Cour Administrative d'Appel de Nancy — Décision N° CAA54-26NC01736

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionCour Administrative d'Appel de Nancy
SectionCour Administrative d'Appel de Nancy
N° DossierCAA54-26NC01736
TypeOrdonnance
Recoursexcès de pouvoir
FormationJuge des référés
Avocat requérantDRAVIGNY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Besançon d’annuler l’arrêté du 9 décembre 2025 par lequel le préfet du Jura a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office à l’expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an.

Par un jugement n° 2502768 du 18 juin 2026, le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 27 juillet 2026, M. B..., représenté par Me Dravigny, demande à la cour :

1°) d’annuler ce jugement du 18 juin 2026 ;

2°) d’annuler l’arrêté du 9 décembre 2025 ;

3°) d’enjoindre au préfet du Jura de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois à compter de la notification de la décision à intervenir et de lui délivrer sans délai une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans le même délai et de lui délivrer pendant cet examen une autorisation provisoire de séjour l’autorisant à travailler et, en toute hypothèse, de procéder sans délai à la suppression de son signalement dans le fichier des personnes recherchées et dans le système d’information Schengen ;

4°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la décision de refus de titre de séjour méconnait l’article R. 431-10 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, dès lors que ses documents d’état civil sont authentiques et que le préfet ne renverse pas la présomption d’authenticité qui leur est attachée ; le préfet a dès lors méconnu l’article L. 423-22 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, commis une erreur de fait et une erreur manifeste d’appréciation ;
- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d’une erreur d’appréciation.

M. B... a été admis au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du 20 août 2026.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.

La présidente de la cour administrative d’appel de Nancy a désigné M. Barteaux, président‑assesseur, pour signer les ordonnances visées à l’article R. 222-1 du code de justice administrative.

Considérant ce qui suit :

1. M. B..., ressortissant guinéen, est entré sur le territoire français, selon ses déclarations, le 19 mai 2023 et a été confié aux services de l’aide sociale à l’enfance du département du Jura par une ordonnance de placement provisoire du tribunal judiciaire de Lyon du 29 juin 2023. Le 26 juin 2025, il a sollicité la délivrance d’un titre de séjour sur le fondement de l’article L. 423-22 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile. Par un arrêté du 9 décembre 2025, le préfet du Jura a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l’a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d’office à l’expiration de ce délai et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d’une durée d’un an. M. B... fait appel du jugement du 18 juin 2026 par lequel le tribunal administratif de Besançon a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.

2. Aux termes du dernier alinéa de l’article R. 222-1 du code de justice administrative : « (…) les autres magistrats ayant le grade de président désignés à cet effet par le président de la cour peuvent, en outre, par ordonnance, rejeter (…) après l’expiration du délai de recours ou, lorsqu’un mémoire complémentaire a été annoncé, après la production de ce mémoire les requêtes d’appel manifestement dépourvues de fondement (…) ».

3. En premier lieu, aux termes de l’article L. 423-22 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui a été confié au service de l'aide sociale à l'enfance ou à un tiers digne de confiance au plus tard le jour de ses seize ans se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Cette carte est délivrée sous réserve du caractère réel et sérieux du suivi de la formation qui lui a été prescrite, de la nature des liens de l'étranger avec sa famille restée dans son pays d'origine et de l'avis de la structure d'accueil ou du tiers digne de confiance sur son insertion dans la société française ». Aux termes de l’article R. 431-10 du même code : « L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité (…) ». Aux termes de l’article L. 811-2 du même code : « La vérification de tout acte d’état civil étranger est effectuée dans les conditions définies par l’article 47 du code civil (…) ». Aux termes de l’article 47 du code civil : « Tout acte de l’état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent, le cas échéant après toutes vérifications utiles, que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité ».

4. Il résulte des dispositions de l’article 47 du code civil que la force probante d’un acte d’état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l’administration de la valeur probante d’un acte d’état civil établi à l’étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l’ensemble des éléments produits par les parties. Pour juger qu’un acte d’état civil produit devant lui est dépourvu de force probante, qu’il soit irrégulier, falsifié ou inexact, le juge doit en conséquence se fonder sur tous les éléments versés au dossier dans le cadre de l’instruction du litige qui lui est soumis. Ce faisant, il lui appartient d’apprécier les conséquences à tirer de la production par l’étranger d’une carte consulaire ou d’un passeport dont l’authenticité est établie ou n’est pas contestée, sans qu’une force probante particulière puisse être attribuée ou refusée par principe à de tels documents.

5. Il ressort des pièces du dossier qu’à l’appui de sa demande de titre de séjour, M. B... a produit la copie d’un extrait de jugement supplétif d’acte de naissance n° 4876 du 9 novembre 2023, un extrait d’acte de naissance n° 4562 du 22 novembre 2023 et la copie d’une carte d’identité consulaire délivrée le 22 avril 2025 par l’ambassade de Guinée en France. Pour écarter le caractère probant des documents d’état civil présentés par l’intéressé, le préfet du Jura a notamment relevé, en ce qui concerne la copie de l’extrait du jugement supplétif, que le document est imprimé par des moyens accessibles au grand public, que le timbre fiscal est apposé sur le cachet humide, que l’entête n’est pas correctement aligné, qu’il ne comporte pas la signature du procureur et que ce jugement a été établi à la requête du père de l’intéressé alors que ce dernier était décédé à la date de cette requête. Par ailleurs, en ce qui concerne l’acte de naissance, le préfet a notamment relevé que ce document était également imprimé par des moyens accessibles au grand public et que le timbre fiscal était également apposé sur le cachet humide et que la date d’établissement de l’acte n’apparaissait pas en toutes lettres, en méconnaissance de l’article 191 du code civil guinéen. Si M. B... produit une attestation d’un notaire guinéen selon laquelle il est d’une pratique des autorités administratives et judiciaires guinéennes d’utiliser le tampon en dessous ou au-dessus du timbre fiscal et que ces pratiques n’entachent pas la sincérité de ces actes, il ressort toutefois des pièces du dossier que les cachets humides de l’extrait d’acte de naissance sont de mauvaise qualité, irréguliers et comportent des fautes d’orthographe et de syntaxe. L’intéressé n’apporte par ailleurs aucun élément de nature à établir que la coutume guinéenne indique systématiquement le nom du père comme requérant, alors qu’il est constant que son père était décédé à la date à laquelle il aurait formé cette requête. En outre, M. B... ne démontre pas qu’il n’existerait pas de formalisme au sujet de l’entête d’un jugement supplétif d’acte de naissance, ni que le procureur de la République n’avait pas à signer ce jugement, ni qu’il ressort du rapport d’examen technique documentaire des services de la police aux frontières de Pontarlier du 27 octobre 2025 que le fond d’impression des deux documents est de mauvaise qualité. Par ailleurs, il ne conteste pas que la ville de naissance indiquée sur le jugement supplétif d’acte de naissance est indépendante de la ville où il est inscrit au registre d’état civil. Il ne conteste pas davantage sérieusement que le jugement supplétif d’acte de naissance contient plusieurs erreurs, notamment deux erreurs d’accord de genre et un mot manquant dans une phrase du dispositif. Enfin, si M. B... se prévaut d’une carte consulaire délivrée le 22 avril 2025, ce document, qui ne constitue pas un acte d’état civil, n’est pas de nature à justifier de son identité dès lors qu’il est constant qu’il a été établi sur le fondement des actes d’état civil mentionnés précédemment, dont l’authenticité n’est pas établie. Dans ces conditions, au regard du nombre d’irrégularités constatées sur ses actes d’état civil et de leur mauvaise qualité, et en dépit du fait que ces derniers aient été légalisés par l’ambassade de Guinée en France et que sa minorité n’avait jusqu’alors pas été remise en cause, le préfet du Jura a pu, sans faire une inexacte application des dispositions précitées ni entacher sa décision d’erreurs de fait, estimer que les actes d’état civil fournis par le requérant étaient dépourvus de valeur probante et considérer que M. B... n’établissait pas avoir été confié aux services de l’aide sociale à l’enfance au plus tard le jour de ses seize ans. Par suite, sans qu’il soit besoin d’apprécier le caractère réel et sérieux de la formation suivie par l’intéressé, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions précitées doit être écarté.

6. En deuxième lieu, pour les motifs exposés au point 5 de la présente ordonnance et dès lors que sa présence était récente en France et qu’il ne justifie pas y avoir transféré le centre de ses intérêts, le requérant n’est pas fondé à soutenir que le préfet a commis une erreur manifeste dans l’appréciation des conséquences de sa décision sur sa situation personnelle.

7. En dernier lieu, aux termes de l’article L. 612-8 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Lorsque l'étranger n'est pas dans une situation mentionnée aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative peut assortir la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ». Aux termes de l’article L. 612-10 du même code : « Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ».

8. Il ressort des pièces du dossier que M. B... n’était présent en France que depuis deux ans et demi à la date de l’arrêté en litige et il ne démontre pas y avoir noué des liens intenses et stables. Par ailleurs, les circonstances qu’il ait suivi avec sérieux sa formation en vue de l’obtention du certificat d’aptitude professionnelle « boulanger », qu’il ait obtenu un certificat de spécialisation niveau 3 spécialité « boulangerie spécialisée » et qu’il dispose d’une promesse d’embauche en qualité de boulanger du 8 juillet 2026 ne suffisent pas à démontrer une intégration particulière, ces deux dernières circonstances étant au demeurent postérieures à l’arrêté en litige. Dans ces conditions, et quand bien même il n’a pas fait l’objet d’une précédente mesure d’éloignement et que sa présence sur le territoire ne représente pas une menace pour l’ordre public, le préfet du Jura n’a pas fait une inexacte application des dispositions précitées en prononçant à son encontre une interdiction de retour d’une durée d’un an.

9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête d’appel présentée par M. B... est manifestement dépourvue de fondement. Il y a lieu, dès lors, de la rejeter en toutes ses conclusions, selon la procédure prévue par les dispositions précitées du dernier alinéa de l’article R. 222-1 du code de justice administrative.


ORDONNE :


Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.

Article 2 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B... et à Me Dravigny.

Copie en sera adressée pour information au préfet du Jura.


Fait à Nancy, le 1er octobre 2026.


Le magistrat désigné,


Signé : S. Barteaux



La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.


Pour expédition conforme
La greffière,


A. Bailly