mercredi 5 mars 2025
| Juridiction | Tribunal Administratif de Toulouse |
| Section | Tribunal Administratif de Toulouse |
| N° Dossier | TA31-2206621 |
| Type | Décision |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
| Avocat requérant | DUJARDIN |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 16 novembre 2022, Mme A B, représentée par Me Dujardin, demande au tribunal :
1°) de condamner le préfet du Tarn à lui verser la somme de 21 313,72 euros en réparation de ses préjudices et de ceux de ses deux enfants ;
2°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros à lui verser sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que :
- la responsabilité de l'État doit être engagée en raison de l'illégalité de la décision du 30 juin 2020 de la préfète du Tarn portant refus de titre de séjour, annulée par la cour administrative d'appel de Bordeaux par un arrêt du 16 février 2022 ;
- elle s'est trouvée en situation irrégulière pendant presque deux années du fait de cette illégalité, ce qui lui a causé un préjudice moral qu'il convient d'indemniser à hauteur de 5 000 euros et un préjudice matériel qu'il convient d'indemniser à hauteur de 11 313,72 euros ; cette illégalité a également causé un préjudice moral à ses deux enfants auxquels il convient d'allouer la somme de 2 500 euros chacun.
Par un mémoire en défense enregistré le 24 mai 2023, le préfet du Tarn conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- la requête est tardive ;
- les préjudices dont se prévaut la requérante ne sont pas en lien avec l'illégalité de sa décision ;
- le préjudice moral dont se prévaut la requérante n'est pas établi ; en tout état de cause, son chiffrage est infondé ;
- le préjudice moral dont se prévaut la requérante au nom de ses enfants n'est pas non plus établi ;
- le préjudice matériel dont se prévaut la requérante n'est pas non plus établi dès lors qu'elle ne devrait pas bénéficier de l'allocation d'éducation de l'enfant handicapé.
Par une ordonnance du 2 février 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 4 mars 2024.
Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 14 mai 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de la sécurité sociale ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique, à laquelle les parties n'étaient ni présentes ni représentées :
- le rapport de Mme Préaud, rapporteure,
- les conclusions de Mme Carvalho, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, ressortissante sénégalaise née le 13 août 1989 à Pikine, a sollicité, le 24 avril 2020, son admission au séjour en qualité d'accompagnant d'enfant malade. Par un arrêté du 30 juin 2020, la préfète du Tarn a rejeté sa demande, l'a obligée à quitter le territoire français sans délai et a fixé le pays à destination duquel elle était susceptible d'être éloignée. Mme B a demandé l'annulation de cet arrêté au tribunal administratif de Toulouse qui a rejeté sa requête par un jugement du 9 avril 2021. Par un arrêt du 16 février 2022, la cour administrative d'appel de Bordeaux a toutefois annulé ce jugement ainsi que l'arrêté du 30 juin 2020 et a enjoint à la préfète du Tarn de délivrer à Mme B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ". Par la présente requête, Mme B demande l'indemnisation des préjudices ayant résulté pour elle et ses enfants de l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2020.
Sur la fin de non-recevoir tirée de la tardiveté de la requête :
2. Aux termes de l'article R. 421-1 du code de justice administrative : " La juridiction ne peut être saisie que par voie de recours formé contre une décision, et ce, dans les deux mois à partir de la notification ou de la publication de la décision attaquée. () " Et aux termes de l'article R. 421-5 du même code : " Les délais de recours contre une décision administrative ne sont opposables qu'à la condition d'avoir été mentionnés, ainsi que les voies de recours, dans la notification de la décision. "
3. Par ailleurs, le principe de sécurité juridique implique que le destinataire d'une décision administrative individuelle qui a reçu notification de cette décision ou en a eu connaissance dans des conditions telles que le délai de recours contentieux ne lui est pas opposable doit, s'il entend obtenir l'annulation ou la réformation de cette décision, saisir le juge dans un délai raisonnable, qui ne saurait, en règle générale et sauf circonstances particulières, excéder un an. Toutefois, cette règle ne trouve pas à s'appliquer aux recours tendant à la mise en jeu de la responsabilité d'une personne publique qui, s'ils doivent être précédés d'une réclamation auprès de l'administration, ne tendent pas à l'annulation ou à la réformation de la décision rejetant tout ou partie de cette réclamation mais à la condamnation de la personne publique à réparer les préjudices qui lui sont imputés. La prise en compte de la sécurité juridique, qui implique que ne puissent être remises en cause indéfiniment des situations consolidées par l'effet du temps, est alors assurée par les règles de prescription prévues par la loi du 31 décembre 1968 relative à la prescription des créances sur l'État, les départements, les communes et les établissements publics ou, en ce qui concerne la réparation des dommages corporels, par l'article L. 1142-28 du code de la santé publique.
4. Il résulte de l'instruction que la décision du 8 août 2022 par laquelle le préfet du Tarn a rejeté la demande indemnitaire préalable de Mme B, dont la preuve de la notification n'est pas rapportée, ne comporte pas la mention des voies et délais de recours. Dans ces conditions, le délai de recours contentieux dont disposait Mme B était celui de la prescription quadriennale. Sa requête, enregistrée au greffe du tribunal le 16 novembre 2022, n'est donc pas tardive. Par suite, la fin de non-recevoir soulevée par le préfet du Tarn doit être écartée.
Sur les conclusions indemnitaires :
5. Il résulte de l'instruction que, par un arrêt du 16 février 2022, la cour administrative d'appel de Bordeaux a annulé l'arrêté du 30 juin 2020 par lequel la préfète du Tarn avait notamment refusé de délivrer un titre de séjour à Mme B en qualité d'accompagnant d'un enfant malade. Pour ce faire, la cour a jugé que le refus de séjour opposé à Mme B méconnaissait l'intérêt supérieur de son enfant qui nécessitait un suivi médico-social particulier. La cour a, en conséquence, enjoint à la préfète de délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à Mme B dans le délai de deux mois à compter de la notification de son arrêt. L'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2020 constitue une faute de nature à engager la responsabilité de l'État. Mme B peut donc prétendre à l'indemnisation des préjudices en lien direct et certain avec cette faute.
6. En premier lieu, il résulte de l'instruction, en particulier de la décision de la maison départementale pour les personnes handicapées (MDPH) du Tarn du 2 avril 2020, que la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapés (CDAPH) a reconnu à l'enfant Seydina Mouhamed Fall un taux d'incapacité compris entre 50 et 79 % et a décidé d'accorder à la requérante l'allocation d'éducation de l'enfant handicapé (AEEH) et le complément de catégorie 3 de cette allocation pour réduction d'activité professionnelle du 1er janvier 2020 au 31 juillet 2022. Si le préfet du Tarn soutient que Mme B ne peut prétendre au versement de l'AEEH dès lors qu'elle et ses enfants étaient hébergés du 1er janvier 2020 au 31 juillet 2022 au centre maternel de Lavaur, l'article L. 541-1 du code de la sécurité sociale prévoit seulement que l'AEEH n'est pas due lorsque " l'enfant est placé en internat avec prise en charge intégrale des frais de séjour par l'assurance maladie, l'État ou l'aide sociale, sauf pour les périodes de congés ou de suspension de la prise en charge. " Dans ces conditions, il y a lieu d'indemniser Mme B au titre du préjudice matériel qu'elle a subi du fait de l'impossibilité de percevoir l'AEEH, prestation soumise à la condition de régularité du séjour. Dans la mesure où il n'est pas contesté par la requérante que le préfet lui a délivré un titre de séjour le 16 février 2022, il n'y a pas lieu d'indemniser la requérante pour la période postérieure à cette date. Il n'y a pas non plus lieu de l'indemniser pour la période précédant l'arrêté du 30 juin 2020. Par suite, en appliquant les montants mensuels, non contestés, de 132,74 euros pour l'AEEH et de 381,63 euros pour le complément de catégorie 3, il y a lieu de condamner l'État à verser à Mme B la somme de 10 030,21 euros au titre de son préjudice matériel, correspondant à 2 588,43 euros au titre de l'AEEH et 7 441,78 euros au titre du complément de catégorie 3 pour une période de dix-neuf mois et deux semaines.
7. En deuxième lieu, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par Mme B en le fixant à la somme de 2 500 euros.
8. En troisième et dernier lieu, le préjudice subi par l'enfant cadet de Mme B n'est pas établi. En revanche, il sera fait une juste appréciation du préjudice moral subi par l'enfant aîné de Mme B, dont l'état de santé a justifié la décision de la MDPH du 2 avril 2020, en l'évaluant à la somme de 1 000 euros.
9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu de condamner le préfet du Tarn à verser la somme de 13 530,21 euros à Mme B en réparation des préjudices ayant résulté pour elle et ses fils de l'illégalité de l'arrêté du 30 juin 2023.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Il résulte des dispositions de l'article 75 de la loi du 10 juillet 1991, codifiées à l'article L. 761-1 du code de justice administrative, et des articles 37 et 43 de la même loi, que le bénéficiaire de l'aide juridictionnelle ne peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante, à son profit, que le paiement des seuls frais qu'il a personnellement exposés, à l'exclusion de la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle confiée à son avocat. Mais l'avocat de ce bénéficiaire peut demander au juge de mettre à la charge de la partie perdante la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit le recouvrement à son profit de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
11. D'une part, Mme B, pour le compte de qui les conclusions de la requête relatives à l'application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être réputées présentées, n'allègue pas avoir exposé de frais autres que ceux pris en charge par l'État au titre de l'aide juridictionnelle totale qui lui a été allouée. D'autre part, l'avocate de Mme B n'a pas demandé que lui soit versée par le préfet du Tarn la somme correspondant aux frais exposés qu'elle aurait réclamée à sa cliente si cette dernière n'avait bénéficié d'une aide juridictionnelle totale. Dans ces conditions, les conclusions de la requête tendant à ce qu'il soit mis à la charge du préfet du Tarn une somme de 2 500 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : L'État est condamné à verser la somme de 13 530,21 euros à Mme B.
Article 2 : Les surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet du Tarn.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 11 février 2025, à laquelle siégeaient :
Mme Viseur-Ferré, présidente,
Mme Péan, conseillère,
Mme Préaud, conseillère,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 5 mars 2025.
La rapporteure,
L. PRÉAUDLa présidente,
C. VISEUR-FERRÉLa greffière,
F. DEGLOS
La République mande et ordonne au préfet du Tarn en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière
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