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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-23TL02204

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-23TL02204

jeudi 11 septembre 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-23TL02204
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation4ème chambre
Avocat requérantRUFFEL

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. B A a demandé au tribunal administratif de Montpellier d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, ensemble la décision du 6 octobre 2022 laquelle le préfet de l'Hérault a rejeté son recours gracieux.

Par un jugement n° 2206663 du 21 février 2023, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 30 août 2023, M. A, représenté par Me Ruffel, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2022 du préfet de l'Hérault ;

3°) d'annuler la décision du 6 octobre 2022 du préfet de l'Hérault rejetant son recours gracieux ;

4°) d'enjoindre au préfet de l'Hérault de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " salarié " sous astreinte de 100 euros par jour de retard dans le délai d'un mois à compter de la décision à intervenir ou, subsidiairement, de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois à compter de la décision à intervenir sous la même astreinte ;

5°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil sur le fondement des dispositions des articles 37 et 75 de la loi du 10 juillet 1991 contre renonciation à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

Sur l'arrêté du 1er juillet du préfet de l'Hérault :

- l'arrêté attaqué a été signé par une personne n'ayant pas compétence à cet effet dès lors que sa délégation de signature est trop générale ;

- l'arrêté est entaché d'erreurs de droit dès lors que le préfet ne pouvait se fonder sur la clôture de la demande d'autorisation de travail réalisée par la plateforme de main d'œuvre étrangère au motif qu'il était titulaire d'un récépissé en tant que " travailleur saisonnier " ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 dès lors que le préfet ne pouvait pas lui opposer l'absence de visa de long séjour ;

- il n'a pas sollicité pour la première fois la délivrance d'un titre de séjour en qualité de salarié mais a sollicité un changement de statut ;

- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation en rejetant sa demande de titre de séjour et en l'obligeant à quitter le territoire français dès lors que l'autorisation de travail sollicitée aurait dû lui être accordée et que sa situation justifiait par ailleurs son admission exceptionnelle au séjour en qualité de salarié ;

- l'arrêté porte une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale en violation de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

Sur la décision du 6 octobre 2022 rejetant le recours gracieux:

- la décision est entachée d'un vice d'incompétence, faute pour le signataire de justifier d'une délégation de signature ;

- le préfet a commis une erreur de droit en rejetant son recours gracieux dès lors que la demande d'autorisation de travail présentée à l'appui de sa demande était recevable et aurait dû être examinée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 21 février 2024, le préfet de l'Hérault conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens invoqués ne sont pas fondés.

Par une ordonnance en date du 10 juin 2025, la clôture de l'instruction a été fixée au 1er juillet 2025.

Par décision du 2 août 2023, M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- l'accord franco-marocain du 9 octobre 1987 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code du travail ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Après avoir entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Chabert, président,

- et les observations de Me Benabida, substituant Me Ruffel, représentant M. A.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant marocain, né le 16 septembre 1976, est entré sur le territoire français le 31 mars 2009 sous couvert d'un passeport revêtu d'un visa D valable du 30 mars 2009 au 26 juin 2009. Par la présente requête, M A relève appel du jugement du 21 février 2023 par lequel le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande tendant à l'annulation de l'arrêté du 1er juillet 2022 par lequel le préfet de l'Hérault a refusé de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " salarié " et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, ensemble la décision du 6 octobre 2022 rejetant son recours gracieux à l'encontre de cet arrêté.

Sur l'arrêté du préfet de l'Hérault du 1er juillet 2022 :

2. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que, par arrêté n° 2022-03-DRCL-166 du 9 mars 2022, publié le lendemain au recueil des actes administratifs de la préfecture de l'Hérault, le préfet de ce département a donné délégation à M. Thierry Laurent, secrétaire général de la préfecture et signataire de l'arrêté attaqué, à l'effet de signer tous arrêtés et décisions relevant des attributions de l'État dans le département à l'exception de certaines décisions au nombre desquelles ne figurent pas les décisions attaquées. Par suite, cette délégation ne présentant pas un caractère général, le moyen tiré de ce que ces dernières ont été prises par une autorité incompétente manque en fait.

3. En deuxième lieu, d'une part, l'article 3 de l'accord du 9 octobre 1987 entre le Gouvernement de la République française et le Gouvernement du Royaume du Maroc en matière de séjour et d'emploi stipule que : " Les ressortissants marocains désireux d'exercer une activité professionnelle salariée en France, pour une durée d'un an au minimum, et qui ne relèvent pas des dispositions de l'article 1er du présent accord, reçoivent après contrôle médical et sur présentation d'un contrat de travail visé par les autorités compétentes, un titre de séjour valable un an renouvelable portant la mention " salarié " éventuellement assorties de restrictions géographiques ou professionnelles. / Après trois ans de séjour en continu en France, les ressortissants marocains visés à l'alinéa précédent pourront obtenir un titre de séjour de dix ans () ". L'article 9 du même accord stipule que : " Les dispositions du présent accord ne font pas obstacle à l'application de la législation des deux États sur le séjour des étrangers sur tous les points non traités par l'accord () ". L'accord franco-marocain renvoie ainsi, sur tous les points qu'il ne traite pas, à la législation nationale, en particulier aux dispositions pertinentes du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et du code du travail pour autant qu'elles ne sont pas incompatibles avec les stipulations de l'accord et nécessaires à sa mise en œuvre.

4. D'autre part, aux termes de l'article L. 411-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve des engagements internationaux de la France ou du livre II, tout étranger âgé de plus de dix-huit ans qui souhaite séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois doit être titulaire de l'un des documents de séjour suivants : / 1° Un visa de long séjour ; / 2° Un visa de long séjour conférant à son titulaire, en application du second alinéa de l'article L. 312-2, les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9, L. 421-11 ou L. 421-14 à L. 421-24, ou aux articles L. 421-26 et L. 421-28 lorsque le séjour envisagé sur ce fondement est d'une durée inférieure ou égale à un an ; / 3° Une carte de séjour temporaire ; / 4° Une carte de séjour pluriannuelle () ". L'article L. 412-1 du même code dispose que : " Sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues aux articles L. 412-2 et L. 412-3, la première délivrance d'une carte de séjour temporaire ou d'une carte de séjour pluriannuelle est subordonnée à la production par l'étranger du visa de long séjour mentionné aux 1° ou 2° de l'article L. 411-1 ". Aux termes enfin de l'article L. 433-6 de ce code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle sur un autre fondement que celui au titre duquel lui a été délivré la carte de séjour ou le visa de long séjour mentionné au 2° de l'article L. 411-1, se voit délivrer le titre demandé lorsque les conditions de délivrance, correspondant au motif de séjour invoqué, sont remplies, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 () ".

5. Si la première délivrance d'une carte de séjour temporaire est, en principe, sous réserve des engagements internationaux de la France et des exceptions prévues par la loi subordonnée à la production par l'étranger d'un visa d'une durée supérieure à trois mois, il en va différemment pour l'étranger déjà admis à séjourner en France et qui sollicite le renouvellement, même sur un autre fondement, de la carte de séjour temporaire dont il est titulaire. Toutefois, l'étranger admis à séjourner en France pour l'exercice d'un emploi à caractère saisonnier en application des dispositions de l'article L. 421-34 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, est titulaire à ce titre non pas d'une carte de séjour temporaire mais de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " travailleur saisonnier ", lui donnant le droit de séjourner et de travailler en France pendant la ou les périodes qu'elle fixe et qui ne peut dépasser une durée cumulée de six mois par an, et lui imposant ainsi de regagner, entre ces séjours, son pays d'origine où il s'engage à maintenir sa résidence habituelle. Dans ces conditions, sa demande de délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " d'une durée d'un an doit être regardée comme portant sur la délivrance d'une première carte de séjour temporaire. La délivrance de cette carte est dès lors subordonnée à la production d'un visa de long séjour.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. A, qui était titulaire en dernier lieu d'une carte de séjour temporaire portant la mention " travailleur saisonnier " valable du 12 juillet 2015 au 11 juillet 2018, a sollicité le 29 octobre 2018 un changement pour le statut de travailleur salarié. Pour les motifs exposés au point précédent, sa demande devait être regardée comme portant sur la délivrance d'une première carte de séjour temporaire subordonnée à la production d'un visa de long séjour. Dès lors qu'il est constant que M. A ne disposait pas d'un tel visa, le préfet de l'Hérault a pu légalement, pour ce seul motif, lui refuser la délivrance d'une carte de séjour temporaire en qualité de salarié et n'a pas méconnu les stipulations de l'article 3 de l'accord franco-algérien du 9 octobre 1987 précité. Par ailleurs, si l'appelant fait valoir que la demande d'autorisation de travail présentée à l'appui de sa demande de changement de statut par la société AJ Rénovation en qualité de ferronnier n'aurait pas dû être clôturée par la plateforme de main d'œuvre étrangère et aurait dû être instruite, aucune disposition législative ou réglementaire n'impose au préfet, saisi par un ressortissant étranger déjà présent sur le territoire national et qui ne dispose pas d'un visa de long séjour, d'examiner la demande d'autorisation de travail préalablement à ce qu'il soit statué sur la délivrance du titre de séjour. En tout état de cause, il résulte de l'instruction que le préfet de l'Hérault aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur le motif, opposé à titre principal, tiré de ce que l'intéressé ne justifiait pas d'un visa de long séjour. Par suite, les moyens selon lesquels l'arrêté en litige serait entaché d'erreurs de droit doivent être écartés.

7. En troisième lieu, les stipulations de l'accord franco-marocain n'interdisent pas au préfet, dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire dont il dispose sur ce point, d'apprécier, en fonction de l'ensemble des éléments de la situation personnelle de l'intéressé, l'opportunité d'une mesure de régularisation à un ressortissant marocain qui ne remplirait pas les conditions auxquelles est subordonnée la délivrance de plein droit d'un titre de séjour en qualité de salarié. Toutefois, il ne ressort pas des termes de l'arrêté en litige que le préfet ait examiné d'office la faculté de faire usage de son pouvoir discrétionnaire de régularisation sur ce point. Dans ces conditions, M. A ne peut utilement soutenir que l'arrêté serait entaché d'une erreur manifeste d'appréciation en refusant de l'admettre exceptionnellement au séjour.

8. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger, qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France, doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

9. M. A soutient disposer d'attaches anciennes et fortes sur le territoire français où il est entré alors qu'il était encore mineur et où il a été scolarisé de 1982 à 1993. Il se prévaut de la présence de son père, de l'épouse de ce dernier ainsi que leurs enfants, de nationalité française, ainsi que de la présence d'une tante et de ses trois enfants ressortissants français. Toutefois, en se bornant à produire les documents relatifs à leur état civil, l'intéressé ne justifie pas des liens qui l'uniraient aux membres de sa famille se trouvant en France, alors qu'il n'établit pas par ailleurs être dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où résident selon ses déclarations son épouse ainsi que son enfant. Dans ces conditions, en dépit de sa volonté d'intégration, et notamment du contrat à durée indéterminée dont il se prévaut, l'arrêté attaqué n'a pas porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Pour les mêmes motifs, l'arrêté litigieux n'est pas entaché d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation personnelle et familiale.

10. En cinquième et dernier lieu, M. A ne peut utilement se prévaloir des dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'il n'a pas sollicité de titre de séjour sur ce fondement et que le préfet n'a pas examiné d'office s'il pouvait prétendre à la délivrance de plein droit d'un titre de séjour sur ce fondement. En tout état de cause, ainsi qu'il a été dit, l'arrêté litigieux ne porte pas à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée en vue des buts poursuivis et la méconnaissance de ces dispositions doit être écartée.

Sur la décision du 6 octobre 2022 rejetant le recours gracieux de M. A :

11. Les moyens critiquant les vices propres dont serait affectée la décision rejetant un recours gracieux contre un acte administratif sont inopérants lorsque, outre l'annulation de cette décision, est demandée celle de l'acte en question. Par suite, M. A ne peut utilement invoquer les moyens tirés de ce que la décision portant rejet de son recours gracieux serait entaché d'un vice d'incompétence et d'une erreur de droit.

12. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté sa demande. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. B A, à Me Ruffel et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de l'Hérault.

Délibéré après l'audience du 1er septembre 2025, où siégeaient :

- M. Chabert, président de chambre,

- M. Teulière, président-assesseur,

- Mme Restino, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 septembre 2025.

Le président-rapporteur,

D. Chabert

Le président-assesseur,

T. Teulière La greffière,

C. Lanoux

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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