Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2203192

vendredi 26 août 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2203192
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Chevalier

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 juin 2022, M. B A, représenté par Me Oloumi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 10 juin 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de protégé international, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui communiquer une copie de la demande de titre de séjour fondant la décision de refus de délivrance de titre de séjour ;

4°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder au réexamen de sa situation administrative dans un délai de deux mois et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de 15 jours ;

5°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder à l'effacement de son signalement dans le système d'information Schengen dans un délai de 8 jours;

6°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de mettre fin aux mesures de surveillance en cas d'annulation de la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ;

7°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros à verser à Me Oloumi, sous réserve que celui-ci renonce à percevoir le bénéfice de l'aide juridictionnelle, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne le moyen commun :

- l'arrêté attaqué a été pris par une autorité incompétente.

En ce qui concerne la décision de refus de délivrance d'un titre de séjour :

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que résidant habituellement en France depuis plus de dix la commission du titre de séjour aurait dû être saisie ;

- elle est dépourvue de base légale dès lors que le préfet ne précise pas sur quel fondement elle repose et ne vise pas la demande de titre à laquelle il refuserait de faire droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- son droit d'être entendu a été méconnu en application de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la décision attaquée doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision de refus de titre de titre séjour :

En ce qui concerne l'interdiction de retour sur le territoire français et l'inscription au fichier SIS :

- elle est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'il bénéficie d'un délai de départ volontaire.

- la décision attaquée a des conséquences disproportionnées au regard de sa situation.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Chevalier, conseillère, en application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 août 2022 :

- le rapport de Mme Chevalier, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Della Monaca, substituant Me Oloumi et représentant M. A qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B A, ressortissant turc né le 25 mars 1982, a fait l'objet d'un arrêté le 10 juin 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de protégé international, l'a obligé à quitter le territoire dans un délai de trente jour, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an. M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne le moyen commun tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté du 10 juin 2022 :

4. En premier lieu, l'arrêté attaqué a été signé, pour le préfet des Alpes-Maritimes, par Mme D C, cheffe du bureau des examens spécialisés, qui bénéficiait d'une délégation de signature régulière en vertu d'un arrêté n° 2022-428 du 17 mai 2022, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 112-2022 de la préfecture des Alpes-Maritimes accessible tant au juge qu'aux parties. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué manque en fait et doit être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant la délivrance d'un titre de séjour :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 435-1 code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; " Lorsqu'elle envisage de refuser la demande d'admission exceptionnelle au séjour formée par un étranger qui justifie par tout moyen résider habituellement en France depuis plus de dix ans, l'autorité administrative est tenue de soumettre cette demande pour avis à la commission du titre de séjour prévue à l'article L. 432-14. ".

6. Si M. A soutient qu'il réside en France depuis 2009 soit depuis plus de dix années, il n'en justifie pas. En particulier, l'intéressé ne produit pas de pièces pour la période antérieure à 2019 et pour la période de 2019 à 2021, il ne produit que quelques documents épars, constitués notamment de relevés de comptes bancaires, de contrats d'assurance pour ses enfants, de certificats de scolarité et de quelques factures d'achat. Dans ces conditions, la commission du titre de séjour n'avait pas à être saisie et le moyen tiré du vice de procédure doit être écarté.

7. En deuxième lieu, si M. A soutient que la décision est dépourvue de base légale dès lors que le préfet des Alpes-Maritimes ne précise pas sur quel fondement elle repose, il ressort de cette décision que le préfet vise expressément les dispositions des articles L. 435-1 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, le moyen tiré du défaut de base légale doit être écarté comme manquant fait. En outre, la circonstance que le préfet ne vise pas expressément la demande de titre séjour présentée par le requérant est sans incidence sur sa régularité dès lors qu'il dispose d'un pouvoir général de régularisation et peut, dans ce cadre, délivrer un titre de séjour.

8. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

9. M. A soutient qu'il réside en France depuis 2009, qu'il vit avec son épouse et leurs trois enfants, nés en France en 2013, 2015 et 2018 et qui sont scolarisés dans le département. Toutefois, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 4, il n'établit pas la réalité de sa présence continue sur le territoire français depuis 2009. De plus, il ressort des pièces du dossier que son épouse est également en situation irrégulière. Enfin, la circonstance que les enfants soient nés et scolarisés en France ne justifie pas, à elle seule, la délivrance d'un titre de séjour dès lors qu'il n'est pas établi que la cellule familiale ne pourrait pas se reconstituer en Turquie ni qu'ils ne pourraient y être scolarisés. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que l'arrêté préfectoral attaqué a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

10. En quatrième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, le moyen tiré de ce que cette décision est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation doit être écarté.

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

11. En premier lieu, le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne est inopérant, dès lors qu'il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l'Union européenne, notamment de l'arrêt du 5 novembre 2014, Sophie Mukarubega c/ Préfet de Police, C-166/13, que cet article s'adresse non pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union.

12. Toutefois, ainsi que la Cour de justice de l'Union européenne l'a jugé dans ses arrêts C-166/13 et C-249/13 des 5 novembre et 11 décembre 2014, le droit d'être entendu, partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union, implique que préalablement à l'adoption d'une décision de retour l'autorité administrative mette le ressortissant étranger en situation irrégulière à même de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur l'irrégularité du séjour et les motifs qui seraient susceptibles de justifier que l'autorité s'abstienne de prendre à son égard une décision de retour. Il n'implique toutefois pas que l'administration ait l'obligation de mettre l'intéressé à même de présenter ses observations de façon spécifique sur la décision l'obligeant à quitter le territoire français, dès lors qu'il a pu être entendu sur l'irrégularité du séjour ou la perspective de l'éloignement.

13. M. A soutient, sans être contredit par le préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense, ne pas avoir été informé de ce qu'il pouvait faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français et ne pas avoir été mis en mesure de présenter des observations concernant la mesure d'éloignement. Il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue sur la mesure d'éloignement envisagée avant qu'elle n'intervienne. Dans ces conditions, son droit d'être entendu doit être regardé comme ayant été méconnu et il a, ainsi, été privé d'une garantie. Par suite, le requérant, qui a été privé d'une garantie, est fondé à soutenir que la décision est entachée d'un vice de procédure.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire ainsi que, par voie de conséquence, les décisions fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement et prononçant à son encontre une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Eu égard au motif d'annulation retenu et au vu de l'examen de l'ensemble des moyens soulevés, il y a seulement lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes, d'une part, de procéder à l'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois suivant la notification du présent jugement et de procéder au réexamen de sa situation administrative dans les mêmes conditions de délai et de le munir, pendant le temps de ce réexamen, et conformément aux dispositions de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, d'une autorisation provisoire de séjour à compter de la notification dudit jugement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette autorisation provisoire de séjour d'une autorisation de travailler.

Sur les frais liés au litige :

16. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de faire droit aux conclusions présentées sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 10 juin 2022 en tant que le préfet des Alpes-Maritimes a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire dans un délai de trente jours, a fixé le pays à destination duquel il pourrait être reconduit et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire d'une durée d'un an est annulé.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer la situation de M. A dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente et dès la notification du présent jugement, une autorisation provisoire de séjour.

Article 4 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de procéder à l'effacement du signalement de M. A aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et outre-mer, au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Grasse et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26/08/2022 .

La magistrate désignée,

Signé

C. CHEVALIERLe greffier,

Signé

A. STASSI

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun,

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,