Tribunal Administratif de Nantes — Décision N° TA44-2306871
jeudi 1 octobre 2026
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nantes |
| Section | Tribunal Administratif de Nantes |
| N° Dossier | TA44-2306871 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Publication | C |
| Formation | 7ème Chambre |
| Avocat requérant | MALABRE |
Texte intégral
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 16 mai 2023 et le 3 septembre 2026, Mme G... J... A..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentante légale de ses filles mineures E... C... et F... C..., et de son fils mineur H... C..., représentée par Me Malabre, demande au tribunal :
1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme totale de 36 038 euros en réparation de ses préjudices propres, résultant des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour sollicités pour ses enfants mineurs E... C..., H... C... et F... C..., somme assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2023 et de la capitalisation de ces intérêts ;
2°) de condamner l’Etat à lui verser, en qualité de représentante légale de ses mêmes trois enfants mineurs la somme de 10 000 euros chacun soit 30 000 euros, en réparation des préjudices de ces derniers résultant des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour sollicités, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2023 et de la capitalisation de ces intérêts ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 400 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
- l’Etat, en refusant, par la décision du 16 juin 2021, de délivrer à ses enfants E... C..., H... C... et F... C... des visas d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale puis en rejetant implicitement le recours administratif du 26 juin 2021 réceptionné le 29 juin 2021 qu’elle a formé devant la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France (CRRV), a commis des illégalités fautives de nature à engager sa responsabilité, qui tiennent à un défaut d’examen et d’instruction des demandes de visa, à la violation des articles L. 424-1 et suivants et L. 561-2 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi qu’à l’atteinte portée à son droit à la vie privée et familiale et à l’intérêt supérieur de ses enfants ; la décision implicite de rejet de la CRRV a d’ailleurs été annulée par le jugement n° 2112621 du 25 avril 2022 du tribunal administratif de Nantes ;
- l’Etat a commis une faute en raison du délai anormal de délivrance à ses enfants E..., D... B... et F... des visas d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale, délai de près de deux ans ;
- ces fautes ont entrainé des préjudices qui doivent être indemnisés au titre d’une période comprise entre le mois de novembre 2020, période à laquelle les visas auraient dû être délivrés, et le 14 juin 2022, date à laquelle les visas ont été délivrés et sans que soit opposable le délai de vérification d’état-civil de quatre mois, comme suit :
S’agissant I... A... :
* 26 058 euros en réparation de son préjudice matériel ;
* 10 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
S’agissant des enfants E... C..., H... C... et F... C... :
* 10 000 euros chacun en réparation de leur préjudice moral.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juin 2023, le ministre de l’intérieur demande à ce que les sommes allouées à la requérante en son nom propre et en sa qualité de représentante légale de ses trois enfants soient ramenées à de plus justes proportions.
Il soutient que :
- si la faute de l’administration liée à l’illégalité de la décision de refus de visa est établie, la période indemnisable s’établit à seize mois et demi et non vingt mois et demi ;
- le préjudice matériel allégué n’est pas établi ;
- le préjudice moral n’est, à titre principal, pas établi, et, à titre subsidiaire, est surévalué.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d’aide juridictionnelle du tribunal administratif de Limoges du 17 mai 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport I... Gibson-Théry, première conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme G... J... A..., ressortissante guinéenne née le 16 août 1986, s’est vu reconnaitre le statut de réfugiée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 11 décembre 2019. Elle a sollicité la délivrance de visas de long séjour, au titre de la réunification familiale, au profit de ses trois enfants mineurs restés en Guinée, D... B... C..., F... C... et E... C..., respectivement nés les 19 avril 2014, 4 août 2016 et 12 février 2018. Par une décision du 16 juin 2021, l’ambassade de France en Guinée et en Sierra Leone a rejeté ces demandes et par une décision implicite née le 29 août 2021 du silence gardé par la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé par la requérante à l’encontre de la décision du 16 juin 2021, les refus de visa ont été confirmés. Par un jugement n° 2112621 du 25 avril 2022, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision implicite et enjoint à l’administration de délivrer les visas sollicités. Ces derniers ont été délivrés le 13 juin 2022. Par un courrier du 8 mars 2023 notifié le 10 mars suivant, Mme G... J... A..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentante légale de ses enfants D... B..., F... et E..., a adressé une demande préalable indemnitaire au ministre de l’intérieur, demande implicitement rejetée. Elle demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser la somme totale de 66 058 euros en réparation des préjudices qu’ils estiment avoir tous quatre subis du fait des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour susmentionnées.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l’Etat :
2. Toute illégalité commise par l’administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité et de donner lieu à indemnisation, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain et que soit établi un lien de causalité entre ce dernier et ladite faute.
3. Il résulte de l’instruction que l’illégalité des décisions de refus de délivrance des visas sollicités pour les enfants H... C..., F... C... et E... C... est établie, ainsi qu’il résulte du jugement précité n° 2112621 devenu irrévocable, par lequel le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision implicite de rejet née du silence gardé par la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée et de séjour sur son recours dirigé contre le refus de visas opposé par l’autorité consulaire à Conakry. Le tribunal s’est fondé sur les erreurs d’appréciation commises par cette Commission quant à la conformité au droit local des actes d’état-civil produits à l’appui des demandes de visa et quant à la valeur probante des autorisations parentales de sortie du territoire alors que Mme A... était seule titulaire de l’autorité parentale en raison du décès du père des demandeurs de visa. Ces illégalités sont constitutives de fautes de nature à engager la responsabilité de l’Etat, le délai anormalement long de délivrance de ces visas, allégué par la requérante, ne constituant pas une faute distincte de ces illégalités fautives.
En ce qui concerne la période d’indemnisation :
4. Aux termes des dispositions, alors applicables, de l’article R. 211-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Pour effectuer les vérifications prévues à l'article L. 111-6, et par dérogation aux dispositions de l'article L. 231-1 du code des relations entre le public et l'administration, les autorités diplomatiques et consulaires sursoient à statuer sur la demande de visa présentée par la personne qui se prévaut de l'acte d'état civil litigieux pendant une période maximale de quatre mois. / Lorsque, malgré les diligences accomplies, ces vérifications n'ont pas abouti, la suspension peut être prorogée pour une durée strictement nécessaire et qui ne peut excéder quatre mois ». Aux termes du second alinéa de l’article R. 752‑2 du même code, alors applicable et recodifié à l’article R. 561-2 de ce code : « Lorsque l'autorité diplomatique ou consulaire estime nécessaire de procéder aux vérifications prévues à l'article L. 111-6, elle effectue ces vérifications dès le dépôt de la demande et en informe le demandeur ».
5. Il résulte de l’instruction que les demandes de visa de long séjour ont été introduites le 30 septembre 2020 par les trois enfants mineurs I... Mme A.... Si le ministre de l’intérieur soutient que les autorités consulaires ont procédé à une vérification des actes d’état-civil des intéressés avant de refuser explicitement de délivrer les visas de long séjour sollicités le 16 juin 2021, permettant de réduire de quatre mois la période de vingt mois et demi comprise entre le 30 septembre 2020 et le 13 juin 2022, date à laquelle les visas sollicités ont été délivrés, il n’établit pas que les demandeurs de ces visas auraient été informés de ces vérifications alors qu’une telle information est exigée par les dispositions citées au point précédent. Dans ces conditions, la responsabilité de l’Etat court à l’égard de la requérante, incluant l’éventuel retard à délivrer les visas sollicités, à compter du 30 novembre 2020, date à laquelle un refus implicite de délivrance des visas de long séjour est intervenu. Cette responsabilité s’achevant au 13 juin 2022, date de délivrance des visas de long séjour, la période indemnisable s’étend sur dix-huit mois et demi.
En ce qui concerne l’évaluation des préjudices :
6. En premier lieu, Mme A... sollicite la réparation de son préjudice matériel au titre des allocations familiales, des allocations familiales sous conditions de ressources, de l’allocation de soutien familial, de l’allocation de rentrée scolaire, de l’aide personnalisée au logement et de la prime d’activité, prestations qu’elle aurait pu percevoir si ses enfants étaient entrés en France au cours du mois de novembre 2020. Toutefois, le versement de ces prestations sociales, accordées afin de compenser partiellement les dépenses engagées pour le logement ainsi que pour l’entretien et l’éducation des enfants présents sur le territoire national, compte tenu du niveau et du coût de la vie en France, ne se justifie que lorsque ces dépenses sont effectivement engagées, ce qui n’a pas été le cas pour la requérante avant l’entrée sur le territoire de ses trois enfants D... B..., F... et E... en juillet 2022. Par suite, cette absence de versement est sans lien direct avec la faute commise par l’administration. Il n’y pas lieu, dès lors, de faire droit à la demande d’indemnisation formulée par la requérante au titre de ce chef de préjudice.
7. En deuxième lieu, la requérante justifie, par la production d’attestations de paiement, avoir dû prendre en charge les frais de scolarité de ses trois enfants en Guinée, s’élevant au montant total de 336,60 euros pour l’année scolaire 2021-2022. Par suite, il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en fixant à 336,60 euros le montant le réparant.
8. En troisième lieu, si Mme A... justifie avoir versé à deux connaissances se rendant en Guinée, qui produisent leurs billets d’avion, ainsi qu’à sa sœur résidant en Guinée et à l’un de ses voisins, une somme totale de 9 219,85 euros pendant la période d’indemnisation retenue au point 5, il y a seulement lieu de l’indemniser du montant des frais d’envoi des mandats dès lors que l’intéressée aurait également exposé des dépenses relatives à l’entretien et l’éducation de ses enfants s’ils avaient résidé avec elle en France. Par suite, son préjudice à ce titre sera justement évalué au montant de 41 euros correspondant à la somme des seuls frais d’envoi justifiés de 4,50 euros le 29 juin 2020, de 7,50 euros le 6 septembre 2020, de 14,50 euros le 18 octobre 2021 et de 14,50 euros le 3 mars 2022.
9. En dernier lieu, l’illégalité des décisions de refus de visa a eu pour effet de prolonger, pendant une période de plus de dix-huit mois, la séparation I... A... et de ses trois enfants demeurés dans son pays d’origine. Eu égard à la durée de cette séparation et aux conséquences matérielles et psychologiques qu’elle a nécessairement eues pour les intéressés dans leur vie quotidienne et sur leur bien être mental, ces fautes se sont traduites par un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en l’évaluant à la somme de 1 600 euros pour chacun d’entre eux soit la somme totale de 6 400 euros.
10. Il résulte de tout ce qui précède que l’Etat doit être condamné à verser à Mme A... en son nom propre la somme de 1 977,60 euros et en qualité de représentante légale de ses trois enfants mineurs H... C..., F... C... et E... C..., la somme globale de 4 800 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
11. La requérante peut prétendre à ce que les sommes précitées soient assorties, comme elle le demande, des intérêts au taux légal à compter du 10 mars 2023, date à laquelle l’administration a réceptionné sa demande indemnitaire préalable.
12. La capitalisation des intérêts a été demandée pour la première fois par la requérante dans sa requête enregistrée le 16 mai 2023. Dès lors, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 10 mars 2024, date à laquelle, pour la première fois, les intérêts étaient dus pour une année entière, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
13. Mme A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Malabre, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l’aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à Mme A... en son nom propre la somme de 1 977,60 euros et en sa qualité de représentante légale de ses trois enfants mineurs H... C..., F... C... et E... C... la somme de 1 600 euros à chacun d’entre eux. Ces sommes porteront intérêt au taux légal à compter du 10 mars 2023. Les intérêts échus le 10 mars 2024, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L’Etat versera à Me Malabre, avocat I... A..., une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme G... A..., au ministre de l'intérieur et à Me Malabre.
Délibéré après l’audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
S. Gibson-Théry
La présidente,
M. Béria-Guillaumie
Le greffier,
P. Vosseler
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
1°) de condamner l’Etat à lui verser la somme totale de 36 038 euros en réparation de ses préjudices propres, résultant des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour sollicités pour ses enfants mineurs E... C..., H... C... et F... C..., somme assortie des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2023 et de la capitalisation de ces intérêts ;
2°) de condamner l’Etat à lui verser, en qualité de représentante légale de ses mêmes trois enfants mineurs la somme de 10 000 euros chacun soit 30 000 euros, en réparation des préjudices de ces derniers résultant des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour sollicités, sommes assorties des intérêts au taux légal à compter du 8 mars 2023 et de la capitalisation de ces intérêts ;
3°) de mettre à la charge de l’État la somme de 2 400 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l’aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient, dans le dernier état de ses écritures, que :
- l’Etat, en refusant, par la décision du 16 juin 2021, de délivrer à ses enfants E... C..., H... C... et F... C... des visas d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale puis en rejetant implicitement le recours administratif du 26 juin 2021 réceptionné le 29 juin 2021 qu’elle a formé devant la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France (CRRV), a commis des illégalités fautives de nature à engager sa responsabilité, qui tiennent à un défaut d’examen et d’instruction des demandes de visa, à la violation des articles L. 424-1 et suivants et L. 561-2 et suivants du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi qu’à l’atteinte portée à son droit à la vie privée et familiale et à l’intérêt supérieur de ses enfants ; la décision implicite de rejet de la CRRV a d’ailleurs été annulée par le jugement n° 2112621 du 25 avril 2022 du tribunal administratif de Nantes ;
- l’Etat a commis une faute en raison du délai anormal de délivrance à ses enfants E..., D... B... et F... des visas d’entrée et de long séjour au titre de la réunification familiale, délai de près de deux ans ;
- ces fautes ont entrainé des préjudices qui doivent être indemnisés au titre d’une période comprise entre le mois de novembre 2020, période à laquelle les visas auraient dû être délivrés, et le 14 juin 2022, date à laquelle les visas ont été délivrés et sans que soit opposable le délai de vérification d’état-civil de quatre mois, comme suit :
S’agissant I... A... :
* 26 058 euros en réparation de son préjudice matériel ;
* 10 000 euros en réparation de son préjudice moral ;
S’agissant des enfants E... C..., H... C... et F... C... :
* 10 000 euros chacun en réparation de leur préjudice moral.
Par un mémoire en défense, enregistré le 6 juin 2023, le ministre de l’intérieur demande à ce que les sommes allouées à la requérante en son nom propre et en sa qualité de représentante légale de ses trois enfants soient ramenées à de plus justes proportions.
Il soutient que :
- si la faute de l’administration liée à l’illégalité de la décision de refus de visa est établie, la période indemnisable s’établit à seize mois et demi et non vingt mois et demi ;
- le préjudice matériel allégué n’est pas établi ;
- le préjudice moral n’est, à titre principal, pas établi, et, à titre subsidiaire, est surévalué.
Mme A... a été admise au bénéfice de l’aide juridictionnelle totale par une décision du bureau d’aide juridictionnelle du tribunal administratif de Limoges du 17 mai 2022.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport I... Gibson-Théry, première conseillère, a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme G... J... A..., ressortissante guinéenne née le 16 août 1986, s’est vu reconnaitre le statut de réfugiée par une décision de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 11 décembre 2019. Elle a sollicité la délivrance de visas de long séjour, au titre de la réunification familiale, au profit de ses trois enfants mineurs restés en Guinée, D... B... C..., F... C... et E... C..., respectivement nés les 19 avril 2014, 4 août 2016 et 12 février 2018. Par une décision du 16 juin 2021, l’ambassade de France en Guinée et en Sierra Leone a rejeté ces demandes et par une décision implicite née le 29 août 2021 du silence gardé par la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée en France sur le recours formé par la requérante à l’encontre de la décision du 16 juin 2021, les refus de visa ont été confirmés. Par un jugement n° 2112621 du 25 avril 2022, le tribunal administratif de Nantes a annulé cette décision implicite et enjoint à l’administration de délivrer les visas sollicités. Ces derniers ont été délivrés le 13 juin 2022. Par un courrier du 8 mars 2023 notifié le 10 mars suivant, Mme G... J... A..., agissant tant en son nom propre qu’en qualité de représentante légale de ses enfants D... B..., F... et E..., a adressé une demande préalable indemnitaire au ministre de l’intérieur, demande implicitement rejetée. Elle demande au tribunal de condamner l’Etat à lui verser la somme totale de 66 058 euros en réparation des préjudices qu’ils estiment avoir tous quatre subis du fait des fautes commises par l’Etat dans le cadre de l’instruction des demandes de visa de long séjour susmentionnées.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne la responsabilité pour faute de l’Etat :
2. Toute illégalité commise par l’administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité et de donner lieu à indemnisation, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain et que soit établi un lien de causalité entre ce dernier et ladite faute.
3. Il résulte de l’instruction que l’illégalité des décisions de refus de délivrance des visas sollicités pour les enfants H... C..., F... C... et E... C... est établie, ainsi qu’il résulte du jugement précité n° 2112621 devenu irrévocable, par lequel le tribunal administratif de Nantes a annulé la décision implicite de rejet née du silence gardé par la Commission de recours contre les décisions de refus de visa d’entrée et de séjour sur son recours dirigé contre le refus de visas opposé par l’autorité consulaire à Conakry. Le tribunal s’est fondé sur les erreurs d’appréciation commises par cette Commission quant à la conformité au droit local des actes d’état-civil produits à l’appui des demandes de visa et quant à la valeur probante des autorisations parentales de sortie du territoire alors que Mme A... était seule titulaire de l’autorité parentale en raison du décès du père des demandeurs de visa. Ces illégalités sont constitutives de fautes de nature à engager la responsabilité de l’Etat, le délai anormalement long de délivrance de ces visas, allégué par la requérante, ne constituant pas une faute distincte de ces illégalités fautives.
En ce qui concerne la période d’indemnisation :
4. Aux termes des dispositions, alors applicables, de l’article R. 211-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : « Pour effectuer les vérifications prévues à l'article L. 111-6, et par dérogation aux dispositions de l'article L. 231-1 du code des relations entre le public et l'administration, les autorités diplomatiques et consulaires sursoient à statuer sur la demande de visa présentée par la personne qui se prévaut de l'acte d'état civil litigieux pendant une période maximale de quatre mois. / Lorsque, malgré les diligences accomplies, ces vérifications n'ont pas abouti, la suspension peut être prorogée pour une durée strictement nécessaire et qui ne peut excéder quatre mois ». Aux termes du second alinéa de l’article R. 752‑2 du même code, alors applicable et recodifié à l’article R. 561-2 de ce code : « Lorsque l'autorité diplomatique ou consulaire estime nécessaire de procéder aux vérifications prévues à l'article L. 111-6, elle effectue ces vérifications dès le dépôt de la demande et en informe le demandeur ».
5. Il résulte de l’instruction que les demandes de visa de long séjour ont été introduites le 30 septembre 2020 par les trois enfants mineurs I... Mme A.... Si le ministre de l’intérieur soutient que les autorités consulaires ont procédé à une vérification des actes d’état-civil des intéressés avant de refuser explicitement de délivrer les visas de long séjour sollicités le 16 juin 2021, permettant de réduire de quatre mois la période de vingt mois et demi comprise entre le 30 septembre 2020 et le 13 juin 2022, date à laquelle les visas sollicités ont été délivrés, il n’établit pas que les demandeurs de ces visas auraient été informés de ces vérifications alors qu’une telle information est exigée par les dispositions citées au point précédent. Dans ces conditions, la responsabilité de l’Etat court à l’égard de la requérante, incluant l’éventuel retard à délivrer les visas sollicités, à compter du 30 novembre 2020, date à laquelle un refus implicite de délivrance des visas de long séjour est intervenu. Cette responsabilité s’achevant au 13 juin 2022, date de délivrance des visas de long séjour, la période indemnisable s’étend sur dix-huit mois et demi.
En ce qui concerne l’évaluation des préjudices :
6. En premier lieu, Mme A... sollicite la réparation de son préjudice matériel au titre des allocations familiales, des allocations familiales sous conditions de ressources, de l’allocation de soutien familial, de l’allocation de rentrée scolaire, de l’aide personnalisée au logement et de la prime d’activité, prestations qu’elle aurait pu percevoir si ses enfants étaient entrés en France au cours du mois de novembre 2020. Toutefois, le versement de ces prestations sociales, accordées afin de compenser partiellement les dépenses engagées pour le logement ainsi que pour l’entretien et l’éducation des enfants présents sur le territoire national, compte tenu du niveau et du coût de la vie en France, ne se justifie que lorsque ces dépenses sont effectivement engagées, ce qui n’a pas été le cas pour la requérante avant l’entrée sur le territoire de ses trois enfants D... B..., F... et E... en juillet 2022. Par suite, cette absence de versement est sans lien direct avec la faute commise par l’administration. Il n’y pas lieu, dès lors, de faire droit à la demande d’indemnisation formulée par la requérante au titre de ce chef de préjudice.
7. En deuxième lieu, la requérante justifie, par la production d’attestations de paiement, avoir dû prendre en charge les frais de scolarité de ses trois enfants en Guinée, s’élevant au montant total de 336,60 euros pour l’année scolaire 2021-2022. Par suite, il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en fixant à 336,60 euros le montant le réparant.
8. En troisième lieu, si Mme A... justifie avoir versé à deux connaissances se rendant en Guinée, qui produisent leurs billets d’avion, ainsi qu’à sa sœur résidant en Guinée et à l’un de ses voisins, une somme totale de 9 219,85 euros pendant la période d’indemnisation retenue au point 5, il y a seulement lieu de l’indemniser du montant des frais d’envoi des mandats dès lors que l’intéressée aurait également exposé des dépenses relatives à l’entretien et l’éducation de ses enfants s’ils avaient résidé avec elle en France. Par suite, son préjudice à ce titre sera justement évalué au montant de 41 euros correspondant à la somme des seuls frais d’envoi justifiés de 4,50 euros le 29 juin 2020, de 7,50 euros le 6 septembre 2020, de 14,50 euros le 18 octobre 2021 et de 14,50 euros le 3 mars 2022.
9. En dernier lieu, l’illégalité des décisions de refus de visa a eu pour effet de prolonger, pendant une période de plus de dix-huit mois, la séparation I... A... et de ses trois enfants demeurés dans son pays d’origine. Eu égard à la durée de cette séparation et aux conséquences matérielles et psychologiques qu’elle a nécessairement eues pour les intéressés dans leur vie quotidienne et sur leur bien être mental, ces fautes se sont traduites par un préjudice moral dont il sera fait une juste appréciation en l’évaluant à la somme de 1 600 euros pour chacun d’entre eux soit la somme totale de 6 400 euros.
10. Il résulte de tout ce qui précède que l’Etat doit être condamné à verser à Mme A... en son nom propre la somme de 1 977,60 euros et en qualité de représentante légale de ses trois enfants mineurs H... C..., F... C... et E... C..., la somme globale de 4 800 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
11. La requérante peut prétendre à ce que les sommes précitées soient assorties, comme elle le demande, des intérêts au taux légal à compter du 10 mars 2023, date à laquelle l’administration a réceptionné sa demande indemnitaire préalable.
12. La capitalisation des intérêts a été demandée pour la première fois par la requérante dans sa requête enregistrée le 16 mai 2023. Dès lors, il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 10 mars 2024, date à laquelle, pour la première fois, les intérêts étaient dus pour une année entière, ainsi qu’à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
13. Mme A... a obtenu le bénéfice de l’aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l’espèce, de mettre à la charge de l’Etat la somme de 1 500 euros à verser à Me Malabre, sous réserve que ce dernier renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l’aide juridictionnelle.
D E C I D E :
Article 1er : L’Etat est condamné à verser à Mme A... en son nom propre la somme de 1 977,60 euros et en sa qualité de représentante légale de ses trois enfants mineurs H... C..., F... C... et E... C... la somme de 1 600 euros à chacun d’entre eux. Ces sommes porteront intérêt au taux légal à compter du 10 mars 2023. Les intérêts échus le 10 mars 2024, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L’Etat versera à Me Malabre, avocat I... A..., une somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative et de l’article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme G... A..., au ministre de l'intérieur et à Me Malabre.
Délibéré après l’audience du 10 septembre 2026, à laquelle siégeaient :
Mme Béria-Guillaumie, présidente,
Mme Gibson-Théry, première conseillère,
M. Cordrie, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er octobre 2026.
La rapporteure,
S. Gibson-Théry
La présidente,
M. Béria-Guillaumie
Le greffier,
P. Vosseler
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier,
Décisions similaires
TA76Plein contentieux
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604840
01/10/2026
TA76Plein contentieux
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604704
01/10/2026
TA44Excès de pouvoir
Tribunal Administratif de Nantes — N° TA44-2511221
01/10/2026
TA44Plein contentieux
Tribunal Administratif de Nantes — N° TA44-2509963
01/10/2026