vendredi 28 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nîmes |
| Section | Tribunal Administratif de Nîmes |
| N° Dossier | TA30-2300227 |
| Type | Décision |
| Formation | 3ème chambre |
| Avocat requérant | LEGIER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 janvier et 28 décembre 2023, Mme A B et M. E, représentés par Me Miot, doivent être regardés comme demandant au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner la commune d'Apt à leur verser la somme de 41 603,66 euros, à parfaire, en réparation du préjudice matériel qu'ils estiment avoir subis, ainsi que la somme de 10 000 euros en réparation du préjudice moral qu'ils estiment avoir subis ;
2°) de mettre à la charge de la commune d'Apt la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la responsabilité de la commune d'Apt est engagée dès lors qu'il lui incombe de procéder aux travaux de réfection du mur de soutènement bordant la rue des Bassins, voie communale ;
- le lien de causalité entre la carence de la commune et les préjudices subis est établi ;
- leur préjudice matériel devra être réparé à hauteur de la somme de 41 603,66 euros, à parfaire ;
- leur préjudice moral devra être réparé à hauteur de la somme de 10 000 euros.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 27 novembre et 15 décembre 2023 puis le 13 septembre 2024, la commune d'Apt, représentée par Me Légier, conclut au rejet de la requête et à ce que la somme de 2 000 euros soit mise à la charge des requérants au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle fait valoir que :
- sa responsabilité n'est pas susceptible d'être engagée dès lors que les requérants, qui n'ont pas contesté les arrêtés du 30 novembre 2020, n'ont pas mis en œuvre les mesures de nature à mettre fin au péril constaté ;
- sa responsabilité n'est pas susceptible d'être engagée dès lors que le mur litigieux appartient aux intéressés et ne constitue pas un accessoire de la voie publique ;
- subsidiairement, le montant du préjudice de jouissance allégué devra être réduit et les autres préjudices allégués ne peuvent être indemnisés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code général des collectivités territoriales ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Mouret,
- les conclusions de M. Baccati, rapporteur public,
- et les observations de Me Légier, représentant la commune d'Apt.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B et M. D sont propriétaires d'une parcelle bâtie, cadastrée section AX n° 276, située sur le territoire de la commune d'Apt, et bordée notamment par la rue des Bassins, voie communale. Lors d'un épisode pluvieux intense survenu à la fin de l'année 2019, une partie du mur implanté en limite de la propriété des intéressés, et surplombant la rue des Bassins, s'est effondrée. Saisi par la commune d'Apt, le juge des référés du tribunal administratif de Nîmes a, par une ordonnance du 17 novembre 2020 prise sur le fondement des articles R. 531-1 et R. 556-1 du code de justice administrative, désigné M. C en qualité d'expert. Au vu du rapport d'expertise établi le 18 novembre 2020 par ce dernier, la maire d'Apt a édicté, le 30 novembre 2020, un arrêté portant mise en œuvre de mesures conservatoires en raison d'un péril imminent sur la parcelle cadastrée section AX n° 276 ainsi qu'un arrêté mettant les intéressés en demeure d'exécuter les mesures de nature à remédier à l'état de péril imminent ainsi constaté. Par un courrier du 6 septembre 2022, reçu le 22 septembre suivant, Mme B et M. D ont saisi en vain la maire d'Apt d'une demande indemnitaire préalable. Mme B et M. D demandent au tribunal de condamner la commune d'Apt à réparer les préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison de l'effondrement du mur litigieux.
Sur la responsabilité de la commune d'Apt :
2. Le maître de l'ouvrage est responsable, même en l'absence de faute, des dommages que les ouvrages publics dont il a la garde peuvent causer aux tiers tant en raison de leur existence que de leur fonctionnement. Il ne peut dégager sa responsabilité que s'il établit que ces dommages résultent de la faute de la victime ou d'un cas de force majeure. Ces tiers ne sont pas tenus de démontrer le caractère grave et spécial du préjudice qu'ils subissent lorsque le dommage n'est pas inhérent à l'existence même de l'ouvrage public ou à son fonctionnement et présente, par suite, un caractère accidentel.
3. La circonstance qu'un ouvrage n'appartienne pas à une personne publique ne fait pas obstacle à ce qu'il soit regardé comme une dépendance d'un ouvrage public s'il présente, avec ce dernier, un lien physique ou fonctionnel tel qu'il doive être regardé comme un accessoire indispensable de l'ouvrage. Si tel est le cas, la collectivité propriétaire de l'ouvrage public est responsable des conséquences dommageables causées par cet élément de l'ouvrage public. Un mur situé à l'aplomb d'une voie ouverte à la circulation publique et dont la présence évite la chute de matériaux qui pourraient provenir des fonds qui la surplombent doit être considéré comme un accessoire de la voie, même s'il a aussi pour fonction de maintenir les terres des parcelles qui la bordent.
4. D'une part, il résulte de l'instruction, et en particulier du rapport d'expertise mentionné au point 1, que le mur litigieux, situé sur la propriété de Mme B et M. D, surplombe la rue des Bassins, voie ouverte à la circulation publique. Il résulte de l'instruction que la présence de ce mur permet notamment d'éviter la chute, sur la rue des Bassins, de matériaux provenant de la propriété des intéressés. Dans ces conditions, et alors même qu'il a également pour fonction de maintenir les terres de cette propriété bâtie, ce mur doit être regardé comme un accessoire de cette voie ouverte à la circulation publique. Il résulte de ce qui a été dit au point précédent que le mur litigieux, qui s'est partiellement effondré à la fin de l'année 2019, constitue un accessoire indispensable de l'ouvrage public que constitue la rue des Bassins.
5. D'autre part, eu égard à ce qui vient d'être dit, la circonstance, à la supposer établie, que Mme B et M. D n'auraient pas exécuté les mesures prescrites à leur égard par l'arrêté de la maire d'Apt du 30 novembre 2020 pris sur le fondement de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation n'est, en tout état de cause, pas de nature à exonérer la commune d'Apt de sa responsabilité à l'égard des intéressés qui ont la qualité de tiers par rapport à l'ouvrage public en litige qui s'est partiellement effondré à la fin de l'année 2019. Il ne résulte pas de l'instruction que les intéressés auraient contribué à la réalisation des dommages subis qui présentent un caractère accidentel.
6. Il résulte de ce qui précède, que Mme B et M. D sont fondés à rechercher la responsabilité sans faute, pleine et entière, de la commune d'Apt en raison de l'effondrement partiel du mur litigieux.
Sur les préjudices :
7. En premier lieu, il résulte de l'instruction que Mme B et M. D ont été privés, à compter du 1er décembre 2020 et en raison de l'effondrement déjà évoqué, de la jouissance de leur propriété sur laquelle est édifiée une maison d'habitation d'une surface d'environ cent-quatre-vingt mètres carrés. Si les requérants sollicitent l'indemnisation de leur préjudice de jouissance en se référant à la valeur locative de ce bien immobilier, ils ne produisent aucun élément de nature à établir leur intention de louer leur bien. En tout état de cause, l'évaluation du préjudice résultant de la privation de jouissance du bien est sans lien avec sa valeur locative. Il sera fait une juste appréciation du préjudice de jouissance subi par les requérants, à compter du 1er décembre 2020 et jusqu'à la date du présent jugement ainsi qu'ils le demandent, en leur allouant une somme de 8 000 euros à ce titre.
8. En deuxième lieu, d'une part, Mme B et M. D ne sont pas fondés à solliciter l'indemnisation des sommes versées par eux au titre de la taxe foncière durant la période litigieuse, le paiement de cette taxe étant inhérent à la qualité de propriétaire des intéressés. D'autre part, si les requérants réclament l'indemnisation des frais divers qu'ils ont supportés en vain à la suite du départ de leur logement, à savoir les frais d'abonnement pour la desserte en eau et en électricité ainsi que les frais d'assurance habitation, les sommes ainsi exposées ne peuvent être regardées comme présentant un lien de causalité avec le dommage imputable à la commune d'Apt alors qu'il était loisible aux intéressés de suspendre ou de résilier les contrats en cause durant la période litigieuse.
9. En troisième et dernier lieu, il résulte de l'instruction que les parents de Mme B attestent héberger celle-ci et M. D " depuis la mise en péril de leur propriété " à la suite de l'effondrement partiel du mur litigieux. Les requérants, qui indiquent être dans l'impossibilité de louer un autre logement compte tenu des crédits immobiliers en cours, font en particulier état des difficultés liées à cette situation de cohabitation. Il sera fait une justice appréciation du préjudice moral subi par Mme B et M. D en leur allouant à ce titre une somme de 2 000 euros.
10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B et M. D sont fondés à demander la condamnation de la commune d'Apt à leur verser la somme de 10 000 euros en réparation des préjudices subis à la suite de l'effondrement partiel du mur situé en limite de leur propriété.
Sur les frais liés au litige :
11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune d'Apt le versement d'une somme de 1 200 euros à Mme B et M. D au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces dispositions font obstacle à ce que soit mise à la charge des intéressés, qui ne sont pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée au même titre par la commune d'Apt.
D É C I D E :
Article 1er : La commune d'Apt est condamnée à verser à Mme B et M. D une somme de 10 000 euros.
Article 2 : La commune d'Apt versera à Mme B et M. D une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et M. E ainsi qu'à la commune d'Apt.
Délibéré après l'audience du 14 mars 2025, à laquelle siégeaient :
M. Peretti, président,
M. Parisien, premier conseiller,
M. Mouret, premier conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 mars 2025.
Le rapporteur,
R. MOURETLe président,
P. PERETTI
Le greffier,
D. BERTHOD
La République mande et ordonne au préfet de Vaucluse en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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