Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-25VE02118

jeudi 1 octobre 2026

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-25VE02118
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantTCHEUMALIEU FANSI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

Mme A... B... a demandé au tribunal administratif de Cergy-Pontoise d’annuler la décision du 17 janvier 2023 par laquelle le préfet des Hauts‑de‑Seine a classé sans suite sa demande de renouvellement de son titre de séjour et a assorti cette décision d’une obligation de quitter le territoire français.

Par un jugement n° 2301726 du 7 mai 2025, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision du 17 janvier 2023 du préfet des Hauts-de-Seine refusant de renouveler le titre de séjour de Mme B..., a enjoint au préfet des Hauts-de-Seine de lui délivrer un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai de deux mois et a mis à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 8 juillet 2025, le préfet des Hauts-de-Seine demande à la cour d’annuler ce jugement.

Il soutient que la demande déposée par Mme B... le 15 janvier 2023 sur le fondement de l’article L 423-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile présentait un caractère abusif et dilatoire, dès lors que, par un arrêté du 8 avril 2022, il avait déjà rejeté la même demande et qu’elle n’a invoqué aucun élément nouveau à l’appui de sa nouvelle demande, de sorte que le classement sans suite du 17 janvier 2023 ne constitue pas une décision de rejet d’une demande de titre de séjour susceptible de faire grief.

Par un mémoire enregistré le 10 novembre 2025, Mme B..., représentée par Me Tcheumalieu Fansi, demande à la cour :

1°) « d’infirmer » le jugement du 7 mai 2025 du tribunal administratif de Cergy- Pontoise ;

2°) d’enjoindre au préfet des Hauts-de-Seine, ou à tout autre préfet compétent, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans un délai d’un mois à compter de la notification de la décision à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l’Etat, au profit de son conseil, la somme de 2 500 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision en litige est insuffisamment motivée ;
- elle est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation ;
- elle est entachée d’erreur de droit, dès lors qu’elle peut prétendre à la délivrance d’un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l’article L. 423-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle est entachée d’erreur de droit, dès lors qu’elle peut prétendre, à titre subsidiaire, à la délivrance d’un titre de séjour de plein droit sur le fondement de l’article L. 423-23 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations des paragraphes 1 et 2 de l’article 3 de la convention internationale des droits de l’enfant.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Marc ;
- les conclusions de M. Illouz, rapporteur public,
- et les observations de Mme B....

Des pièces, présentées pour Mme B... par Me Tcheumalieu Fansi, ont été enregistrées le 16 septembre 2026.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B..., ressortissante camerounaise née en 1976, a bénéficié d’un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » valable du 12 mars 2021 au 11 mars 2022. Le 7 février 2022, elle en a sollicité le renouvellement sur le fondement de l’article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 8 avril 2022, le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Le 15 janvier 2023, elle a déposé, à nouveau, une demande de renouvellement de son titre de séjour. Par un courriel du 17 janvier 2023, le préfet des Hauts‑de‑Seine l’a informée qu’il classait sans suite sa demande. Le préfet des Hauts-de-Seine relève appel du jugement du 7 mai 2025 par lequel le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé cette décision devant être regardée comme une décision de refus de titre de séjour et lui a enjoint de délivrer à Mme B... un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai de deux mois.

Sur le moyen d’annulation retenu par le tribunal administratif :

2. Aux termes de l’article R. 431-2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile dans sa rédaction alors applicable : « La demande d'un titre de séjour figurant sur une liste fixée par arrêté du ministre chargé de l'immigration s'effectue au moyen d'un téléservice à compter de la date fixée par le même arrêté. Les catégories de titres de séjour désignées par arrêté figurent en annexe 9 du présent code (…) ». Selon l’article R. 431-12 du même code : « L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise (…) ».

3. Il résulte de ces dispositions que, en dehors du cas d’une demande à caractère abusif ou dilatoire, l’autorité administrative chargée d’instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l’enregistrer et de délivrer le récépissé y afférent que si le dossier présenté à l’appui de cette demande est incomplet. Le caractère abusif ou dilatoire de la demande doit s’apprécier compte tenu d’éléments circonstanciés et doit ressortir de la reconduction pure et simple des motifs de fait ou de droit appuyant la prétention du demandeur. Tel n’est pas le cas s’il est produit des éléments nouveaux nécessitant que le droit au séjour soit apprécié au terme d’une nouvelle instruction. La seule circonstance que l’étranger soit sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français exécutoire ne suffit pas à le caractériser. En revanche, lorsqu’un étranger a fait l’objet d’une décision de refus de titre de séjour assortie d’une mesure d’éloignement qu’il n’a pas exécutée, cette circonstance s’oppose à ce qu’un nouveau récépissé lui soit délivré, sauf si des éléments nouveaux conduisent l’autorité préfectorale à l’autoriser à former une nouvelle demande.

4. Il ressort des termes de la décision attaquée que, pour refuser de procéder à l’enregistrement de la demande d’admission au séjour présentée par Mme B... le 15 janvier 2023, le préfet des Hauts-de-Seine s’est fondé sur la circonstance qu’elle faisait l’objet d’une mesure d’éloignement et devait procéder à son exécution. Il ressort des pièces du dossier que Mme B... a fait l’objet, ainsi qu’il a été dit, d’un arrêté du 8 avril 2022, par lequel le préfet des Hauts-de-Seine a rejeté sa demande de renouvellement de son titre de séjour formée sur le fondement de l’article L. 423-7 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours, au motif que la reconnaissance de paternité de son enfant par un ressortissant français était frauduleuse. Il résulte notamment des mentions de l’accusé de réception du pli portant notification de cet arrêté, versé pour la première fois en appel par le préfet des Hauts-de-Seine, que l’arrêté en cause a été notifié à l’adresse que l’intéressée avait communiquée au préfet, et que le pli a été retourné à l’administration avec la mention « pli avisé non réclamé », de sorte sur cet arrêté doit être regardé comme ayant été régulièrement notifié le 20 avril 2022 à Mme B.... Cependant, ce motif, alors qu’aucune disposition du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ne subordonne l’examen d’une demande de titre de séjour à la condition de l’exécution préalable, par le demandeur, de la mesure d’éloignement dont il serait éventuellement l’objet, ne pouvait valablement justifier le refus de procéder à l’instruction de la demande.

5. Toutefois, l’administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l’excès de pouvoir que la décision dont l’annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l’auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d’apprécier s’il résulte de l’instruction que l’administration aurait pris la même décision si elle s’était fondée initialement sur ce motif. Dans l’affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu’elle ne prive pas l’intéressé d’une garantie procédurale liée au motif substitué.

6. Dans sa requête d’appel, communiquée à Mme B..., le préfet des Hauts-de-Seine se prévaut du caractère abusif et dilatoire de la demande de titre de séjour formée par l’intéressée, présentée huit mois après l’édiction de l’arrêté du 8 avril 2022 mentionné précédemment. Il doit donc être regardé comme sollicitant que ce motif soit substitué à celui qui fondait initialement sa décision de refus d’enregistrement.

7. Il ne résulte d’aucun élément ou pièce du dossier de première instance que Mme B..., qui ne l’allègue d’ailleurs pas en appel, se serait prévalue d’élément nouveau au soutien de sa demande de renouvellement de son titre de séjour formée le 15 janvier 2023, postérieurement à l’arrêté du 8 avril 2022 qui avait rejeté la même demande de renouvellement de son titre de séjour en raison du caractère frauduleux de reconnaissance de paternité de son enfant. Dès lors qu'il résulte de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision s’il s'était fondé initialement sur le caractère abusif et dilatoire de la demande formée le 15 janvier 2023, il y a lieu de procéder à la substitution demandée, laquelle ne prive pas la requérante d’une garantie procédurale liée au motif substitué. Dans ces conditions, le préfet a pu refuser d’enregistrer la demande de titre de séjour formée par Mme B..., dès lors qu’elle présentait un caractère abusif et dilatoire. Le refus d’enregistrer une demande de titre de séjour sur un tel motif ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l’excès de pouvoir. Ainsi, les conclusions à fin d’annulation de cette décision, présentées par Mme B..., étaient irrecevables.

8. Il résulte de ce qui précède que le préfet des Hauts-de-Seine est fondé à soutenir que c’est à tort que, par le jugement attaqué, le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a annulé la décision du 17 janvier 2023 de refus d’enregistrement de la demande de titre de séjour présentée par Mme B..., lui a enjoint de délivrer à cette dernière un titre de séjour portant la mention « vie privée et familiale » dans le délai de deux mois et a mis à la charge de l’Etat la somme de 1 200 euros sur le fondement de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

9. L’État n’étant pas dans la présente instance la partie perdante, il n’y a pas lieu de mettre à sa charge la somme que demande Mme B... au titre des frais d’instance.






D É C I D E :


Article 1er : Le jugement n° 2301726 du 7 mai 2025 du tribunal administratif de Cergy-Pontoise est annulé.

Article 2 : La demande présentée par Mme B... devant le tribunal administratif de Cergy- Pontoise est rejetée, ainsi que ses conclusions présentées en appel.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié au ministre de l’intérieur et à Mme A... B.... Copie en sera adressée au préfet des Hauts-de-Seine.

Délibéré après l’audience du 15 septembre 2026, à laquelle siégeaient :

Mme C..., première vice-présidente, présidente de chambre,
Mme Marc, présidente-assesseure,
Mme Hameau, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.

La rapporteure,




E. Marc
La présidente,




L. C...

La greffière,




T. Tollim
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.