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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA31-23TL02953

Cour administrative d'appel de Toulouse — Décision N° CAA31-23TL02953

jeudi 3 juillet 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Toulouse
SectionCour administrative d'appel de Toulouse
N° DossierCAA31-23TL02953
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Dans une première demande, M. A D a demandé au tribunal administratif de Nîmes d'annuler la décision implicite de rejet née du silence gardée par la préfète de Vaucluse sur sa demande de délivrance d'un certificat de résidence algérien.

Dans une seconde demande, M. D a demandé à ce tribunal d'annuler l'arrêté du 26 juillet 2023, par lequel la préfète de Vaucluse a rejeté sa demande de délivrance d'un certificat de résidence algérien, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office.

Par un jugement nos 2300222, 2302837 du 21 novembre 2023, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté ses demandes.

Procédure devant la cour :

Par une requête, enregistrée le 18 décembre 2023, M. D, représenté par Me Marcel, demande à la cour :

1°) d'annuler ce jugement du 21 novembre 2023 du tribunal administratif de Nîmes ;

2°) d'annuler cet arrêté du 26 juillet 2023 de la préfète de Vaucluse ;

3°) d'enjoindre au préfet de Vaucluse de lui délivrer un certificat de résidence algérien portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois à compter de la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, en le munissant d'un récépissé dans un délai de huit jours, sous astreinte de 500 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation en le munissant d'un récépissé dans le même délai et sous la même astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros à verser à son conseil sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

S'agissant de la décision lui refusant la délivrance d'un titre de séjour :

- la décision a été prise par une autorité incompétente pour ce faire ;

- la préfète n'a pas procédé à un examen circonstancié de sa situation personnelle ;

- la décision méconnaît les stipulations du 2) de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 en ce que le préfet lui a opposé à tort l'absence de détention d'un visa de long séjour et a considéré à tort qu'il ne justifiait pas d'une entrée irrégulière et d'un maintien continu sur le territoire ;

- la préfète ne pouvait lui opposer l'absence de contrat de travail et de bulletins de paie alors que ce n'est pas une condition de délivrance du titre et qu'il était en situation irrégulière ;

S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision est illégale car fondée sur un refus de titre lui-même illégal ;

- elle a été prise par une autorité incompétente pour ce faire ;

- elle méconnaît les dispositions du 6° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant ;

S'agissant de la décision refusant un délai de départ volontaire :

- la décision méconnaît les dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

S'agissant de la décision fixant le pays de renvoi :

- la décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet de Vaucluse qui n'a pas produit d'observations en défense.

La clôture immédiate de l'instruction est intervenue le 8 avril 2025 par ordonnance du même jour en application des dispositions des articles R. 611-11-1 et R. 613-1 du code de justice administrative.

M. D a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 26 avril 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention de New York relative aux droits de l'enfant ;

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le décret n° 91-1266 du 19 décembre 1991 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Fougères,

- et les observations de Me Marcel, représentant M. D.

Considérant ce qui suit :

1. M. D, ressortissant algérien, est entré en France, selon ses déclarations, le 11 août 2014 sous couvert d'un visa de court séjour, à l'âge de vingt-neuf ans. Après avoir sollicité en vain la délivrance d'un certificat de résidence algérien en qualité de conjoint de Français en 2019, demande ayant donné lieu à un arrêté du 13 février 2020 lui refusant cette délivrance et l'obligeant à quitter le territoire français, M. D a réitéré cette demande le 9 juin 2022. Cette nouvelle demande a fait l'objet d'un rejet implicite, contesté devant le tribunal administratif de Nîmes, auquel s'est finalement substitué un arrêté du 26 juillet 2023 par lequel la préfète de Vaucluse a refusé de lui délivrer ce titre, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. Par la présente requête, M. D relève appel du jugement du 21 novembre 2023 par lequel le tribunal administratif de Nîmes a rejeté ses demandes tendant à l'annulation de cet arrêté.

Sur le bien-fondé du jugement attaqué :

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

2. En premier lieu, la décision attaquée a été signée par Mme B C, sous-préfète chargée de mission auprès de la préfète de Vaucluse, qui bénéficiait à cet effet d'une délégation de signature en vertu d'un arrêté du 9 décembre 2022, publié au recueil spécial des actes administratifs n° 84-2022-127 du 14 décembre 2022. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.

3. En deuxième lieu, il ne ressort ni des termes de l'arrêté attaqué, ni des autres éléments du dossier que le préfet aurait procédé à un examen insuffisamment circonstancié de la situation personnelle de M. D.

4. En dernier lieu, aux termes de l'article 6 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Le certificat de résidence d'un an portant la mention " vie privée et familiale " est délivré de plein droit : () 2) au ressortissant algérien, marié avec un ressortissant de nationalité française, à condition que son entrée sur le territoire français ait été régulière, que le conjoint ait conservé la nationalité française et, lorsque le mariage a été célébré à l'étranger, qu'il ait été transcrit préalablement sur les registres de l'état civil français () ".

5. M. D s'est marié à une ressortissante française le 31 août 2019. Toutefois, s'il justifie être entré en France le 11 août 2014 sous couvert de son passeport et d'un visa de court séjour, les éléments qu'il verse au dossier ne permettent pas de justifier qu'il se serait maintenu continuellement en France depuis lors. En particulier, s'il produit des photographies de l'intégralité des pages de son passeport, valable jusqu'au 24 novembre 2015, ainsi qu'une attestation rédigée par sa tante indiquant qu'elle l'a hébergée de son arrivée en France le 11 août 2014 à son installation avec son épouse, M. D ne justifie ni qu'un autre passeport ne lui aurait pas été délivré à l'expiration de ce dernier, ni ne produit d'éléments probants établissant une présence continue sur le territoire français avant l'année 2018, notamment au cours de l'année 2017 durant laquelle deux de ses demandes d'aide médicale d'État ont été classées sans suite faute de réponse à des demandes de production d'éléments justifiant de sa présence habituelle sur le territoire français. Dès lors, c'est à bon droit que la préfète de Vaucluse a considéré que M. D ne justifiait pas que sa dernière entrée sur le territoire français était régulière et a pu lui refuser, pour ce motif, la délivrance du certificat de résidence algérien qu'il sollicitait. Dans ces conditions, la circonstance que l'arrêté attaqué mentionne, d'une part et à titre surabondant, l'absence d'entrée sous couvert d'un visa de long séjour et, d'autre part, en tant qu'éléments de preuve parmi d'autres de l'absence de maintien continu sur le territoire, l'absence d'activité professionnelle de M. D ou l'absence de réception d'un courrier qui lui a été adressé, est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.

En ce qui concerne les conclusions dirigées contre la décision obligeant M. D à quitter le territoire français et les décisions subséquentes :

6. D'une part, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors applicable : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : () 6° L'étranger marié depuis au moins trois ans avec un conjoint de nationalité française, à condition que la communauté de vie n'ait pas cessé depuis le mariage et que le conjoint ait conservé la nationalité française () ".

7. Contrairement à ce qu'a retenu le tribunal administratif, M. D, dont le mariage a été célébré le 31 août 2019, était marié à une ressortissante française depuis près de quatre ans à la date de la décision attaquée, prise le 26 juillet 2023. Le préfet de Vaucluse, qui n'a présenté aucune observation en défense en première instance comme en appel, ne prétend pas que la communauté de vie aurait cessé entre les époux, ce qui ne ressort pas non plus, du reste, des pièces du dossier. Dès lors, M. D est fondé à soutenir que sa situation entrait dans le champ des dispositions précitées du 6° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et que la préfète de Vaucluse ne pouvait légalement prendre à son encontre une obligation de quitter le territoire français.

8. D'autre part, M. D justifie d'une présence ininterrompue de cinq ans sur le territoire français, où il est marié depuis près de quatre ans à une ressortissante française, mère de deux enfants dont le père est décédé depuis 2021 et dont M. D s'occupe au côté de leur mère. L'intéressé justifie également la présence sur le territoire français de nombreuses attaches familiales, soit de ses oncles, tantes et cousins maternels, ainsi que de perspectives sérieuses d'insertion professionnelle. Dès lors, alors même qu'il n'a quitté l'Algérie qu'à l'âge de vingt-neuf ans au moins et que sa mère y réside encore, le centre de ses attaches familiales se trouve désormais en France. Eu égard à l'ensemble de ces circonstances, et malgré le fait qu'il n'ait pas déféré à une précédente mesure d'éloignement, M. D est fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

9. Eu égard à l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français, les décisions qui en découlent lui refusant un délai de départ volontaire et fixant le pays de renvoi sont privées de base légale.

10. Il résulte de tout ce qui précède que M. D est seulement fondé à soutenir que c'est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Nîmes a rejeté ses conclusions tendant à l'annulation de l'arrêté du 26 juillet 2023 en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et fixation du pays de renvoi. Le surplus de ses conclusions à fin d'annulation doit, en revanche, être rejeté.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

12. Eu égard au motif d'annulation de l'arrêté attaqué ci-dessus retenu, l'exécution du présent arrêt n'implique la délivrance ni d'un titre de séjour, ni d'une autorisation provisoire de séjour, mais seulement que le préfet de Vaucluse réexamine la situation de M. D dans un délai de deux mois. Il n'y a toutefois pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de faire droit aux conclusions de la requête tendant à ce que cette injonction soit assortie d'une astreinte.

Sur les conclusions présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative :

13. M. D a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Marcel de la somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à l'article 108 du décret du 19 décembre 1991.

D É C I D E :

Article 1er : Le jugement nos 2300222, 2302837 du 21 novembre 2023 du tribunal administratif de Nîmes est annulé en tant qu'il rejette la demande de M. D tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et fixation du pays de destination contenues dans l'arrêté de la préfète de Vaucluse pris le 26 juillet 2023 à l'encontre de M. D.

Article 2 : L'arrêté de la préfète de Vaucluse pris le 26 juillet 2023 à l'encontre de M. D est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, refus de délai de départ volontaire et fixation du pays de destination.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Vaucluse de réexaminer la situation de M. D dans un délai de deux mois suivant la notification de la présente décision.

Article 4 : L'État versera à Me Marcel une somme de 1 200 euros dans les conditions fixées à l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et à l'article 108 du décret du 19 décembre 1991.

Article 5 : Le surplus des conclusions présentées par M. D est rejeté.

Article 6 : Le présent arrêt sera notifié à M. A D et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée au préfet de Vaucluse.

Délibéré après l'audience du 19 juin 2025, à laquelle siégeaient :

M. Rey-Bèthbéder, président,

M. Nicolas Lafon, président-assesseur,

Mme Fougères, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2025.

La rapporteure,

A. Fougères

Le président,

É. Rey-Bèthbéder

Le greffier,

M. E

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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