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Tribunal Administratif de Bordeaux — Décision N° TA33-2401494

mardi 3 novembre 2026

JuridictionTribunal Administratif de Bordeaux
SectionTribunal Administratif de Bordeaux
N° DossierTA33-2401494
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation1ère Chambre
Avocat requérantSELARL BOISSY AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 29 février 2024, 20 juin 2025 et 6 juillet 2026, la société BMP 33, représentée par Me Rauly, demande au tribunal :

1°) de condamner la commune de Saint-Jean d’Illac à lui verser la somme de 50 093,42 euros TTC, avec intérêts au taux contractuel à compter du 7 septembre 2023 et capitalisation de ces intérêts ;

2°) à titre subsidiaire de limiter le montant des pénalités retenues à son encontre à la somme de 3 150 euros et de condamner en conséquence la commune de Saint-Jean d’Illac à lui verser la somme de 46 943,42 euros toutes taxes comprises (TTC), avec intérêts au taux contractuel à compter du 7 septembre 2023 et capitalisation de ces intérêts ;

3°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Jean d’Illac une somme de 2 500 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et les dépens.

Elle soutient que :
- les pénalités de retard appliquées par le maitre d’ouvrage dans le décompte général ne sont pas justifiées ;
- les retards ne lui sont pas imputables ; ils sont liés à la crise sanitaire causée par l’épidémie de Covid-19, aux aléas du chantier et aux retards des autres intervenants dans l’exécution des leurs prestations ; il n’est pas justifié que le retard n’a pas été rattrapé.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 18 avril 2025 et 30 juillet 2025, la commune de Saint-Jean d’Illac conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :
- la requête est irrecevable en ce qu’elle porte sur la somme de 26 437,57 euros TTC mise à la charge de la société requérante par le titre exécutoire n° 930/2023 émis le 10 octobre 2023 qui est devenu définitif ;
- les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :
- le code de la commande publique ;
- l’arrêté du 8 septembre 2009 modifié portant approbation du cahier des clauses administratives générales des marchés publics de travaux ;
- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.

Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de M. Riou, rapporteur,
- les conclusions de M. Willem, rapporteur public,
- et les observations de Me Monfort, représentant la commune de Saint-Jean d’Illac.


Considérant ce qui suit :

1. Dans le cadre de la reconstruction de la salle polyvalente Quérandeau, la commune de Saint-Jean d’Illac a confié à la SAS BMP 33 l’exécution du lot n° 6 Platrerie /Cloisons /Faux-plafond. Les travaux ont fait l’objet d’une réception avec réserves le 25 mars 2022 et ces réserves ont été levées le 27 juillet 2022. La commune a adressé le 8 août 2023 à la société BMP 33 un décompte général signé par le maitre d’ouvrage, mettant à sa charge la somme de 11 166,60 euros après application de pénalités de retard d’un montant de 61 260 euros. Par un mémoire en réclamation du 7 septembre 2023, la société BMP 33 a contesté ce décompte général. La société BMP 33 demande au tribunal de fixer le solde du décompte général du marché à la somme de 50 093,42 euros toutes taxes comprises (TTC) et de condamner la commune à lui verser cette somme, à titre subsidiaire de limiter le montant des pénalités retenues à son encontre à la somme de 3 150 euros, en conséquence, de fixer le montant du décompte général du marché à la somme de 46 943,42 euros TTC et de condamner la commune à lui verser cette somme.

Sur le solde du marché :

2. Les pénalités prévues par les clauses d’un contrat de commande publique ont pour objet de réparer forfaitairement le préjudice qu’est susceptible de causer à l’acheteur le non-respect, par son cocontractant, de ses obligations contractuelles. Elles sont applicables au seul motif qu’une inexécution des obligations contractuelles est constatée et alors même que la personne publique n’aurait subi aucun préjudice ou que le montant des pénalités mises à la charge de son cocontractant qui résulte de leur application serait supérieur au préjudice subi.






3. Aux termes de l’article 6.4.2 pénalités de retard du cahier des clauses administratives particulières applicable au marché en litige : « Pénalités pour retard : a - Délai partiel : Si un retard est constaté sur un délai partiel prévu au marché, mais que le délai global est respecté, le titulaire sera remboursé des pénalités provisoires qui pèsent sur lui à condition que le retard n’ait eu aucun impact sur les autres travaux de l’ouvrage, constatation faite par le maitre d’œuvre et/ou son représentant ou le représentant du pouvoir adjudicateur. b- remise tardive des documents d’exécution et de synthèse : En cas de retard dans la remise des documents d’exécution ou tout document technique, plan… demandés par le maître d’œuvre et le bureau de contrôle notamment dans les comptes rendus de chantier, le maître de l'ouvrage appliquera une pénalité de retard journalière égale à 100 euros HT (…) / d. exécution des prestations : Par dérogation aux dispositions de l’article 20.1 du CCAG Travaux, en cas de retard dans l’exécution des prestations, cela entraînera une pénalité journalière de 150 euros HT ».

Quant au principe des pénalités de retard :

4. La commune de Saint-Jean d’Illac a infligé à la société BMP 33 des pénalités provisoires de retard pour un montant de 36 300 euros correspondant au non-respect des délais partiels, dont le détail était joint à l’état d’acompte n°5 et qui sont devenues définitives. En outre, elle lui a infligé des pénalités supplémentaires, pour un montant de 24 960 euros, à raison du retard accumulé lors de la réception de l’ouvrage au regard des différents délais partiels.

5. D’une part, il résulte de l’instruction que le délai contractuel d’exécution du marché attribué à la société BMP 33 a été fixé à 44 semaines (308 jours). L’ordre de service n°1 de préparation et de démarrage des travaux a été signé le 22 janvier 2020. Par ordre de service n°2, les travaux ont été suspendus à compter du 17 mars 2020 à raison de l’épidémie de Covid-19 puis, ils ont repris le 4 mai suivant en vertu de l’ordre de service n°3. Le planning des travaux a été modifié en regard par les ordres de service n°4 et n°5, celui-ci fixant l’achèvement des travaux au 30 juillet 2021. La réception des travaux a finalement été prononcée le 25 mars 2022, à effet du 15 mars 2022, avec des réserves qui ont été levées le 27 juillet 2022. Enfin, si la société requérante fait valoir que le maitre d’œuvre a diffusé un planning de fin de chantier prévoyant une réception au 1er mars 2022, ce planning, établi en tenant compte des retards des entrepreneurs, portait la mention « ne se substitue pas au dernier planning contractuel acté par OS en date du 13/02/21, il est diffusé dans le seul but de faciliter l'organisation des tâches restantes jusqu'à la livraison et modifs n'acte pas de prolongation de délais ». Ainsi, la société BMP 33 a achevé les travaux mis à sa charge avec un retard de 228 jours par rapport au planning joint à l’ordre de service n°5 et non seulement 21 jours ainsi qu’elle le soutient. Par voie de conséquence, elle n’est pas davantage fondée à soutenir qu’elle aurait rattrapé le retard pris en cours de chantier avant son achèvement. En outre, elle ne conteste pas sérieusement le décompte des jours de retard effectué par le maître de l’ouvrage.

6. Enfin, la circonstance que le projet de décompte établi par le maitre d’œuvre ne prévoit pas l’application de pénalités de retard, ne faisait pas obstacle à ce que le maitre d’ouvrage décide, pour sa part, d’appliquer de telles pénalités.

Quant à l’imputabilité des retards :

7. Dès lors que le maître d’ouvrage, a établi, pour justifier les pénalités prononcées, la réalité du retard pris par un entrepreneur dans la réalisation et l’achèvement des travaux qui lui ont été contractuellement confiés, il appartient à ce dernier d’établir que ces retards ne lui sont pas imputables.



8. En premier lieu, en vertu de l’article 4 de la loi du 23 mars 2020 d’urgence pour faire face à l’épidémie de covid-19, l’état d’urgence sanitaire a été déclaré pour une durée de deux mois à compter de l’entrée en vigueur de cette loi. En application de l’article 11 de cette même loi, le Gouvernement a été autorisé, dans les conditions prévues à l’article 38 de la Constitution, à prendre par ordonnances, dans un délai de trois à compter de la publication de ladite loi « toute mesure, pouvant entrer en vigueur, si nécessaire, à compter du 12 mars 2020, relevant du domaine de la loi (…) : / 1° Afin de faire face aux conséquences économiques, financières et sociales de la propagation de l’épidémie de covid-19 et aux conséquences des mesures prises pour limiter cette propagation, et notamment afin de prévenir et limiter la cessation d’activité des personnes physiques et morales exerçant une activité économique et des associations ainsi que ses incidences sur l’emploi, en prenant toute mesure : (…) / f) Adaptant les règles de passation, de délais de paiement, d’exécution et de résiliation, notamment celles relatives aux pénalités contractuelles, prévues par le code de la commande publique ainsi que les stipulations des contrats publics ayant un tel objet (…) ».

9. En application de ces dispositions, le Gouvernement a, par une ordonnance du 25 mars 2020, prise au visa du code de la commande publique, édicté diverses mesures d’adaptation des règles de passation, de procédure ou d’exécution des contrats soumis au code de la commande publique et des contrats publics qui n’en relèvent pas pendant la crise sanitaire née de l’épidémie de Covid-19. Aux termes de son article 1er cette ordonnance est applicable « aux contrats soumis au code de la commande publique ainsi qu’aux contrats publics qui n’en relèvent pas, en cours ou conclus durant la période courant du 12 mars 2020 jusqu’au 23 juillet 2020 inclus. / Elles ne sont mises en œuvre que dans la mesure où elles sont nécessaires pour faire face aux conséquences, dans la passation et l’exécution de ces contrats, de la propagation de l’épidémie de covid-19 et des mesures prises pour limiter cette propagation ». L’article 6 de cette même ordonnance dispose que : « En cas de difficultés d’exécution du contrat, les dispositions suivantes s’appliquent, nonobstant toute stipulation contraire, à l’exception des stipulations qui se trouveraient être plus favorables au titulaire du contrat : / 1° Lorsque le titulaire ne peut pas respecter le délai d’exécution d’une ou plusieurs obligations du contrat ou que cette exécution en temps et en heure nécessiterait des moyens dont la mobilisation ferait peser sur le titulaire une charge manifestement excessive, ce délai est prolongé d’une durée au moins équivalente à celle mentionnée à l’article 1er, sur la demande du titulaire avant l’expiration du délai contractuel ; / 2° Lorsque le titulaire est dans l’impossibilité d’exécuter tout ou partie d’un bon de commande ou d’un contrat, notamment lorsqu’il démontre qu’il ne dispose pas des moyens suffisants ou que leur mobilisation ferait peser sur lui une charge manifestement excessive : / a) Le titulaire ne peut pas être sanctionné, ni se voir appliquer les pénalités contractuelles, ni voir sa responsabilité contractuelle engagée pour ce motif ; (…) ».

10. Il résulte de l’instruction qu’après la signature de l’acte d’engagement le 3 décembre 2019, un premier ordre de service a fixé le démarrage des travaux au 22 janvier 2020, puis un deuxième ordre de service a suspendu les travaux du 17 mars 2020 jusqu’au 4 mai 2020 en raison de l’épidémie de Covid-19. En outre, les comptes rendus de réunion de la mission d’ordonnancement, de pilotage et de coordination des travaux n°50 du 2 mars 2021, n°53 du 23 mars 2021, n°57 du 13 juillet 2021 et n°96 du 15 mars 2022 après la réception des travaux, précisent que le planning d’exécution des travaux de la société BMP 33 a été modifié pour tenir compte à la fois de la suspension des travaux liés à l’épidémie de Covid-19 et des retards sur les travaux hors d’eau et hors d’air. Or, la société requérante ne fait état d’aucun élément précis permettant de considérer que les conditions sanitaires l’auraient mise dans l’incapacité de respecter ce nouveau planning.





11. En second lieu, la société requérante ne peut pas utilement soutenir que le retard pris dans la réception des travaux, initialement prévue à la mi-novembre 2021 serait exclusivement dû aux demandes du bureau de contrôle technique, dès lors qu’il résulte de l’instruction qu’à cette date, elle cumulait déjà un retard supérieur à trois mois dans l’achèvement des travaux et que ceux-ci n’étaient toujours pas achevés le 11 janvier 2022. La société requérante ne peut pas plus utilement soutenir que des travaux complémentaires de plâtrerie ont été rendus nécessaires par la survenance d’un sinistre lié à une infiltration constatée le 5 février 2021, que le retard affectant les travaux de pose de la gaine du local de la sous-station était dû au retard pris par le lot étanchéité et, enfin, que les travaux réalisés dans les zones office au rez de chaussée et zone accueil lounge ainsi que dans le local entretien résulteraient également des retards pris par d’autres corps de métiers dès lors qu’il résulte de l’instruction que les pénalités de retards dont elle a fait l’objet concernent tous d’autres travaux et d’autres zones de l’ouvrage. Enfin, il ne résulte pas de l’instruction que les avenants signés, ainsi que le report des opérations préalables à la réception par le maitre d’œuvre auraient générés des retards dans l’exécution des prestations de la société BMP 33 ni a fortiori, qu’ils auraient donné lieu à l’application de pénalités. Dans ces conditions la société BMP 33 n’est pas fondée à soutenir que les retards retenus par le maitre d’ouvrage seraient imputables à un cas de force majeure ou à d’autres entreprises.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le maître d’ouvrage a pu, à bon droit, appliquer des pénalités de retard pour un montant total de 61 260 euros. Par suite, sans qu’il soit besoin d’examiner la fin de non-recevoir opposée en défense, la société requérante n’est pas fondée à demander la réintégration de cette somme à son crédit ni, par voie de conséquence, la réformation du décompte général établi par la commune.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de la commune de Saint-Jean d’Illac, qui n’est pas dans la présente instance la partie perdante, la somme demandée par la société BMP 33 au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de la société BMP 33 une somme de 1 500 euros au titre des frais exposés par la commune de Saint-Jean d’Illac et non compris dans les dépens.


D E C I D E :


Article 1er : La requête de la société BMP 33 est rejetée.

Article 2 : La société BMP 33 versera la somme de 1 500 euros à la commune de Saint-Jean d’Illac au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à la société par actions simplifiée BMP 33 et à la commune de Saint-Jean d’Illac.


Délibéré après l’audience du 13 octobre 2026, à laquelle siégeaient :

M. Bourgeois, président,
M. Béroujon, premier conseiller
M. Riou, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 novembre 2026.


Le rapporteur,





S. Riou
Le président,





M. Bourgeois


La greffière,





M. Correia




La République mande et ordonne au préfet de la Gironde, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,
La greffière