vendredi 8 décembre 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Paris |
| Section | Tribunal Administratif de Paris |
| N° Dossier | TA75-2322503 |
| Type | Décision |
| Formation | 1re Section - 2e Chambre -OQTF 6 sem. |
| Avocat requérant | AIT MEHDI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 29 septembre 2023, un mémoire enregistré le
22 novembre 2023 et des pièces complémentaires enregistrées les 3 octobre et
22 novembre 2023, M. D B, représenté par Me Aït Mehdi, demande au président du tribunal :
1°) de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle ;
2°) à titre principal, d'annuler l'arrêté du 7 septembre 2023 par lequel le préfet de police l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a désigné le pays de destination ; à titre subsidiaire, d'annuler cet arrêté en tant seulement qu'il désigne le pays de destination ;
3°) d'enjoindre aux services préfectoraux de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement sous astreinte de 100 euros par jour de retard et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler ;
4 °) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de
l'article L. 761-1 du code de justice administrative, à verser à son avocate, Me Aït Mehdi, sur le fondement de l'article 37, alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve d'obtention de l'aide juridictionnelle et que cette dernière renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.
Il soutient que :
- en ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
* elle a été prise par une autorité incompétente ;
* elle est insuffisamment motivée ;
* elle a été prise à l'issue d'une procédure irrégulière au cours de laquelle son droit à être entendu a été méconnu ;
* elle a méconnu les dispositions du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'il n'est pas établi que sa demande d'asile a été rejetée ;
* eu égard à son état de santé, la décision méconnaît les dispositions du 9° de
l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
* elle porte une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale.
- en ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
* cette décision est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français ;
* cette décision n'est pas motivée ;
* il serait soumis en cas de retour dans son pays d'origine à un risque de subir des traitements inhumains et dégradants en violation des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 17 novembre 2023, le préfet de police, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le décret n° 2020-1717 du 28 décembre 2020 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal administratif de Paris a délégué M. C pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en application de l'article R. 776-13-3 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique, tenue le 27 novembre 2023 en présence de Mme Guignard, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et entendu les observations de Me Aït Mehdi, avocate, représentant M. B, qui réitère les moyens de sa requête et apporte des précisions relatives à l'état de santé de M. B.
Le préfet de police n'étant ni présent ni représenté, la clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue des observations.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant ivoirien né le 24 avril 1995, est entré en France le
4 mars 2022, où il a déposé une demande d'asile. Cette demande a été rejetée par l'office français de protection des réfugiés et des apatrides par une décision du 20 décembre 2022. Saisie d'un recours contre cette décision, la Cour nationale du droit d'asile a refusé d'accorder la qualité de réfugié à M. B. Tirant les conséquences de cette décision par un arrêté du 7 septembre 2023, le préfet de police a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours sur le fondement des dispositions du 4° de
l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, M. B demande l'annulation de ces décisions.
Sur les conclusions tendant à l'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
3. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne, notamment de son arrêt C-383/13 M. A, N. R./Staatssecretaris van Veiligheid en Justitie du 10 septembre 2013, que toute irrégularité dans l'exercice des droits de la défense lors d'une procédure administrative concernant un ressortissant d'un pays tiers en vue de son éloignement ne saurait constituer une violation de ces droits et, en conséquence, que tout manquement, notamment, au droit d'être entendu n'est pas de nature à entacher systématiquement d'illégalité la décision prise. Il revient à l'intéressé d'établir devant le juge chargé d'apprécier la légalité de cette décision que les éléments qu'il n'a pas pu présenter à l'administration auraient pu influer sur le sens de cette décision et il appartient au juge saisi d'une telle demande de vérifier, lorsqu'il estime être en présence d'une irrégularité affectant le droit d'être entendu, si, eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de l'espèce, cette violation a effectivement privé celui qui l'invoque de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.
4. En l'espèce, il ressort des pièces et du dossier que M. B, qui a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français fondée sur les dispositions du 4° de
l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'a pas fait l'objet d'une audition préalablement à l'édiction de cette mesure d'éloignement forcé. Or, il fait valoir qu'il présente une forte vulnérabilité psychique, associée à un syndrome de stress post-traumatique de type complexe en lien avec son histoire personnelle, laquelle est marquée par des violences physiques et psychologiques de la part de sa famille. Il présente, à l'appui de ces affirmations des certificats médicaux établis par un psychiatre. Si le juge de l'asile a estimé, dans sa décision du 23 juin 2023, que ces constatations ne permettaient pas, à elles seules, d'établir le caractère actuel de ses craintes en cas de retour dans son pays d'origine, ces éléments, sur lesquels M. B n'a pas été entendu, auraient pu être de nature à influencer la décision préfectorale, laquelle a pris position sur l'atteinte portée par la décision contestée au regard de la vie privée et familiale de l'intéressé et à l'appréciation de ses conséquences sur sa situation. Eu égard à l'ensemble des circonstances de fait et de droit spécifiques de cette espèce, cette violation du droit d'être entendu a effectivement privé M. B de la possibilité de mieux faire valoir sa défense dans une mesure telle, que cette procédure administrative aurait pu aboutir à un résultat différent.
5. Il résulte de ce qui précède et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 7 septembre 2023 par lequel le préfet de police a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a désigné le pays de renvoi doit être annulé.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
6. L'annulation de l'arrêté attaqué pour les motifs précédemment exposés implique nécessairement que le préfet de police réexamine la situation de M. B. Il y a lieu dès lors d'enjoindre au préfet de police, sur le fondement des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, de réexaminer la situation de M. B dans un délai qu'il y a lieu de fixer à trois mois à compter de la notification du présent jugement et de délivrer à ce dernier, dans les quinze jours de la notification du présent jugement, une autorisation provisoire de séjour dans l'attente d'un tel réexamen, assortie d'une autorisation de travail. Il n'y a pas lieu, cependant, d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les conclusions relatives aux frais de procès :
7. M. B est provisoirement admis, par le présent jugement, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve, en premier lieu, que M. B soit admis à l'aide juridictionnelle à titre définitif et sous réserve, en second lieu, que Me Aït Mehdi, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Aït Mehdi d'une somme de 1 000 euros. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée à M. B par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de 1 000 euros sera versée à M. B.
D E C I D E
Article 1er : M. B est admis à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'arrêté du 7 septembre 2023 par lequel le préfet de police a obligé M. B à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a désigné le pays de destination est annulé.
Article 3 : Il est enjoint au préfet de police de réexaminer la situation de M. B dans un délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Sous réserve, d'une part, de l'admission définitive de M. B à l'aide juridictionnelle et, d'autre part, que Me Aït Mehdi renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, l'Etat versera à Me Aït Mehdi, avocat de M. B, une somme de 1 000 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. Dans le cas où l'aide juridictionnelle ne serait pas accordée par le bureau d'aide juridictionnelle, la somme de
1 000 euros sera versée à M. B.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D B, à Me Aït Mehdi et au préfet de police.
Lu en audience publique le 8 décembre 2023.
Le magistrat désigné ,
A. C
La greffière,
I. Guignard
La République mande et ordonne au préfet de police en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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