vendredi 8 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2321547 |
| Type | Décision |
| Formation | 1re Section - 2e Chambre -OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | FOURNIER |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 18 septembre, Mme A E, représentée par Me Fournier, demande au président du tribunal :
1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 18 août 2023 par lequel le préfet de police l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a désigné le pays de renvoi ;
3 °) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de
l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son avocate, Me Fournier, sur le fondement de l'article 37, alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
Elle soutient que :
- en ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
* elle a été prise par une autorité incompétente ;
* cette décision n'est pas suffisamment motivée, ce qui révèle un défaut d'examen personnalisé de sa situation ;
* elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au cours de laquelle son droit à être entendue a été méconnu ;
* le préfet de police a méconnu le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle est en demande d'asile ;
* l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ;
- le préfet a commis une erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur sa situation personnelle ;
- en ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
* cette décision est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;
* elle n'est pas motivée ;
* elle serait soumise en cas de retour dans son pays d'origine à un risque de subir des traitements inhumains et dégradants en violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 33 de la Convention de Genève.
Par un mémoire en défense, enregistré le 16 novembre 2023, le préfet de police conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par Mme E ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le
31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a délégué M. D pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 27 novembre 2023 en présence de Mme Guignard, greffière d'audience, M. D a lu son rapport et entendu les observations de Mme E.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue des observations présentées à l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 18 août 2023, le préfet de police a obligé Mme E ressortissante géorgienne née 24 octobre 1992, à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme E demande l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre Mme E, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'injonction :
3. En premier lieu, par un arrêté n° 2023-00059 du 23 janvier 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture de police du même jour, le préfet de police a donné à M. C B, ayant le grade de conseiller d'administration de l'intérieur et de l'outre-mer et exerçant les fonctions de chef du bureau de l'accueil de la demande d'asile, délégation à l'effet de signer les décisions dans la limite de ses attributions, dont relève la police des étrangers, en cas d'absence ou d'empêchement d'autorités dont il ne ressort pas des pièces du dossier qu'elles n'auraient pas été absentes ou empêchées lors de la signature de la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de ce que cette décision aurait été signée par une autorité incompétente doit être écarté.
4. En deuxième lieu, l'arrêté du 18 août 2023 attaqué comporte l'énoncé des éléments de droit et de fait qui constituent le fondement des décisions édictées, lesquelles font obligation à Mme E de quitter le territoire français et désignent le pays de destination. Cet arrêté satisfait ainsi aux exigences de motivation résultant des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article L. 211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite le moyen tiré de l'insuffisance de motivation des décisions portant obligation de quitter le territoire français et désignation du pays de destination doit être écarté.
5. En troisième lieu, il ne ressort ni de la décision attaquée ni d'aucune autre pièce du dossier que la situation de la requérante n'aurait pas fait l'objet d'un examen sérieux et individualisé de sa situation ;
6. En quatrième lieu, si la requérante fait valoir qu'elle n'a pas été entendue préalablement à l'édiction de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français, elle n'apporte aucun élément s'agissant des éléments qu'elle aurait pu faire valoir utilement et qui auraient pu influer sur le sens de la décision. Il n'est pas établi, dans ces conditions, que la circonstance qu'elle n'aurait pas été entendue préalablement à l'édiction de la mesure d'éloignement forcé dont elle a fait l'objet aurait effectivement privé l'intéressée de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent. Par suite le moyen tiré de la méconnaissance de son droit d'être entendu doit être écarté.
7. En cinquième lieu, aux termes de l'article R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La date de notification de la décision de la Cour nationale du droit d'asile qui figure dans le système d'information de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, et qui est communiquée au préfet compétent et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au moyen de traitements informatiques, fait foi jusqu'à preuve du contraire. ". En l'espèce, le préfet de police produit le relevé des informations de la base de données " Telemofpra ", tenue par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), relative à l'état des procédures de demande d'asile, lequel atteste que ce dernier a rejeté la demande d'asile de Mme E par décision du 9 septembre 2022, notifiée le 15 février 2023 et que cette décision a été confirmée par la Cour nationale du droit d'asile dans son arrêt rendu public le 21 juin 2023 et notifié le 28 juin 2023. Le fichier Telemofpra produit fait foi, conformément aux dispositions de l'article R. 532-57 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, jusqu'à preuve du contraire. Or, Mme E n'apporte aucun élément de nature à contester utilement les mentions portées sur ce document. Par suite le moyen tiré de ce que le préfet de police aurait méconnu le 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au motif que l'intéressée serait en d'asile doit être écarté comme manquant en fait.
8. En sixième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger () ". Aux termes du second alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile :: " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ". L'article 3 de cette convention stipule que " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
9. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que le directeur général de l'OFPRA a rejeté la demande d'asile de Mme E, aux motifs que ses déclarations vagues et élusives ne permettaient pas de tenir pour établies son implication dans un conflit et les menaces dont elle aurait été l'objet dans ce contexte. Par sa décision du 21 juin 2023, la Cour nationale du droit d'asile a rejeté le recours contre cette décision sans audience sur le fondement des dispositions du 5° de l'article R. 532-3 en estimant que l'intéressée ne présentait aucun élément sérieux susceptible de remettre en cause la décision du directeur général de l'OFPRA. En se bornant à réitérer, de manière peu circonstanciée, les craintes développées devant les autorités chargées d'instruire sa demande d'asile, en y ajoutant que ces craintes seraient d'autant plus vives depuis le 24 février 2022, date à laquelle la Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine, Mme E n'apporte aucun élément suffisamment précis et sérieux qui serait de nature à établir qu'elle serait personnellement exposée, en cas de retour dans son pays d'origine, à des traitements inhumains et dégradants en violation stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il y a lieu d'écarter, pour les mêmes motifs, le moyen tiré de ce que la décision aurait été prise en violation du principe de non-refoulement des demandeurs d'asile protégé par l'article 33 de la convention de Genève.
10. En septième et dernier lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'Homme et des libertés fondamentales dispose que : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, il appartient à l'autorité administrative qui envisage de refuser un titre de séjour à un étranger et de l'éloigner un étranger du territoire français d'apprécier, sous le contrôle du juge, si eu égard notamment à la durée et aux conditions de son séjour, ainsi qu'à la nature et à l'ancienneté de ses liens personnels et familiaux sur le territoire français, l'atteinte que cette mesure porterait à sa vie privée et familiale serait disproportionnée au regard des buts en vue desquels cette décision serait prise.
11. En l'espèce, Mme E a indiqué aux autorités être entrée en France avec son conjoint et son père le 3 décembre 2021. Elle se borne toutefois dans ses écritures à faire valoir qu'elle a fixé le centre de ses intérêts personnels et familiaux en France. Si elle a indiqué à l'audience que son père serait atteint d'une leucémie et elle-même d'une pathologie ayant atteint son cerveau et que son époux subvient à leurs besoins en travaillant dans le milieu du bâtiment, ces éléments ne sont pas suffisamment étayés, en dépit de la pièce à caractère médical produite en cours d'audience. Eu égard à la faible ancienneté de présence de l'intéressée sur le territoire et alors que ni une vie privée et familiale suffisamment stable sur le territoire français, ni une intégration socioprofessionnelle ne ressortent des pièces du dossier ainsi que des explications orales fournies à l'audience, alors même que Mme E et son époux ont entamé en France des démarches médicales afin de concevoir un enfant, il n'est pas établi qu'en faisant obligation à Mme E de quitter le territoire français, le préfet de police aurait porté à la vie privée et familiale de cette dernière une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels sa décision a été prise. Par suite le moyen tiré de la violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté et il en va de même, à la fois pour ces motifs et ceux exposés au point 8 du présent jugement, du moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation des conséquences de la décision sur la situation de la requérante.
12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de Mme E à fin d'annulation des décisions qu'elle attaque doivent être rejetées. Par voie de conséquence le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation, n'impliquant aucune mesure d'exécution, ses conclusions aux fins d'injonction doivent également être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
13. L'Etat n'étant pas la partie perdante dans la présente instance, les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la sa charge la somme que la requérante demande au titre des frais exposés par elle en vue de la présente instance et non compris dans les dépens.
14. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de Mme E doit être rejetée.
D E C I D E
Article 1er : Mme E est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A E et au préfet de police.
Lu en audience publique le 8 décembre 2023.
Le magistrat désigné,
A. D
La greffière,
I. Guignard
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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