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AccueilJurisprudence administrativeN° TA59-2108583

Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2108583

jeudi 7 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2108583
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantBERTHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 2 novembre 2021 et 14 janvier 2022, M. A B, représenté par Me Antoine Berthe, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du préfet du Pas-de-Calais du 7 octobre 2021 en tant qu'il lui refuse la délivrance d'un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français ;

2°) d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de lui délivrer le titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retour ;

3°) à titre subsidiaire, d'enjoindre au préfet du Pas-de-Calais de l'admettre provisoirement au séjour et de procéder au réexamen de sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous la même condition d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- elle émane d'un signataire incompétent ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et celles de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en France et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle émane d'un signataire incompétent ;

- elle est illégale à raison de l'illégalité de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et l'autorité de la chose jugée.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 novembre 2021, le préfet du Pas-de-Calais conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 14 janvier 2022, la clôture de l'instruction a été reportée au 18 février 2022 à 12h00.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Stefanczyk,

- et les observations de Me Berthe, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1.M. A B, ressortissant nigérian né le 15 février 1989 à Uromi (Nigéria), est entré en France, selon ses déclarations, le 26 août 2012, démuni de tout visa régulièrement délivré par les autorités consulaires. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 12 décembre 2017, confirmée par une décision de la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 19 février 2019. Par un arrêté du 3 avril 2019, le préfet du Pas-de-Calais a refusé à l'intéressé la délivrance d'une carte de résident en qualité de réfugié et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. La demande de M. B tendant à l'annulation de cet arrêté a été rejetée par un jugement du 11 juin 2019 du tribunal administratif de Lille, confirmé par un arrêt du 7 juillet 2020 de la cour administrative d'appel de Douai. L'intéressé s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français et a sollicité, le 20 novembre 2020, la délivrance d'un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " en se prévalant de son mariage en date du 14 novembre 2020 avec une compatriote, titulaire d'une carte de résident et de la naissance de leurs deux enfants respectivement les 13 août 2017 et 27 décembre 2019. Par un arrêté en date du 7 octobre 2021, le préfet du Pas-de-Calais a refusé de lui délivrer le titre de séjour sollicité, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté en tant qu'il lui refuse la délivrance d'un titre de séjour et lui fait obligation de quitter le territoire.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour :

2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. Par un arrêté n° 2020-10-31 du 22 avril 2021, régulièrement publié au recueil spécial n°51 des actes administratifs de la préfecture du même jour, librement consultable sur le site de la préfecture, le préfet du Pas-de-Calais a donné délégation à M. D C, directeur des migrations et de l'intégration, à l'effet de signer, notamment les décisions portant refus de titre de séjour. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de la décision attaquée manque en fait et doit, dès lors, être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale / 2. I1 ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".

4. M. B, dont la présence continue sur le territoire français est établie depuis le 29 août 2016, se prévaut de son mariage, le 14 novembre 2020, avec une compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 21 mai 2028 avec laquelle il justifie d'une communauté de vie depuis le 6 juin 2020. Il fait également valoir que le couple a deux enfants nés respectivement les 13 août 2017 et 27 décembre 2019, lesquels sont scolarisés et que son épouse est également la mère d'un enfant de nationalité française, né le 27 septembre 2013 d'une précédente union. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le mariage du requérant ainsi que la communauté de vie des époux est encore relativement récente à la date de l'arrêté attaqué. En outre, il est constant que M. B, qui est entré irrégulièrement en France, a fait l'objet le 3 avril 2019 d'une mesure d'éloignement du territoire français par le préfet du Pas-de-Calais qu'il n'a pas exécuté. Ayant toujours été en situation irrégulière, il ne justifie d'aucune insertion professionnelle et sociale particulière. En outre, son épouse, qui exerce une activité professionnelle, a la possibilité de solliciter le bénéfice du regroupement familial en sa faveur. Dans ces conditions, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, le préfet du Pas-de-Calais n'a pas porté au droit de M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts qu'il a poursuivis et n'a donc pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni les dispositions de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le préfet du Pas-de-Calais n'a pas davantage entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle du requérant.

5. En troisième lieu, la décision attaquée portant refus de délivrance d'un titre de séjour n'a ni pour objet ni pour effet de séparer le requérant de ses enfants. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, qui est inopérant, doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :

6. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. " ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants.

7. Ainsi qu'il a été dit, il ressort des pièces du dossier que M. B est le père deux enfants nés respectivement les 13 août 2017 et 27 décembre 2019 de son union avec une compatriote titulaire d'une carte de résident valable jusqu'au 21 mai 2028, laquelle est également la mère d'un enfant de nationalité française, né le 27 septembre 2013 d'une précédente union. Les pièces produites par le requérant permettent d'établir qu'il contribue à l'entretien et à l'éducation de ses deux enfants. Dans ces circonstances, l'intéressé est fondé à soutenir que la décision en litige portant obligation de quitter le territoire français, dont l'exécution aurait pour effet de le séparer de ses enfants pour une durée indéterminée, méconnaît l'intérêt supérieur de ceux-ci et, par suite, les stipulations précitées de l'article 3.1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

8. Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 7 octobre 2021 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais l'a obligé à quitter le territoire français.

Sur les conclusions à fin d'injonction sous astreinte :

9. Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance prévues aux articles L. 721-6, L. 721-7, L. 731-1, L. 731-3, L. 741-1 et L. 743-13, et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas. ".

10. Eu égard à son motif, l'annulation de la décision en litige n'implique pas qu'un titre de séjour soit délivré à M. B. En revanche, elle nécessite qu'il soit enjoint au préfet du Pas-de-Calais de réexaminer la situation du requérant et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

11. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. B d'une somme de 1 200 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 7 octobre 2021 par laquelle que le préfet du Pas-de-Calais a obligé M. B à quitter le territoire français est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder au réexamen de la situation de M. B dans le délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à M. B une somme de 1 200 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet du Pas-de-Calais.

Délibéré après l'audience du 16 février 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Stefanczyk, président,

M. Babski, premier conseiller,

M. Caustier, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 7 mars 2024.

La présidente-rapporteure,

Signé

S. STEFANCZYKL'assesseur le plus ancien,

Signé

D. BABSKILa greffière,

Signé

D. WISNIEWSKI

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2108583

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