Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2110799
jeudi 1 octobre 2026
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2110799 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
| Avocat requérant | ALEXA |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 septembre 2021, 21 novembre 2022 et 29 septembre 2023, ainsi qu’une régularisation enregistrée le 10 avril 2026, Mme F... C... épouse B... et M. E... C..., agissant en leur nom propre et en leur qualité d’ayants droit de M. D... C..., leur frère, représentés par l’AARPI Lex Opus (Me Bochereau), demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes à leur verser la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices subis par leur frère M. D... C... ;
2°) de condamner le CHU de Nantes à leur verser un euro symbolique en indemnisation de leurs préjudices propres découlant du décès de leur frère M. D... C... ;
3°) de mettre à la charge du CHU de Nantes la somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- à titre principal, le CHU de Nantes a commis des fautes dans l’organisation et le fonctionnement de l’unité fermée Matisse de son hôpital psychiatrique où leur frère M. D... C... était placé et où il a subi une agression par strangulation, par un autre patient, le 8 décembre 2013, ayant conduit à son décès le 16 décembre 2013 ;
- ces fautes commises par le CHU de Nantes, qui tiennent à des manquements au contrat de soins du patient dangereux, lui ont permis de déambuler librement dans l’unité et de commettre l’agression de leur frère, et sont donc de nature à engager sa responsabilité à leur égard ainsi qu’à celui de M. D... C... ;
- ces fautes justifient que l’établissement soit condamné à réparer, d’une part, les préjudices de M. D... C... à hauteur de 15 000 euros en raison de la douleur physique qu’il a subie et de son angoisse causée par la conscience de sa mort imminente et, d’autre part, leur propre préjudice non intégralement indemnisé par le Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions (FGTI), qu’ils évaluent au montant d’un euro symbolique ;
- à titre subsidiaire, la responsabilité du CHU de Nantes est engagée, même sans faute, en raison, d’une part, du risque encouru par M. D... C... du fait de la dangerosité du patient qui l’a agressé, risque qui s’est donc réalisé et, d’autre part, du fait de la garde de ce patient dangereux par le centre hospitalier ; ils doivent donc également sur ce fondement être indemnisés des préjudices précités qu’ils et leur frère ont subis.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 novembre 2022, le CHU de Nantes, représenté par la SELARL Lexcap, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- aucune faute n’a été commise dans l’organisation et le fonctionnement de l’unité psychiatrique où étaient placés M. D... C... et son agresseur, dès lors qu’il a respecté l’obligation de surveillance, qui est une obligation de moyens, à laquelle il était tenu en mettant en place un accompagnement et un traitement adaptés à la pathologie de l’agresseur et que le passage à l’acte qui s’est produit était imprévisible ;
- en tout état de cause, le lien de causalité entre la faute alléguée et les préjudices n’est pas établi.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Théry,
- les conclusions de Mme Baufumé, rapporteure publique,
- les observations de Me Bochereau, représentant les consorts C..., et de
Me Renaud, représentant le centre hospitalier universitaire de Nantes.
Considérant ce qui suit :
1. Le 8 décembre 2013, M. D... C..., né le 14 mai 1966, alors placé dans l’unité fermée Matisse de l’hôpital psychiatrique Saint-Jacques du CHU de Nantes (Loire‑Atlantique), a subi, dans sa chambre, une agression par strangulation commise par un autre patient de l’unité. Retrouvé en arrêt cardio-respiratoire, M. D... C... a été réanimé mais est décédé le 16 décembre 2013 des suites de cette agression. Deux experts psychiatres désignés par le juge d’instruction ont rendu leur rapport le 28 avril 2014 concernant l’évaluation de l’agresseur de M. D... C.... Par un arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 16 février 2016, celui-ci a été déclaré pénalement irresponsable d’avoir volontairement et avec préméditation donné la mort à M. D... C..., en raison d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement au moment des faits.
2. Parallèlement, Mme F... C... épouse B..., sœur du défunt, a porté plainte pour homicide involontaire à l’encontre du CHU de Nantes. Un premier expert désigné le 23 mars 2017, chargé par le magistrat instructeur d’expertiser le dossier médical de l’assassin de M. D... C..., a conclu qu’aucun manquement de l’équipe soignante n’était à relever dans l’accompagnement de l’intéressé et que l’assassinat de M. D... C... par celui-ci n’était pas prévisible. Par un arrêt du 9 mars 2018, la cour d’appel de Rennes, saisie à cette fin par Mme F... C... épouse B... et M. E... C..., a ordonné qu’une contre‑expertise soit réalisée au regard de la gravité des faits commis dans le milieu hospitalier.
3. Par un jugement statuant sur intérêts civils du 8 décembre 2017, l’agresseur de M. D... C... a été condamné à payer à quatre frères et une sœur de M. D... C... une somme de 6 000 euros chacun au titre de leur préjudice d’affection, une somme globale de 3 162,87 euros au titre des frais d’obsèques ainsi qu’une somme de 1 000 euros chacun au titre des frais de procès sur le fondement de l’article 475-1 du code de procédure pénale. Après saisine par ces cinq ayants droit de M. D... C... G... d’indemnisation des victimes d’infraction, le FGTI leur a versé, après obtention de leur accord, une somme totale de 33 162,85 euros en réparation de leurs propres préjudices, soit 6 632,57 euros chacun. Par ailleurs, par un courrier du 7 avril 2026, Mme F... C... épouse B... et M. E... C... ont formulé auprès du CHU de Nantes une réclamation préalable aux fins d’indemnisation des préjudices supportés par leur frère D... C... et de leurs propres préjudices.
4. Par leur requête, les consorts C... demandent la condamnation du CHU de Nantes à leur verser, d’une part, la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices subis par leur défunt frère D... C..., et, d’autre part, la somme d’un euro symbolique en réparation de leurs préjudices propres.
Sur la responsabilité pour faute du CHU de Nantes :
5. Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute ».
6. Pour établir l’existence d’une faute dans l’organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d’un patient atteint d’une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l’état de santé de ce patient fait courir le risque qu’il commette un acte agressif à son égard ou à l’égard d’autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d’un tel passage à l’acte, mais également du régime d’hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.
7. D’une part, il résulte de l’instruction que l’état de santé de l’assassin de M. D... C..., qui avait commencé à inquiéter ses proches au cours de l’année 2013 en raison de l’isolement de l’intéressé, lequel avait recommencé, notamment, à consommer de l’alcool et des stupéfiants, a justifié son hospitalisation à compter du 26 novembre 2013. Dès le lendemain, l’agresseur de M. C... a fugué de l’établissement pour voler un couteau et de l’alcool, expliquant ensuite sa fugue à son psychiatre référent au sein de l’hôpital psychiatrique par des intentions homicides à l’encontre de « pédophiles », dont deux patients du service, et le vol d’alcool pour l’aider dans cette funeste entreprise. Compte tenu de ces faits, il a été placé en chambre de soins intensifs par son psychiatre référent. Il n’a été autorisé à en sortir de manière limitée par la psychiatre remplaçante de son médecin référent, alors en congés, qu’à compter du 6 décembre 2013, à raison, au départ, d’une demi-heure en matinée et de deux autres demi-heures dans l’après-midi. Dès le lendemain, le samedi 7 décembre 2013, le médecin psychiatre d’astreinte a étendu son autorisation de sortie à une heure le midi. Il résulte de l’instruction que le contrat de soins prescrivant cette hospitalisation en chambre de soins intensifs avec autorisations limitées de sortie prévoyait une interdiction pour l’intéressé de pénétrer dans les chambres des autres patients. Eu égard à la fugue de l’agresseur de M. C..., à ses intentions homicides et à son placement en chambre de soins intensifs avec restriction de sortie, l’état de santé de l’intéressé doit être regardé comme ayant fait courir le risque qu’il commette un acte agressif à l’égard d’autrui.
8. D’autre part, si l’expertise du 23 mai 2017 ordonnée dans le cadre de l’instruction pénale de l’affaire écarte toute faute de l’équipe soignante tant en ce qui concerne la prise en charge de l’état de santé de l’assassin de M. C... que le respect du protocole de placement en chambre de soins intensifs, et conclut à l’objectivation de l’émergence délirante ayant conduit à l’assassinat de M. C... seulement postérieurement au passage à l’acte, il résulte toutefois de la contre-expertise, transmise aux parties civiles le 14 juin 2018, que la dangerosité psychiatrique de l’agresseur, dont les premiers experts saisis ont estimé en avril 2014 qu’il souffrait d’une pathologie probablement en relation avec une psychose schizophrénique incurable en l’état actuel des connaissances médicales, a été « sensiblement sous-évaluée ». A cet égard, il résulte des témoignages précis et concordants du cadre de santé et du médecin psychiatre référent de l’agresseur que les autres médecins avaient été informés plusieurs jours avant l’agression d’intentions homicides exprimées le lundi 2 décembre 2013 par l’intéressé, qui visaient en particulier un « brûlé » dans l’unité, et que ce référent avait également mentionné ces intentions homicides dans le dossier infirmiers en spécifiant « Monsieur A... ? ». Il résulte également de ces témoignages que les propos tenus par l’assassin de M. C... pour expliquer sa fugue avaient été évoqués dans le service, certains membres du personnel le considérant comme dangereux et craignant qu’il passe à l’acte. Ces témoignages sont corroborés par celui de l’infirmière ayant autorisé l’intéressé à sortir de sa chambre le matin du drame, qui indique avoir déjà entendu des propos délirants de sa part évoquant une mission divine consistant à tuer les pédophiles, et que telle était donc sa mission. Enfin, il résulte de l’instruction que le seul patient connu dans l’unité pour avoir été brûlé était M. C.... Dès lors, malgré les circonstances que le matin de l’agression, l’agresseur était calme au moment de sa sortie dans le service, ce qui résulte d’autres témoignages, et qu’il n’avait jamais, auparavant, été interpelé ou condamné pour des faits aussi graves que ceux qu’il a commis le matin du 8 décembre 2013, l’agression de M. C... doit être regardée comme ayant été prévisible au moment où elle a eu lieu.
9. Enfin, s’il résulte des témoignages de psychiatres de l’unité que les patients en soins intensifs doivent faire l’objet d’une vigilance constante du personnel lors des autorisations de sortie notamment sur le respect de l’interdiction de se rendre dans les chambres d’un autre patient, il résulte également de l’instruction, et notamment des auditions des infirmiers, qu’aucune prescription médicale en ce sens n’avait été communiquée au personnel infirmier alors que ce type de mesures doit faire l’objet d’une transmission écrite. A cet égard, bien que la contre-expertise évoque seulement des « dysfonctionnements mineurs » pour qualifier le défaut de surveillance de l’intéressé lors de sa sortie du matin dû à un manque de communication entre les membres des équipes soignantes, et conclut que « rien ne permet de dire que ces dysfonctionnements mineurs aient un lien de causalité avec l’acte commis », il résulte toutefois de l’instruction que c’est bien ce défaut de surveillance qui a permis à l’assassin de pénétrer dans la chambre de M. C..., et qu’il est fautif dès lors qu’il est à l’origine de l’assassinat.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne les préjudices de M. D... C... :
S’agissant des souffrances endurées :
10. Il résulte de l’instruction, et notamment de l’arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 9 mars 2018, que la cause du décès de M. D... C... était en rapport avec une anoxie cérébrale pouvant être secondaire à un mécanisme de strangulation, selon les médecins ayant réalisé son autopsie. Une nouvelle expertise anatomo-pathologique réalisée le 8 avril 2015 précise que les lésions cérébrales qu’il a subies, de nature à expliquer son décès, étaient compatibles avec des lésions engendrées par une strangulation avec interruption du flux artériel carotidien. En outre, il résulte également de cet arrêt que M. D... C... est resté, après son agression du 8 décembre 2013, en arrêt cardio-respiratoire pendant quelques minutes, puis que le service de réanimation d’urgence a relancé son activité cardiaque, permettant son transport en service de réanimation et sa survie jusqu’au 16 décembre suivant. Ainsi, M. D... C... a enduré des souffrances importantes en raison de la strangulation qu’il a subie le 8 décembre 2013, ayant entraîné son décès plusieurs jours après, qui seront justement indemnisées par l’octroi d’une somme de 6 000 euros.
S’agissant du préjudice d’angoisse de mort imminente :
11. Il résulte également de l’instruction, notamment de ce même arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 19 mars 2018, et n’est pas contesté en défense, que l’agresseur de M. D... C... a déclaré lors de son audition pénale que ce dernier aurait dit, au moment où il commençait à l’étrangler : « je fume une cigarette et après je meurs ». Dans ces conditions, M. D... C... a eu conscience, avant comme pendant son agression, non seulement de l’objectif de son agression mais aussi de son issue fatale. Il sera donc fait une juste appréciation de l’indemnisation de ce préjudice en fixant la somme le réparant au montant de 9 000 euros compte tenu de l’évaluation non excessive de ce préjudice par les requérants.
En ce qui concerne les préjudices de Mme F... C... épouse B... et de M. E... C... :
12. Il résulte de l’instruction que Mme F... C... épouse B... et M. E... C... sollicitent une réparation d’un euro estimant que la réparation qu’ils ont obtenue par le FGTI dans le cadre de l’instance judiciaire pour un montant total de 6 632,57 euros chacun n’avait notamment pas tenu compte de leur préjudice d’accompagnement. Ils évoquent à cet égard, sans préciser exactement leur demande, la réparation des frais d’obsèques, de leur préjudice d’affection et des frais qu’ils ont engagés pour leur défense dans le cadre de l’instance judiciaire. Toutefois, en premier lieu, ils ne justifient aucunement le montant des frais engagés par leur défense devant le juge judiciaire. En deuxième lieu, il ne résulte pas de l’instruction qu’ils auraient exposé des frais d’obsèques pour un montant supérieur à celui accordé par le juge judiciaire. En dernier lieu, le montant octroyé par le FGTI à chacun des requérants sur la base du jugement correctionnel du tribunal de grande instance de Nantes du 8 décembre 2017 condamnant l’assassin de M. D... C... à verser à chaque ayant droit une somme de 6 000 euros au titre du préjudice d’affection permet une indemnisation suffisante du préjudice d’accompagnement invoqué. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de faire droit à la demande de réparation personnelle de M. E... C... et Mme F... B... présentée à hauteur d’un euro.
13. Il résulte de ce qui précède que le CHU de Nantes doit être condamné à verser à la succession de M. D... C... la somme totale de 15 000 euros, correspondant aux préjudices propres qu’il a subis.
Sur les frais liés au litige :
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du CHU de Nantes la somme de 2 000 euros à verser aux consorts C... au titre des frais qu’ils ont exposés non compris dans les dépens, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le CHU de Nantes versera à la succession de M. D... C... la somme de 15 000 euros.
Article 2 : Le CHU de Nantes versera la somme globale de 2 000 euros à Mme F... C... épouse B... et à M. E... C... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F... C... épouse B..., à M. E... C... et au centre hospitalier universitaire de Nantes.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
S. Gibson-Théry
La présidente,
M. Béria-Guillaumie
Le greffier,
P. Vosseler
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
Le greffier,
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 27 septembre 2021, 21 novembre 2022 et 29 septembre 2023, ainsi qu’une régularisation enregistrée le 10 avril 2026, Mme F... C... épouse B... et M. E... C..., agissant en leur nom propre et en leur qualité d’ayants droit de M. D... C..., leur frère, représentés par l’AARPI Lex Opus (Me Bochereau), demandent au tribunal, dans le dernier état de leurs écritures :
1°) de condamner le centre hospitalier universitaire (CHU) de Nantes à leur verser la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices subis par leur frère M. D... C... ;
2°) de condamner le CHU de Nantes à leur verser un euro symbolique en indemnisation de leurs préjudices propres découlant du décès de leur frère M. D... C... ;
3°) de mettre à la charge du CHU de Nantes la somme de 2 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- à titre principal, le CHU de Nantes a commis des fautes dans l’organisation et le fonctionnement de l’unité fermée Matisse de son hôpital psychiatrique où leur frère M. D... C... était placé et où il a subi une agression par strangulation, par un autre patient, le 8 décembre 2013, ayant conduit à son décès le 16 décembre 2013 ;
- ces fautes commises par le CHU de Nantes, qui tiennent à des manquements au contrat de soins du patient dangereux, lui ont permis de déambuler librement dans l’unité et de commettre l’agression de leur frère, et sont donc de nature à engager sa responsabilité à leur égard ainsi qu’à celui de M. D... C... ;
- ces fautes justifient que l’établissement soit condamné à réparer, d’une part, les préjudices de M. D... C... à hauteur de 15 000 euros en raison de la douleur physique qu’il a subie et de son angoisse causée par la conscience de sa mort imminente et, d’autre part, leur propre préjudice non intégralement indemnisé par le Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme et d’autres infractions (FGTI), qu’ils évaluent au montant d’un euro symbolique ;
- à titre subsidiaire, la responsabilité du CHU de Nantes est engagée, même sans faute, en raison, d’une part, du risque encouru par M. D... C... du fait de la dangerosité du patient qui l’a agressé, risque qui s’est donc réalisé et, d’autre part, du fait de la garde de ce patient dangereux par le centre hospitalier ; ils doivent donc également sur ce fondement être indemnisés des préjudices précités qu’ils et leur frère ont subis.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 novembre 2022, le CHU de Nantes, représenté par la SELARL Lexcap, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- aucune faute n’a été commise dans l’organisation et le fonctionnement de l’unité psychiatrique où étaient placés M. D... C... et son agresseur, dès lors qu’il a respecté l’obligation de surveillance, qui est une obligation de moyens, à laquelle il était tenu en mettant en place un accompagnement et un traitement adaptés à la pathologie de l’agresseur et que le passage à l’acte qui s’est produit était imprévisible ;
- en tout état de cause, le lien de causalité entre la faute alléguée et les préjudices n’est pas établi.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code de procédure pénale ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique :
- le rapport de Mme Gibson-Théry,
- les conclusions de Mme Baufumé, rapporteure publique,
- les observations de Me Bochereau, représentant les consorts C..., et de
Me Renaud, représentant le centre hospitalier universitaire de Nantes.
Considérant ce qui suit :
1. Le 8 décembre 2013, M. D... C..., né le 14 mai 1966, alors placé dans l’unité fermée Matisse de l’hôpital psychiatrique Saint-Jacques du CHU de Nantes (Loire‑Atlantique), a subi, dans sa chambre, une agression par strangulation commise par un autre patient de l’unité. Retrouvé en arrêt cardio-respiratoire, M. D... C... a été réanimé mais est décédé le 16 décembre 2013 des suites de cette agression. Deux experts psychiatres désignés par le juge d’instruction ont rendu leur rapport le 28 avril 2014 concernant l’évaluation de l’agresseur de M. D... C.... Par un arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 16 février 2016, celui-ci a été déclaré pénalement irresponsable d’avoir volontairement et avec préméditation donné la mort à M. D... C..., en raison d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement au moment des faits.
2. Parallèlement, Mme F... C... épouse B..., sœur du défunt, a porté plainte pour homicide involontaire à l’encontre du CHU de Nantes. Un premier expert désigné le 23 mars 2017, chargé par le magistrat instructeur d’expertiser le dossier médical de l’assassin de M. D... C..., a conclu qu’aucun manquement de l’équipe soignante n’était à relever dans l’accompagnement de l’intéressé et que l’assassinat de M. D... C... par celui-ci n’était pas prévisible. Par un arrêt du 9 mars 2018, la cour d’appel de Rennes, saisie à cette fin par Mme F... C... épouse B... et M. E... C..., a ordonné qu’une contre‑expertise soit réalisée au regard de la gravité des faits commis dans le milieu hospitalier.
3. Par un jugement statuant sur intérêts civils du 8 décembre 2017, l’agresseur de M. D... C... a été condamné à payer à quatre frères et une sœur de M. D... C... une somme de 6 000 euros chacun au titre de leur préjudice d’affection, une somme globale de 3 162,87 euros au titre des frais d’obsèques ainsi qu’une somme de 1 000 euros chacun au titre des frais de procès sur le fondement de l’article 475-1 du code de procédure pénale. Après saisine par ces cinq ayants droit de M. D... C... G... d’indemnisation des victimes d’infraction, le FGTI leur a versé, après obtention de leur accord, une somme totale de 33 162,85 euros en réparation de leurs propres préjudices, soit 6 632,57 euros chacun. Par ailleurs, par un courrier du 7 avril 2026, Mme F... C... épouse B... et M. E... C... ont formulé auprès du CHU de Nantes une réclamation préalable aux fins d’indemnisation des préjudices supportés par leur frère D... C... et de leurs propres préjudices.
4. Par leur requête, les consorts C... demandent la condamnation du CHU de Nantes à leur verser, d’une part, la somme de 15 000 euros en réparation des préjudices subis par leur défunt frère D... C..., et, d’autre part, la somme d’un euro symbolique en réparation de leurs préjudices propres.
Sur la responsabilité pour faute du CHU de Nantes :
5. Aux termes de l’article L. 1142-1 du code de la santé publique : « I. - Hors le cas où leur responsabilité est encourue en raison d’un défaut d’un produit de santé, les professionnels de santé mentionnés à la quatrième partie du présent code, ainsi que tout établissement, service ou organisme dans lesquels sont réalisés des actes individuels de prévention, de diagnostic ou de soins ne sont responsables des conséquences dommageables d’actes de prévention, de diagnostic ou de soins qu’en cas de faute ».
6. Pour établir l’existence d’une faute dans l’organisation du service hospitalier au titre du défaut de surveillance d’un patient atteint d’une pathologie psychiatrique, le juge doit notamment tenir compte, lorsque l’état de santé de ce patient fait courir le risque qu’il commette un acte agressif à son égard ou à l’égard d’autrui, non seulement de la pathologie en cause et du caractère effectivement prévisible d’un tel passage à l’acte, mais également du régime d’hospitalisation, libre ou sous contrainte, ainsi que des mesures que devait prendre le service, compte tenu de ses caractéristiques et des moyens dont il disposait.
7. D’une part, il résulte de l’instruction que l’état de santé de l’assassin de M. D... C..., qui avait commencé à inquiéter ses proches au cours de l’année 2013 en raison de l’isolement de l’intéressé, lequel avait recommencé, notamment, à consommer de l’alcool et des stupéfiants, a justifié son hospitalisation à compter du 26 novembre 2013. Dès le lendemain, l’agresseur de M. C... a fugué de l’établissement pour voler un couteau et de l’alcool, expliquant ensuite sa fugue à son psychiatre référent au sein de l’hôpital psychiatrique par des intentions homicides à l’encontre de « pédophiles », dont deux patients du service, et le vol d’alcool pour l’aider dans cette funeste entreprise. Compte tenu de ces faits, il a été placé en chambre de soins intensifs par son psychiatre référent. Il n’a été autorisé à en sortir de manière limitée par la psychiatre remplaçante de son médecin référent, alors en congés, qu’à compter du 6 décembre 2013, à raison, au départ, d’une demi-heure en matinée et de deux autres demi-heures dans l’après-midi. Dès le lendemain, le samedi 7 décembre 2013, le médecin psychiatre d’astreinte a étendu son autorisation de sortie à une heure le midi. Il résulte de l’instruction que le contrat de soins prescrivant cette hospitalisation en chambre de soins intensifs avec autorisations limitées de sortie prévoyait une interdiction pour l’intéressé de pénétrer dans les chambres des autres patients. Eu égard à la fugue de l’agresseur de M. C..., à ses intentions homicides et à son placement en chambre de soins intensifs avec restriction de sortie, l’état de santé de l’intéressé doit être regardé comme ayant fait courir le risque qu’il commette un acte agressif à l’égard d’autrui.
8. D’autre part, si l’expertise du 23 mai 2017 ordonnée dans le cadre de l’instruction pénale de l’affaire écarte toute faute de l’équipe soignante tant en ce qui concerne la prise en charge de l’état de santé de l’assassin de M. C... que le respect du protocole de placement en chambre de soins intensifs, et conclut à l’objectivation de l’émergence délirante ayant conduit à l’assassinat de M. C... seulement postérieurement au passage à l’acte, il résulte toutefois de la contre-expertise, transmise aux parties civiles le 14 juin 2018, que la dangerosité psychiatrique de l’agresseur, dont les premiers experts saisis ont estimé en avril 2014 qu’il souffrait d’une pathologie probablement en relation avec une psychose schizophrénique incurable en l’état actuel des connaissances médicales, a été « sensiblement sous-évaluée ». A cet égard, il résulte des témoignages précis et concordants du cadre de santé et du médecin psychiatre référent de l’agresseur que les autres médecins avaient été informés plusieurs jours avant l’agression d’intentions homicides exprimées le lundi 2 décembre 2013 par l’intéressé, qui visaient en particulier un « brûlé » dans l’unité, et que ce référent avait également mentionné ces intentions homicides dans le dossier infirmiers en spécifiant « Monsieur A... ? ». Il résulte également de ces témoignages que les propos tenus par l’assassin de M. C... pour expliquer sa fugue avaient été évoqués dans le service, certains membres du personnel le considérant comme dangereux et craignant qu’il passe à l’acte. Ces témoignages sont corroborés par celui de l’infirmière ayant autorisé l’intéressé à sortir de sa chambre le matin du drame, qui indique avoir déjà entendu des propos délirants de sa part évoquant une mission divine consistant à tuer les pédophiles, et que telle était donc sa mission. Enfin, il résulte de l’instruction que le seul patient connu dans l’unité pour avoir été brûlé était M. C.... Dès lors, malgré les circonstances que le matin de l’agression, l’agresseur était calme au moment de sa sortie dans le service, ce qui résulte d’autres témoignages, et qu’il n’avait jamais, auparavant, été interpelé ou condamné pour des faits aussi graves que ceux qu’il a commis le matin du 8 décembre 2013, l’agression de M. C... doit être regardée comme ayant été prévisible au moment où elle a eu lieu.
9. Enfin, s’il résulte des témoignages de psychiatres de l’unité que les patients en soins intensifs doivent faire l’objet d’une vigilance constante du personnel lors des autorisations de sortie notamment sur le respect de l’interdiction de se rendre dans les chambres d’un autre patient, il résulte également de l’instruction, et notamment des auditions des infirmiers, qu’aucune prescription médicale en ce sens n’avait été communiquée au personnel infirmier alors que ce type de mesures doit faire l’objet d’une transmission écrite. A cet égard, bien que la contre-expertise évoque seulement des « dysfonctionnements mineurs » pour qualifier le défaut de surveillance de l’intéressé lors de sa sortie du matin dû à un manque de communication entre les membres des équipes soignantes, et conclut que « rien ne permet de dire que ces dysfonctionnements mineurs aient un lien de causalité avec l’acte commis », il résulte toutefois de l’instruction que c’est bien ce défaut de surveillance qui a permis à l’assassin de pénétrer dans la chambre de M. C..., et qu’il est fautif dès lors qu’il est à l’origine de l’assassinat.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne les préjudices de M. D... C... :
S’agissant des souffrances endurées :
10. Il résulte de l’instruction, et notamment de l’arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 9 mars 2018, que la cause du décès de M. D... C... était en rapport avec une anoxie cérébrale pouvant être secondaire à un mécanisme de strangulation, selon les médecins ayant réalisé son autopsie. Une nouvelle expertise anatomo-pathologique réalisée le 8 avril 2015 précise que les lésions cérébrales qu’il a subies, de nature à expliquer son décès, étaient compatibles avec des lésions engendrées par une strangulation avec interruption du flux artériel carotidien. En outre, il résulte également de cet arrêt que M. D... C... est resté, après son agression du 8 décembre 2013, en arrêt cardio-respiratoire pendant quelques minutes, puis que le service de réanimation d’urgence a relancé son activité cardiaque, permettant son transport en service de réanimation et sa survie jusqu’au 16 décembre suivant. Ainsi, M. D... C... a enduré des souffrances importantes en raison de la strangulation qu’il a subie le 8 décembre 2013, ayant entraîné son décès plusieurs jours après, qui seront justement indemnisées par l’octroi d’une somme de 6 000 euros.
S’agissant du préjudice d’angoisse de mort imminente :
11. Il résulte également de l’instruction, notamment de ce même arrêt de la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Rennes du 19 mars 2018, et n’est pas contesté en défense, que l’agresseur de M. D... C... a déclaré lors de son audition pénale que ce dernier aurait dit, au moment où il commençait à l’étrangler : « je fume une cigarette et après je meurs ». Dans ces conditions, M. D... C... a eu conscience, avant comme pendant son agression, non seulement de l’objectif de son agression mais aussi de son issue fatale. Il sera donc fait une juste appréciation de l’indemnisation de ce préjudice en fixant la somme le réparant au montant de 9 000 euros compte tenu de l’évaluation non excessive de ce préjudice par les requérants.
En ce qui concerne les préjudices de Mme F... C... épouse B... et de M. E... C... :
12. Il résulte de l’instruction que Mme F... C... épouse B... et M. E... C... sollicitent une réparation d’un euro estimant que la réparation qu’ils ont obtenue par le FGTI dans le cadre de l’instance judiciaire pour un montant total de 6 632,57 euros chacun n’avait notamment pas tenu compte de leur préjudice d’accompagnement. Ils évoquent à cet égard, sans préciser exactement leur demande, la réparation des frais d’obsèques, de leur préjudice d’affection et des frais qu’ils ont engagés pour leur défense dans le cadre de l’instance judiciaire. Toutefois, en premier lieu, ils ne justifient aucunement le montant des frais engagés par leur défense devant le juge judiciaire. En deuxième lieu, il ne résulte pas de l’instruction qu’ils auraient exposé des frais d’obsèques pour un montant supérieur à celui accordé par le juge judiciaire. En dernier lieu, le montant octroyé par le FGTI à chacun des requérants sur la base du jugement correctionnel du tribunal de grande instance de Nantes du 8 décembre 2017 condamnant l’assassin de M. D... C... à verser à chaque ayant droit une somme de 6 000 euros au titre du préjudice d’affection permet une indemnisation suffisante du préjudice d’accompagnement invoqué. Dans ces conditions, il n’y a pas lieu de faire droit à la demande de réparation personnelle de M. E... C... et Mme F... B... présentée à hauteur d’un euro.
13. Il résulte de ce qui précède que le CHU de Nantes doit être condamné à verser à la succession de M. D... C... la somme totale de 15 000 euros, correspondant aux préjudices propres qu’il a subis.
Sur les frais liés au litige :
14. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge du CHU de Nantes la somme de 2 000 euros à verser aux consorts C... au titre des frais qu’ils ont exposés non compris dans les dépens, en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Le CHU de Nantes versera à la succession de M. D... C... la somme de 15 000 euros.
Article 2 : Le CHU de Nantes versera la somme globale de 2 000 euros à Mme F... C... épouse B... et à M. E... C... en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions des parties est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme F... C... épouse B..., à M. E... C... et au centre hospitalier universitaire de Nantes.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
S. Gibson-Théry
La présidente,
M. Béria-Guillaumie
Le greffier,
P. Vosseler
La République mande et ordonne à la ministre de la santé, des familles, de l’autonomie et des personnes handicapées en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme
Le greffier,
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