe, d’une ferme, d’un parc et d’une terrasse panoramique ; de même, les services proposés (fourniture de linge, ménage quotidien, service de conciergerie, accueil personnalisé, services de petit-déjeuner) ne constituent pas une simple prolongation d’une activité de location meublée ;
- ses caractéristiques correspondent à celle d’une résidence de tourisme au sens de la loi, éligible au crédit d’impôt pour investissements en Corse ; il ne s’agit donc pas d’un simple meublé de tourisme qui, lui, n’est certes pas éligible ;
- en outre, l’article 244 quater E du code général des impôts, dans sa version applicable en l’espèce, issue de la loi de finances pour 2019, n’a pas limité le crédit d’impôt aux résidences de tourisme classées en tant que telles mais a entendu en faire bénéficier tous les établissements qui répondent aux caractéristiques des établissements de tourisme mentionné audit article ; cette interprétation est confirmée par les travaux préparatoires à l’origine de l’article 244 quater E du code général des impôts dans sa version issue de la loi de finances pour 2019 ;
- le ministre ne peut se retrancher derrière les décisions de son administration rejetant ses demandes de rescrit en 2021 dès lors qu’elles étaient relatives à un projet de construction alors que le présent litige porte sur un ensemble immobilier achevé en 2023 et 2024 ;
- il n’appartient pas à l’administration fiscale de se prononcer sur la qualification de résidence de tourisme, qui relève de la procédure prévue à l’article L. 321-1 du code du tourisme ; or par décision du 20 septembre 2024, le président du conseil exécutif de Corse a classé sa résidence dans la catégorie des résidences de tourisme trois étoiles ; l’administration ne peut utilement soutenir que cet arrêté ne saurait s’appliquer rétroactivement aux investissements réalisés en 2023 et 2024 dès lors qu’il s’agit seulement de constater que la résidence était effectivement exploitée lorsque l’administration s’est prononcée sur la demande tendant au bénéfice du crédit d’impôt ; à cet égard, les dispositions de l’article 244 quater E du code général des impôts n’exigent pas que l’activité soit exercée dès la réalisation des investissements, mais qu’elle le soit dans le cadre d’une activité éligible à la date à laquelle se prononce l’administration ; au demeurant, en juin 2026, l’agence de tourisme de la Corse l’a informée de son avis favorable au classement cinq étoiles de la résidence de tourisme ;
- le jugement du tribunal administratif de Bastia du 11 avril 2024 rejetant ses demandes à l’encontre des décisions de l’administration refusant de faire droit à ses demandes de rescrit n’est pas revêtu de l’autorité de la chose jugée et ne fait donc pas obstacle à la présente demande ;
- l’interprétation des dispositions de l’article 244 quater E du code général des impôts est confirmée par la doctrine administrative relative au crédit d’impôt pour investissements en Corse publiée le 25 août 2021 et maintenue depuis.


Par deux mémoires en défense enregistrés les 22 mai et 24 juin 2026, le ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique conclut au rejet de la requête.



Il soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.


Par une ordonnance du 26 mai 2026, la clôture de l’instruction a été fixée au 26 juin 2026 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;
- le code du tourisme ;
- le code de justice administrative.

Le président de la cour a désigné M. Faïck, président de la 1ère chambre, pour statuer sur la demande de référé.


Considérant ce qui suit :

1. La société L.P. Story, dont le siège social est situé aux Angles (Gard), exerce notamment une activité de location immobilière de biens de nature touristique. A ce titre, elle exploite un ensemble de huit villas situées sur le territoire de la commune de Zonza (Corse-du-Sud). A raison des investissements qu’elle a réalisés pour la construction de ces villas, la société L. P. Story a, en avril 2024 et 2025, déposé deux demandes tendant à l’octroi du crédit d’impôt pour investissement en Corse d’un montant total de 3 188 890 euros. Par décision du 20 juin 2025, l’administration a rejeté ces demandes. Après avoir saisi le juge du fond du tribunal administratif de Nîmes d’une contestation de cette décision de rejet, la société L.P. Story a également demandé au juge des référés du tribunal la condamnation de l’Etat à lui verser une provision de 3 188 890 euros correspondant au crédit d’impôt pour investissement en Corse auquel elle prétend avoir droit au titre des années 2023 et 2024. Par une ordonnance du 20 avril 2026, le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes a rejeté sa demande. La société L.P. Story relève appel de cette ordonnance.
2. Aux termes de l’article 244 quater E du code général des impôts : « I. – 1° Les petites et moyennes entreprises relevant d'un régime réel d'imposition peuvent bénéficier d'un crédit d'impôt au titre des investissements, autres que de remplacement, financés sans aide publique pour 25 % au moins de leur montant, réalisés jusqu'au 31 décembre 2027 et exploités en Corse pour les besoins d'une activité (…) commerciale (…) autre que : // (…) a bis. la gestion et la location de meublés de tourisme situés en Corse ; Toutefois, ne sont pas concernés par cette exclusion les établissements de tourisme gérés par un exploitant unique, comportant des bâtiments d'habitation individuels ou collectifs dotés d'un minimum d'équipements et de services communs et regroupant, en un ensemble homogène, des locaux à usage collectif et des locaux d'habitation meublés loués à une clientèle touristique qui n'y élit pas domicile. Pour les établissements de tourisme répondant à ces conditions, aucun critère relatif au nombre minimal de lits n'est requis ; (…) ». Par ailleurs, aux termes de l’article D. 321-1 du code du tourisme : « La résidence de tourisme est un établissement commercial d'hébergement classé, faisant l'objet d'une exploitation permanente ou saisonnière. Elle est constituée d'un ou plusieurs bâtiments d'habitation individuels ou collectifs regroupant, en un ensemble homogène, des locaux d'habitation meublés et des locaux à usage collectif. Les locaux d'habitation meublés sont proposés à une clientèle touristique qui n'y élit pas domicile, pour une occupation à la journée, à la semaine ou au mois. Elle est dotée d'un minimum d'équipements et de services communs. Elle est gérée dans tous les cas par une seule personne physique ou morale ».
3. Il résulte des dispositions précitées de l’article 244 quater E du code général des impôts que les meublés de tourisme, constitués de villas, appartements ou studios à usage exclusif du locataire, et dépourvus de services et équipements communs, sont exclus du bénéfice du crédit d’impôt pour investissement en Corse. En revanche, il en va différemment des « établissements de tourisme » visés par les mêmes dispositions de l’article 244 quater E, lorsqu’ils sont gérés par un exploitant unique. Sont regardés comme des « établissements de tourisme » au sens de ces dispositions, les locaux comportant des bâtiments d'habitation, individuels ou collectifs, dotés d'un minimum d'équipements et de services communs, regroupant, en un ensemble homogène, des locaux à usage collectif et des locaux d'habitation meublés et qui sont loués à une clientèle touristique qui n'y élit pas domicile. En conséquence, il apparaît que les « établissements de tourisme » visés à l’article 244 quater E du code général des impôts, qui ne sont cependant pas assujettis à la condition tenant au nombre minimal de lits offerts à la clientèle, correspondent aux « résidences de tourisme » mentionnés à l’article D. 321-1 précité du code du tourisme. La procédure de classement des résidences de tourisme est fixée aux articles L. 321-1 et D. 321-3 et suivants du code du tourisme. Sa mise en œuvre, au cas d’espèce, a conduit au classement de l’établissement exploité par la société L.P. Story en résidence de tourisme trois étoiles par un premier arrêté du président du conseil exécutif de la collectivité de Corse du 20 septembre 2024.
4. Le présent litige pose la question de savoir si un établissement qui remplirait les conditions prévues à l’article 244 quater E du code général des impôts est éligible au crédit d’impôt pour investissement en Corse alors même qu’à la date de réalisation des investissements il ne bénéficiait pas d’un arrêté de classement en résidence de tourisme, lequel ne prend effet qu’à la date de sa délivrance, pose une question de droit soulevant une difficulté sérieuse qui ne relève pas de l’office du juge des référés. Dans ces conditions, et alors qu’au demeurant la société L.P. Story a saisi le juge du fond du tribunal administratif de Nîmes de cette question, ses conclusions tendant à la condamnation de l’Etat à lui verser la provision demandée doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions présentées au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.


O R D O N N E :


Article 1er : La requête de la société L.P. Story est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à la société L.P. Story et au ministre de l’économie, des finances et de la souveraineté industrielle, énergétique et numérique.

Copie en sera adressée à la direction spécialisée de contrôle fiscal Occitanie.


Fait à Toulouse, le 1er septembre 2026.



Le juge d’appel des référés,



F. Faïck


La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente ordonnance.