Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2400447

vendredi 23 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2400447
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 12 janvier 2024 et 26 janvier 2024, M. A B, représenté par Me Mezine, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 10 janvier 2024 du préfet du Pas-de-Calais en tant qu'il lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an ;

2°) d'annuler l'arrêté en date du 10 janvier 2024 par lequel le préfet du Pas-de-Calais l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à son conseil de la somme de 1 500 euros au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne les décisions faisant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- elles sont insuffisamment motivées ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure tiré de la violation du principe du droit à être entendu et de présenter des observations tel que garanti par l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision faisant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

En ce qui concerne la décision d'assignation à résidence :

- elle est illégale en ce qu'il présente toutes les garanties de représentation ;

- elle viole sa liberté d'aller et venir ainsi que son droit à mener une vie privée normale.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas présenté de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Bonhomme en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Bonhomme, magistrate désignée ;

- les observations de Me Dussault, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête de M. B au motif que les moyens soulevés ne sont pas fondés ; il demande par ailleurs que les dispositions du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lesquelles est fondée l'obligation de quitter le territoire français soient substituées par les dispositions du 2° du même article ;

- M. B n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 21 mars 1995, demande l'annulation de l'arrêté du 10 janvier 2024 du préfet du Pas-de-Calais en tant qu'il a fait obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an, ainsi que l'annulation de l'arrêté du même jour l'assignant à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 10 janvier 2024 du préfet du Pas-de-Calais en tant qu'il fait obligation à M. B de quitter le territoire français sans délai et lui interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an :

2. En premier lieu, les décisions par lesquelles le préfet du Pas-de-Calais a fait obligation de quitter le territoire français et a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire comportent, avec une précision suffisante, les considérations de droit et de fait sur lesquelles elles se fondent. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de ces décisions doit être écarté.

3. En deuxième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l'Union ". Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : " Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre ; () ". Enfin, aux termes du paragraphe 1 de l'article 51 de la Charte : " Les dispositions de la présente Charte s'adressent aux institutions, organes et organismes de l'Union dans le respect du principe de subsidiarité, ainsi qu'aux Etats membres uniquement lorsqu'ils mettent en œuvre le droit de l'Union. () ".

4. Le droit d'être entendu, principe général du droit de l'Union européenne, se définit comme celui de toute personne à faire connaître, de manière utile et effective, ses observations écrites ou orales au cours d'une procédure administrative, avant l'adoption de toute décision susceptible de lui faire grief. Toutefois, ce droit n'implique pas systématiquement l'obligation, pour l'administration, d'organiser, de sa propre initiative, un entretien avec l'intéressé, ni même d'inviter ce dernier à produire ses observations, mais suppose seulement que, informé de ce qu'une décision lui faisant grief est susceptible d'être prise à son encontre, il soit en mesure de présenter spontanément des observations écrites ou de solliciter un entretien pour faire valoir ses observations orales. Enfin, une atteinte à ce droit n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle la décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision, ce qu'il lui revient, le cas échéant, d'établir devant la juridiction saisie.

5. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été interpellé le 9 janvier 2024 à l'occasion d'un contrôle routier. Il a été entendu le 10 janvier 2024 par les services de police. Lors de son audition, il a été interrogé sur sa situation personnelle et administrative. Il a en outre été invité à présenter ses observations sur la perspective de son éloignement du territoire français et à porter à la connaissance de l'autorité préfectorale tout élément de sa situation personnelle. A cet égard, il ressort du procès-verbal de cette audition que M. B s'est saisi de cette possibilité en faisant valoir sa situation de concubinage et la présence de l'enfant de sa compagne dont il a déclaré s'occuper. Si le requérant soutient qu'il n'a pas été informé de ce qu'il était susceptible de ne pas se voir accorder de délai de départ volontaire, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il aurait eu à faire valoir d'autres éléments que ceux dont il avait déjà fait état et qui auraient été de nature à influencer le sens de la décision prise par le préfet du Pas-de-Calais refusant de lui accorder un délai de départ volontaire. Dans ces conditions, le moyen tiré de ce que la décision faisant obligation de quitter le territoire français et refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire auraient été prises en méconnaissance du droit de M. B à être entendu doit être écarté.

6. En troisième lieu, , aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; () ".

7. Lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée.

8. Le préfet du Pas-de-Calais a fondé la décision obligeant M. B à quitter le territoire français sur les dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que ce dernier serait entré irrégulièrement sur le territoire français alors qu'il ressort des pièces du dossier que le requérant est entré sur le territoire français le 15 décembre 2017 muni de son passeport revêtu d'un visa valable du 10 décembre 2017 au 4 janvier 2018 délivré par les autorités consulaires françaises de Tunis. Il est par ailleurs constant qu'il n'a pas entamé de démarches pour faire régulariser sa situation depuis son arrivée sur le sol français. Par suite, le préfet ne pouvait légalement fonder la décision attaquée sur les dispositions précitées du 1° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile peuvent être substituées à celles du 1° du même article dès lors que cette substitution n'a pas pour effet de priver M. B d'une garantie et que le préfet dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer les dispositions du 1° ou du 2° de cet article.

9. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

10. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré régulièrement en France le 15 décembre 2017. S'il se prévaut de la relation de concubinage qu'il entretient avec une ressortissante française, cette relation, qui a débuté un an auparavant, est récente. Par ailleurs, s'il fait valoir qu'il s'occupe de la fille de sa compagne, issue d'une précédente union et âgée de 7 ans, il ne produit aucun élément à l'appui de ses allégations. En tout état de cause, sa présence aux côtés de l'enfant est également récente. M. B n'établit par ailleurs pas qu'il serait isolé en cas de retour dans son pays d'origine, où il a vécu jusqu'à ses 22 ans et où résident encore ses parents. Enfin, s'il déclare lors de son audition qu'il travaille le week-end sur les marchés et qu'il fait de petits travaux pour se procurer de moyens de subsistance, ces éléments, à les supposer avérés, ne démontrent pas d'une insertion professionnelle particulière en France. Dans ces conditions, le préfet du Pas-de-Calais n'a pas, en faisant obligation de quitter le territoire français sans délai et en lui faisant interdiction de retour sur le territoire français, porté une atteinte disproportionnée au droit du requérant au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, ce moyen doit être écarté.

Sur l'arrêté du 10 janvier 2024 assignant M. B à résidence pour une durée de quarante-cinq jours :

11. En premier lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étranger et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : /1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins d'un an auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; / () ". Aux termes de l'article R. 733-1 du même code : " L'autorité administrative qui a ordonné l'assignation à résidence de l'étranger en application des articles L. 731-1 () définit les modalités d'application de la mesure : / 1° Elle détermine le périmètre dans lequel il est autorisé à circuler muni des documents justifiant de son identité et de sa situation administrative et au sein duquel est fixée sa résidence ; / 2° Elle lui désigne le service auquel il doit se présenter, selon une fréquence qu'elle fixe dans la limite d'une présentation par jour, en précisant si l'obligation de présentation s'applique les dimanches et les jours fériés ou chômés ; / 3° Elle peut lui désigner une plage horaire pendant laquelle il doit demeurer dans les locaux où il réside ".

12. Il ressort des termes mêmes de l'arrêté attaqué que M. B est assigné à résider dans le département du Pas-de-Calais, au sein duquel se situe son domicile, qu'il partage avec sa compagne, et qu'il doit se présenter deux fois par semaine au commissariat d'Avion pour faire constater sa présence. Il ne ressort pas des pièces du dossier, eu égard notamment à la situation familiale et personnelle de M. B telle qu'énoncée au point 10, que cette mesure porterait une atteinte illégale et disproportionnée à la liberté d'aller et venir de l'intéressé ou une atteinte disproportionnée à son droit à mener une vie familiale normale.

13. En second lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir qu'il présente des garanties de représentation suffisantes pour contester la décision l'assignant à résidence, lesquelles ont au surplus été prises en compte dans l'arrêté attaqué.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation des arrêtés en date du 10 janvier 2024 par lesquels le préfet du Pas-de-Calais lui a, d'une part, fait notamment obligation de quitter le territoire français sans délai et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée d'un an, et d'autre part, l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter les conclusions qu'il a présentées au titre des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

DÉCIDE :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, à Me Nafa Mezine et au préfet du Pas-de-Calais.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 février 2024.

La magistrate désignée,

Signé,

F. BONHOMMELa greffière,

Signé,

L. CAMAU

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

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