Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2103255

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2103255
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre, JU
Avocat requérantTHEMIS ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a condamné l'État à verser à M. B, détenu ayant travaillé dans un atelier pénitentiaire, un reliquat de rémunération brute de 777,28 euros pour la période d'août à décembre 2017. Cette somme, assortie des intérêts au taux légal, correspond à la différence entre la rémunération perçue (540,32 euros) et celle due (1 317,60 euros) sur la base d'un taux horaire de 45 % du SMIC, conformément aux articles 717-3 du code de procédure pénale et D. 432-1 du même code. Le tribunal a toutefois déduit les cotisations sociales obligatoires (assurance maladie, maternité et vieillesse) prévues par les articles D. 433-4 du code de procédure pénale et R. 381-97 à R. 381-109 du code de la sécurité sociale, fixant le montant net à 615,81 euros, comme admis par le ministre de la justice. Les conclusions de M. B tendant à obtenir 710,43 euros ont été rejetées pour le surplus.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 avril 2021, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 710,43 euros au titre des rémunérations dues pour la période d'août à décembre 2017, assortie des intérêts au taux légal, eux-mêmes capitalisés ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que la rémunération qui lui a été versée pour les mois d'août à décembre 2017 au titre du travail effectué en détention est inférieure à la rémunération minimum garantie par les textes applicables, alors qu'il avait droit à percevoir une rémunération équivalant au pourcentage du salaire minimum interprofessionnel de croissance (SMIC) applicable à sa situation, en sorte qu'il est fondé à réclamer un reliquat à hauteur de 710,43 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2023, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut qu'il soit fait droit à la demande du requérant à hauteur de 615,81 euros, et au rejet du surplus des conclusions de la requête de M. B.

Il soutient qu'une erreur de calcul a affecté à la baisse la rémunération perçue par le requérant, cependant que l'intéressé étant assujetti aux prélèvements obligatoires, il ne peut prétendre à une indemnisation à hauteur du montant demandé.

Par une ordonnance du 18 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 19 août 2024 à 12 h 00.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 31 mars 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code de procédure pénale ;

- le code de la sécurité sociale ;

- l'ordonnance n° 96-50 du 24 janvier 1996 ;

- le décret n° 2016-1818 du 22 décembre 2016 portant relèvement du salaire minimum de croissance ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,

- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, alors détenu au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, a exercé une activité professionnelle comme opérateur au sein des ateliers de cet établissement. Estimant avoir reçu une rémunération inférieure à celle qu'il aurait dû percevoir, il a adressé, par télécopie réceptionnée le 27 juillet 2020, une réclamation préalable afin d'obtenir le versement des arriérés de salaire non perçus dont le montant s'élèverait à 710,43 euros. Par un courrier du 17 décembre 2020, la direction de l'administration pénitentiaire du ministère de la justice a indiqué à M. B admettre un arriéré de salaire à hauteur de 615,81 euros. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui payer l'intégralité de la somme réclamée.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne la rémunération brute :

2. Aux termes de l'article 717-3 du code de procédure pénale : " () La rémunération du travail des personnes détenues ne peut être inférieure à un taux horaire fixé par décret et indexé sur le salaire minimum de croissance défini à l'article L. 3231-2 du code du travail. Ce taux peut varier en fonction du régime sous lequel les personnes détenues sont employées ". Selon l'article D. 432-1 du même code : " Hors les cas visés à la seconde phrase du troisième alinéa de l'article 717-3, la rémunération du travail effectué au sein des établissements pénitentiaires par les personnes détenues ne peut être inférieure au taux horaire suivant : 45 % du salaire minimum interprofessionnel de croissance pour les activités de production ; () ". Le décret du 22 décembre 2016 portant relèvement du salaire minimum de croissance fixe le montant du salaire minimum interprofessionnel de croissance à 9, 76 euros l'heure à compter du 1er janvier 2017.

3. Le garde des sceaux, ministre de la justice admet l'existence d'une erreur dans l'établissement des rémunérations de M. B. Celle-ci, au vu des bulletins de paie du requérant et du tableau de décompte des sommes dues adressé à l'intéressé par l'administration, par le courrier du 17 décembre 2020 mentionné au point 1, tient aux modalités de calcul empruntées pour établir le produit entre le nombre d'heures effectuées et le taux horaire de 45 % mentionné à l'article D. 432-1 du code de procédure pénale, applicable à la situation du requérant, soit, la rémunération brute. Il résulte de l'instruction qu'eu égard aux 300 heures de travail effectuées, au montant du SMIC et au taux horaire précité, la rémunération brute s'établissait sur la période en litige à un montant de 1 317,60 euros, supérieur à celui de 540,32 euros retracé dans les bulletins de paie de M.B.

En ce qui concerne le reliquat de rémunération due :

4. Tout d'abord, aux termes de l'article D. 433-4 du code de procédure pénale : " Les rémunérations pour tout travail effectué par une personne détenue () sont soumises à cotisations patronales et ouvrières selon les modalités fixées, pour les assurances maladie, maternité et vieillesse, par les articles R. 381-97 à R. 381-109 du code de la sécurité sociale. ". S'agissant de l'assurance vieillesse, l'article R. 381-104 du code de la sécurité sociale prévoit que les cotisations, salariale et patronale, sont fixées au taux de droit commun du régime général et assises sur le total des rémunérations brutes des détenus, sous réserve des situations visées à l'article R. 381-105, à savoir, " Lorsque le travail est effectué pour le compte de l'administration et rémunéré sur les crédits affectés au fonctionnement des services généraux () ", pour lesquelles " les cotisations, salariale et patronale, sont intégralement prises en charge par l'administration () ". Selon l'article D. 242-4 du même code, la part salariale du taux de cotisation des assurances vieillesse et veuvage est fixée, à compter du 1er janvier 2017, à 6,90 % de la rémunération dans la limite du plafond prévu au premier alinéa de l'article L. 241-3 et à 0,40 % sur la totalité de la rémunération.

5. Ensuite, en vertu de l'article L. 136-1 du code de la sécurité sociale, il est institué une contribution sociale sur les revenus d'activité et sur les revenus de remplacement, dite contribution sociale généralisée, à laquelle sont notamment assujetties " 1° Les personnes physiques qui sont à la fois considérées comme domiciliées en France pour l'établissement de l'impôt sur le revenu et à la charge, à quelque titre que ce soit, d'un régime obligatoire français d'assurance maladie ; / () ". Le I de l'article L. 136-2 du même code, dans sa version alors applicable, dispose que : " La contribution est assise sur le montant brut des traitements, indemnités, émoluments, salaires (). / Sur le montant brut inférieur à quatre fois la valeur du plafond mentionné à l'article L. 241-3 des traitements, indemnités, émoluments, salaires, des revenus des artistes-auteurs assimilés fiscalement à des traitements et salaires et des allocations de chômage, il est opéré une réduction représentative de frais professionnels forfaitairement fixée à 1,75 % de ce montant. () ". En vertu de l'article L. 136-8 du même code, dans sa version alors applicable, le taux de contribution sociale généralisée s'élève à 7,5 %.

6. Enfin, le I de l'article 14 de l'ordonnance du 24 janvier 1996 relative au remboursement de la dette sociale institue : " une contribution sur les revenus d'activité et de remplacement mentionnés aux articles L. 136-2 à L. 136-4 du code de la sécurité sociale ", dite contribution au remboursement de la dette sociale, et prévoit que : " Cette contribution est assise sur les revenus visés et dans les conditions prévues aux articles L. 136-2 à L. 136-4 et au III de l'article L. 136 8 du code de la sécurité sociale ". L'article 19 de cette ordonnance fixe à 0,5% le taux de cette contribution.

7. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse est en principe à la charge de la personne détenue sauf dans le cas où celle-ci effectue un travail pour le compte des services généraux de l'administration pénitentiaire. Par ailleurs, quelle que soit la nature de leur activité, toutes les personnes détenues sont assujetties à la contribution sociale généralisée et la rémunération qu'elles perçoivent en contrepartie du travail qu'elles effectuent dans les conditions prévues à l'article 717-3 du code de procédure pénale, entre dans l'assiette de la contribution sociale généralisée ainsi que dans celle de la contribution pour le remboursement de la dette sociale.

8. Il résulte de l'instruction que M. B a exercé en qualité d'opérateur au sein des ateliers du centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, travail relevant d'une activité de production, les parties faisant d'ailleurs application du taux de 45 % mentionné au point 2, applicable à de telles activités. Dès lors, conformément aux dispositions précitées, la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse devait bien être mise à la charge du requérant. Il en est de même de la contribution sociale généralisée et de la contribution pour le remboursement de la dette sociale, auxquelles M. B était assujetti quelle que soit la nature de son activité. Par suite, le requérant n'est pas fondé à soutenir qu'il avait droit de percevoir des montants correspondants à sa rémunération brute et que ce serait à tort que l'administration lui aurait imputé les prélèvements obligatoires précités.

9. Pour calculer les reliquats de rémunération tirés des activités de production dus à M. B au titre de la période en litige, il y a ainsi lieu de retrancher de la rémunération brute les montants des prélèvements sociaux dont il doit s'acquitter, ainsi que la somme nette qu'il a déjà perçue pour le travail effectué. A ce titre, doivent être déduites la CSG et la CRDS, calculées selon les taux indiqués aux points 5 et 6, soit un taux de 7,5 % pour la CSG - non de 5,7 % comme retenu en défense - appliqués sur une assiette de 98,25 % de la rémunération brute, ainsi que la cotisation salariale pour l'assurance vieillesse, selon les taux mentionnés au point 4, correspondant en l'occurrence à 7,3 % du montant brut des rémunérations.

10. Il résulte des calculs opérés au point précédent que M. B aurait dû percevoir une rémunération nette globale de 1 117,85 euros. Or, il résulte de ses fiches de paye qu'il a perçu une rémunération nette 525,34 euros, soit un delta de 592,51 euros. Il y a lieu, dès lors, nonobstant la circonstance que le défendeur a admis à l'instance un reliquat de rémunération due à hauteur de 615,81 euros, de condamner l'Etat à payer à l'intéressé la somme de 592,51 euros au titre du manque à gagner subi sur la période en litige.

Sur les intérêts et leur capitalisation :

11. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. B a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée à compter du 27 juillet 2020, date de réception par l'administration de sa demande préalable.

12. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 9 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 27 juillet 2021, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

13. Il résulte des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative, que l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle peut demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait pas eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

14. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat (ministère de la justice) est condamné à payer à M. B la somme de 592,51 euros avec intérêts au taux légal à compter du 27 juillet 2020. Les intérêts échus à la date du 27 juillet 2021 puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Il est mis à la charge de l'Etat (ministère de la justice) le versement à Me Ciaudo de la somme de 1 200 euros, en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.

Copie en sera adressée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 7 octobre 2024.

La magistrate désignée,

S. LECONTELa greffière,

L. LE GRALL

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,