Tribunal Administratif de Lille — Décision N° TA59-2401786

vendredi 1 mars 2024

JuridictionTribunal Administratif de Lille
SectionTribunal Administratif de Lille
N° DossierTA59-2401786
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantCABINET CENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 16 et 21 février 2024, M. C A, demande au tribunal d'annuler la décision du 15 février 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a ordonné son transfert auprès des autorités roumaines, responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

Il soutient que la décision attaquée :

- a été édictée par une autorité incompétente ;

- est insuffisamment motivée ;

- méconnaît les dispositions des articles L. 425-1, R. 425-1 et R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît les stipulations de la convention de Varsovie du 16 mai 2005 et celles de la directive 2011/36/UE du 5 avril 2011 ;

- et méconnaît les dispositions combinées des articles 3 et 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013, compte tenu tant des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs d'asile en Roumanie, que de sa qualité de victime de traite des êtres humains et donc de personne particulièrement vulnérable.

La requête a été communiquée au préfet du Pas-de-Calais qui n'a pas produit de mémoire.

Vu la décision de la Cour de Justice de l'Union Européenne C-66/21 " O.T.E c. Staatsecretaris van Justitie en Veiligheid " du 20 octobre 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales amendée, signée à Rome le 4 novembre 1950 ;

- la convention du conseil de l'Europe sur la traite des êtres humains signée à Varsovie le 16 mai 2005 ;

- la directive 2004/81/CE du Conseil du 29 avril 2004 relative au titre de séjour délivré aux ressortissants de pays tiers qui sont victimes de la traite des êtres humains ou on fait l'objet d'une aide à l'immigration clandestine et qui coopèrent avec les autorités compétentes ;

- la directive 2011/36/UE du Parlement et du Conseil du 5 avril 2011 concernant la prévention de la traite des êtres humains et la lutte contre ce phénomène ainsi que la protection des victimes et remplaçant la décision-cadre 2002/629/JAI du Conseil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Larue en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Larue, magistrat désigné

- les observations de Me Laazaoui, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens tout en ajoutant, d'une part, que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article 4 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 et, d'autre part, que les dispositions de l'article R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers sont, en tant qu'elles excluent les transferts des mesures d'éloignement qui ne peuvent pas être prononcées dans le cadre du délai de réflexion offert aux victimes de traite des êtres humains, contraires aux dispositions de l'article 6 de la directive 2004/81 du 29 avril 2004 telle qu'interprétées par la Cour de justice de l'Union européenne dans l'affaire C-66/21 " O.T.E c. Staatsecretaris van Justitie en Veiligheid " du 20 octobre 2022 ;

- les observations de Me Kerriche, représentant le préfet du Pas-de-Calais, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé ;

- et les observations de M. A, assisté de M. B A, interprète assermenté en langue vietnamienne, qui a répondu aux questions qui lui ont été posées.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant vietnamien né le 24 février 2001, a été interpellé le 2 février 2024 par les agents de l'UKBF au port de Calais, à bord d'un camion immatriculé en Bulgarie, à destination de l'Angleterre. Il a été remis, le jour même, aux fonctionnaires de police de Coquelles (62). N'étant pas à même de justifier de son droit à circuler ou séjourner en France, M. A a fait l'objet d'une mesure de retenue administrative aux fins de vérification de ce droit. Après qu'il est apparu qu'il avait fait l'objet, d'un enregistrement dans la base informatisée centrale de données dactyloscopiques du système Eurodac pour une demande d'asile formulée, le 19 janvier 2024 en Roumanie et, le jour même de l'acceptation explicite par les autorités roumaines de la reprise en charge de M. A, le préfet du Pas-de-Calais a décidé, le 15 février 2024, de leur remettre l'intéressé pour qu'elles examinent sa demande d'asile. Décision dont, par la présente requête, M. A sollicite l'annulation.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article L. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui dépose plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre des faits constitutifs des infractions de traite des êtres humains ou de proxénétisme, visées aux articles 225-4-1 à 225-4-6 et 225-5 à 225-10 du code pénal, ou témoigne dans une procédure pénale concernant une personne poursuivie pour ces mêmes infractions, se voit délivrer, sous réserve qu'il ait rompu tout lien avec cette personne, une carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. / Elle est renouvelée pendant toute la durée de la procédure pénale, sous réserve que les conditions prévues pour sa délivrance continuent d'être satisfaites. ".

3. S'il résulte de ces dispositions qu'un étranger qui justifie avoir déposé plainte contre une personne qu'il accuse d'avoir commis à son encontre les infractions de traite d'être humain ou de proxénétisme, a droit à la délivrance d'une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", les dispositions de l'article R. 425-1 du même code chargent les services de police d'une mission d'information, à titre conservatoire et préalablement à toute qualification pénale, des victimes potentielles de tels faits. Ainsi, lorsque ces services ont des motifs raisonnables de considérer que l'étranger pourrait en être reconnu victime, il leur appartient d'informer ce dernier de ses droits en application de ces dispositions. En l'absence d'une telle information, l'étranger est fondé à se prévaloir du délai de réflexion d'un mois, prévu à l'article R. 425-2 du même code, pendant lequel aucune mesure d'éloignement en application de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers, ne peut être prise, ni exécutée.

4. D'une part, en droit, ainsi que le soutient le conseil du requérant, les dispositions de l'article R. 425-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers en tant qu'elle précise que, durant le délai de réflexion d'un mois, aucune mesure d'éloignement ne peut être prise à l'encontre de l'étranger " en application de l'article L. 611-1 ", lequel ne concerne que les obligations de quitter le territoire français, sont contraires aux dispositions de l'article 6 de la directive 2004/81 du 29 avril 2004. En effet, aux points 56 et 60 de sa décision C-66/21 " O.T.E c. Staatsecretaris van Justitie en Veiligheid " du 20 octobre 2022, la Cour de Justice de l'Union européenne a notamment indiqué que " Il résulte cependant des objectifs poursuivis par la directive 2004/81 ainsi que du contexte dans lequel s'inscrit l'article 6, paragraphe 1, de celle-ci que la mesure, dont l'exécution est interdite en vertu de cet article, est celle par laquelle il est ordonné à l'intéressé de quitter le territoire de l'État membre concerné " et que " Considérer que, pendant ledit délai de réflexion, la " mesure d'éloignement ", visée à l'article 6, paragraphe 2, de la directive 2004/81 et dont l'exécution est interdite, ne recouvrirait pas une décision de transfert vers un autre État membre, prise en application du règlement Dublin III, serait ainsi de nature à compromettre la réalisation du double objectif poursuivi par cette directive ". Il y a donc lieu d'écarter ces dispositions et d'appliquer directement les dispositions du paragraphe 2 de l'article 6 de la directive 2004/81, aux termes duquel : " Pendant le délai de réflexion, et en attendant que les autorités compétentes se soient prononcées, les ressortissants de pays tiers concernés ont accès au traitement prévu à l'article 7 et aucune mesure d'éloignement ne peut être exécutée à leur égard ".

5. D'autre part, en l'espèce, M. A a été interpellé par les agents de l'UKBF dans un camion immatriculé en Bulgarie à destination du Royaume Uni. S'il aurait mentionné lors de son audition être originaire de la province de Gia Laï, il a spontanément affirmé à l'audience être né et avoir toujours vécu dans la province de Nghe An et a pu préciser être originaire du district de Yen-Thanh et utiliser, dans le cadre de son activité de riziculteur, les eaux de la rivière " Vàch Bàc ". Ces informations étant corroborées par les cartes vietnamiennes, M. A doit être considéré comme originaire de la province de Nghe An. Or, il ressort des pièces du dossier, et notamment du rapport annuel d'évaluation 2022 du centre fédéral des migrations belge, Myria, intitulé " Traite et traffic des êtres humains - piégés par la dette " que : " La majorité des ressortissants vietnamiens introduits clandestinement en Europe ces dernières années sont originaires du du Vietnam, et, en particulier de (certains districts de) la région de Nghe An ". M. A était âgé de 23 ans et a fait part de sa volonté de rejoindre la Grande Bretagne. Or, selon le même rapport, d'une part, " La majorité des victimes sont des hommes, pour la plupart âgés de 20 à 40 ans " et, d'autre part, " Pour de nombreux Vietnamiens victimes de trafic, le Royaume-Uni est et reste l'ultime destination ". En outre, si M. A a déclaré avoir quitté son pays pour des raisons économiques, le rapport Myria souligne que : " La plupart des personnes qui passent clandestinement du Vietnam en Europe quittent le pays pour une conjonction de motifs économiques et d'attentes familiales ". Enfin, il ressort des pièces du dossier que M. A est entré en Roumanie après avoir fait escale à Dubaï. Or, le rapport Myria de 2022 souligne que : " la littérature et les entretiens avec les experts ont également fait état des nouvelles routes suivantes : / () via les Emirats arabes unis ". Il a également précisé au cours de son audition, avoir un niveau d'études primaires, et a précisé en audience, car il n'a pas interrogé sur ce point, travailler dans les rizières, comme toute sa famille. Or, selon le même rapport : " Selon la plupart des sources, les personnes passées clandestinement sont généralement des célibataires d'une vingtaine d'années ayant un faible niveau d'éducation. Avant de quitter le Vietnam, ils gagnent souvent un revenu modeste en tant que pêcheurs, agriculteurs, commerçants, ouvriers ou hommes à tout faire ". Au surplus, M. A a déclaré que son passeport avait été récupéré par les passeurs en Roumanie. Ainsi, et sans tenir compte du récit crédible de traite qu'a livré M. A à l'audience, les services de police, compte tenu de son âge, de sa provenance, de sa profession, des motifs de son départ du Vietnam, de son parcours migratoire et de sa destination finale, disposaient d'éléments suffisants pour faire présumer que M. A pouvait être victime d'une des infractions constitutives de la traite des êtres humains. Ils auraient donc dû, lors de son audition, l'informer de la possibilité d'admission au séjour et des mesures d'accueil, d'hébergement et de protection prévues par la législation et la réglementation française, en cas de plainte contre les auteurs de l'infraction. Par suite, M. A est fondé à soutenir que les dispositions des articles L. 425-1, R. 425-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile combinées aux dispositions du paragraphe 2 de l'article 6 de la directive du 29 avril 2004, ont été méconnus. Or, dès lors qu'il est en situation de porter plainte et de se voir délivrer un titre de séjour, il a ainsi été privé d'une garantie et cela a eu une influence sur le sens de la décision attaquée. Ce vice de procédure est, par suite, de nature à entacher d'illégalité la décision du 15 février 2024 par laquelle le préfet du Pas-de-Calais l'a obligé à quitter le territoire français.

6. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A, à fin d'annulation de la décision de transfert prise à son encontre, doivent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

7. Eu égard au motif d'annulation retenu dans le présent jugement, l'exécution de ce dernier implique que le préfet du Pas-de-Calais procède, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, au réexamen de la situation de M. A et lui délivre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 15 février 2024, par laquelle le préfet du Pas-de-Calais a ordonné le transfert de M. A auprès des autorités roumaines, est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet du Pas-de-Calais de procéder, dans un délai de deux mois, au réexamen de la situation de M. A et de lui délivrer, dans l'attente une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet du Pas-de-Calais.

Lu en audience publique le 1er mars 2024.

Le magistrat désigné,

Signé,

X. LARUE

La greffière,

Signé,

N. BELHARRET

La République mande et ordonne au préfet du Pas-de-Calais en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N°2401786