Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. B... A... a demandé au tribunal administratif de Paris d’annuler la décision du
15 septembre 2022 par laquelle le préfet de police a refusé d’abroger l’arrêté portant expulsion du territoire français en date du 3 septembre 2012.
Par un jugement n° 2223732 du 10 juin 2024, le tribunal administratif de Paris a rejeté sa demande.
Procédure devant la cour :
Par une requête enregistrée le 3 juillet 2024, M. A..., représenté par la SELARL Ama avocats, demande à la cour :
1°) d’annuler ce jugement du 10 juin 2024 ;
2°) d’annuler la décision du préfet de police du 15 septembre 2022 refusant l’abrogation de l’arrêté d’expulsion du 3 septembre 2012.
3°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1500 euros au titre de l’article L.761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- la décision de refus d’abrogation est entachée d’erreur manifeste d’appréciation ;
- le refus qui lui a été opposé méconnait les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales dans la mesure où il réside en France depuis 1993, il a en France le centre de sa vie privée et familiale et il ne représente aucune menace pour l’ordre public.
Par un mémoire en défense enregistré le 16 octobre 2025, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens invoqués ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Hermann Jager,
- et les conclusions de M. Perroy, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. A..., ressortissant égyptien, né le 30 avril 1967 à Aghour El Ram (Égypte), a fait l’objet d’un arrêté d’expulsion, pris le 3 septembre 2012, par le préfet de police, sur le fondement de l’article L. 521-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa rédaction alors en vigueur, au motif qu’en raison de l’ensemble de son comportement, la présence de l’intéressé sur le territoire français constituait une menace grave pour l’ordre public. M. A... a présenté une demande d’abrogation de l’arrêté préfectoral d’expulsion. Cette demande a fait l’objet d’une décision de rejet le 5 juillet 2022, notifiée le 15 septembre 2022 dont M. A... a demandé l’annulation. Par un jugement n° 2223732 du 10 juin 2024, le tribunal administratif a rejeté sa requête. M. A... fait appel de ce jugement par lequel le tribunal administratif de Paris a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cette décision.
Sur les conclusions à fin d’annulation :
2. Il appartient au juge de l’excès de pouvoir, lorsqu’il est saisi d’un moyen en ce sens à l’appui d’un recours dirigé contre le refus d’abroger une mesure d’expulsion, de rechercher si les faits sur lesquels l’autorité administrative s’est fondée pour estimer que la présence en France de l’intéressé constituait toujours, à la date à laquelle elle s’est prononcée, une menace pour l’ordre public de nature à justifier légalement que la mesure d’expulsion ne soit pas abrogée.
3. Aux termes de l’article L. 632-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « La décision d'expulsion peut à tout moment être abrogée. » Aux termes de l’article L. 632-6 du même code : « Sans préjudice des dispositions des articles L. 632-3 et L. 632-4, les motifs de la décision d’expulsion donnent lieu à un réexamen tous les cinq ans à compter de sa date d’édiction. L’autorité compétente tient compte de l’évolution de la menace pour l’ordre public que constitue la présence de l’intéressé en France, les changements intervenus dans sa situation personnelle et familiale et des garanties de réinsertion professionnelle ou sociale qu’il présente, en vue de prononcer éventuellement l’abrogation de cette décision. L’étranger peut présenter des observations écrites. A défaut de notification à l’intéressé d’une décision explicite d’abrogation dans un délai de deux mois, ce réexamen est réputé avoir conduit à une décision implicite de ne pas abroger. Cette décision est susceptible de recours. Le réexamen ne donne pas lieu à consultation de la commission mentionnée à l’article L. 632-1 ».
4. Il ressort, d’une part, des pièces du dossier que M. A... a fait l’objet, le
3 septembre 2012, d’un arrêté du préfet de police ordonnant son expulsion du territoire français au motif que sa présence en France constituait une menace grave pour l’ordre public pour avoir commis des faits d’agression sexuelle sur son ex-épouse, en janvier 2008, qui lui ont valu d’être condamné, le 18 décembre 2009, à quatre ans d’emprisonnement, dont deux ans avec sursis et mise à l’épreuve pendant trois ans. Dans la perspective de son éloignement, M. A... est assigné à résidence, depuis le 18 juin 2020, sur le territoire de Paris. Il ne ressort, d’autre part, d’aucune des pièces du dossier que l’intéressé se serait rendu coupable d’une autre infraction, depuis sa condamnation, soit durant une période de plus de treize années avant l’intervention de la décision contestée du 5 juillet 2022, ou que d’autres faits délictueux lui seraient imputables depuis sa condamnation ou que des éléments défavorables le concernant auraient été portés à la connaissance de l’administration. En outre, il est constant que M. A... a fait l’objet d’une mesure d’assignation à résidence depuis le 18 juin 2020 et il n’est pas établi, ni même allégué en défense qu’il n’aurait pas respecté les différentes obligations afférentes à cette mesure d’assignation. M. A..., qui allègue être présent sur le territoire français depuis 1993, justifie avoir établi en France le centre de sa vie privée et familiale, même s’il a eu un fils dans son pays d’origine, et produit, à cet égard, de nombreuses pièces établissant sa présence continue en France depuis 2010, être le père de deux fils, nés respectivement en 1997 et en 2000, tous deux de nationalité française avec lesquels il entretient des liens familiaux, attestés par les deux enfants majeurs et par son ex épouse, et d’autre part, qu’il exerce une activité salariée en qualité de peintre, ainsi que l’établissent les pièces du dossier, justifiant d’une activité professionnelle entre 2020 et 2024.
5. Par suite, compte tenu de l’ensemble des circonstances de l’espèce, et notamment du caractère ancien et isolé des faits commis par M. A..., en dépit de leur gravité, de l’absence de tout autre élément défavorable le concernant depuis plus de treize ans ainsi que des garanties de réinsertion qu’il présente, le préfet de police, en estimant que sa présence en France constituait, à la date à laquelle il s’est prononcé, soit le 5 juillet 2022, une menace persistante pour l’ordre public de nature à justifier le maintien des effets de la mesure d’expulsion prise à son endroit le
3 septembre 2012 et, en conséquence, en refusant d’abroger cette mesure, a commis une erreur d’appréciation. Par suite, M. A... est fondé à demander, pour ce motif, l’annulation de la décision du 5 juillet 2022 du préfet de police refusant d’abroger l’arrêté ministériel d’expulsion pris à son encontre le 3 septembre 2012.
6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu’il soit besoin d’examiner les autres moyens de la requête, que M. A... est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Paris a rejeté sa demande tendant à l’annulation de la décision du
5 juillet 2022 du préfet de police.
Sur les frais liés au litige :
7. Il y a lieu, en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1500 euros à verser à M. A....
D E C I D E :
Article 1er : Le jugement n° 2223732 du 10 juin 2024 du tribunal administratif de Paris et la décision du 5 juillet 2022 du préfet de police refusant d’abroger l’arrêté ministériel du
3 septembre 2012 prononçant l’expulsion de M. A... du territoire français sont annulés.
Article 2 : Il est mis à la charge de l’Etat une somme de 1500 euros à verser à M. A... au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. B... A... et au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l’audience du 3 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
- Mme Hermann Jager, présidente rapporteure,
- M. Pagès, premier conseiller,
- Mme Collet, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 19 novembre 2025.
Le président-rapporteur,
V. HERMANN JAGER
L’assesseur le plus ancien,
D. PAGES
La greffière,
E. TORDO
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.