Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2103591

lundi 7 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2103591
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre, JU
Avocat requérantTHEMIS ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la demande de M. B, qui sollicitait la condamnation de l'État à lui verser 100 euros en réparation du préjudice subi à la suite d'une fouille corporelle intégrale le 15 novembre 2018 au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers. Le requérant invoquait une faute de l'administration, arguant que cette fouille était injustifiée et contraire à l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et aux articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009. Le ministre de la justice a contesté la réalité de la fouille alléguée. Le tribunal a jugé que M. B n'apportait pas la preuve de la réalisation de cette fouille intégrale, et a donc rejeté ses conclusions indemnitaires ainsi que ses demandes accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 avril 2021 et 13 juin 2024, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi à raison d'une fouille corporelle intégrale le 15 novembre 2018 ;

2°) de mettre à la charge du garde des Sceaux, ministre de la justice, le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. B soutient que :

- il a fait l'objet d'une fouille à nu le 15 novembre 2018, à l'issue d'un parloir, au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers ;

- la pratique de cette fouille est fautive car injustifiée, aléatoire et discrétionnaire, en l'absence de motif tenant à des risques pour la sécurité et à des suspicions sérieuses à son égard, alors que son comportement ne soulevait pas de difficulté particulière et que ses fréquentations étaient connues, une telle pratique étant contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux dispositions des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 et à celles des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- son préjudice est, dans ces circonstances, de 100 euros.

Par des mémoires en défense enregistrés les 25 janvier et 16 août 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que nonobstant le placement du requérant sous un régime exorbitant de fouilles sur la période en litige, aucune fouille intégrale n'a été exécutée le 15 novembre 2018.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 21 avril 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,

- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, détenu au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers notamment entre 2015 et 2020, a fait l'objet d'une décision du 10 octobre 2018, notifiée le 8 février 2019, portant mise en œuvre d'un régime " exorbitant " de fouilles, à fin qu'il soit procédé à sa fouille intégrale au sortir du parloir famille, de l'unité de vie familiale et du parloir familial (UVF/PF), du 16 octobre au 16 décembre 2018. Par courrier du directeur de l'établissement pénitentiaire de Meaux du 15 janvier 2021, copie de cette décision a été adressée au conseil de M. B, en réponse à la demande de ce dernier par courrier du 15 décembre 2020. Par un courrier du 8 janvier 2021 réceptionné le même jour par télécopie, M. B a formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation pour le préjudice qu'il estime avoir subi à raison d'une fouille intégrale sur sa personne le 15 novembre 2018. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 8 mars 2021. Par la présente requête, M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne le principe de responsabilité :

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ". Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ".

3. En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa version alors applicable issue de la loi n° 2016-731 du 3 juin 2016 : " Les fouilles doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que le comportement des personnes détenues fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. / Lorsqu'il existe des raisons sérieuses de soupçonner l'introduction au sein de l'établissement pénitentiaire d'objets ou de substances interdits ou constituant une menace pour la sécurité des personnes ou des biens, le chef d'établissement peut également ordonner des fouilles dans des lieux et pour une période de temps déterminés, indépendamment de la personnalité des personnes détenues. Ces fouilles doivent être strictement nécessaires et proportionnées. Elles sont spécialement motivées et font l'objet d'un rapport circonstancié transmis au procureur de la République territorialement compétent et à la direction de l'administration pénitentiaire. / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. () ". En application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivant du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Enfin, s'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

6. Premièrement, le garde des Sceaux, ministre de la justice invoque qu'aucune fouille n'est répertoriée au 15 novembre 2018 dans l'" historique des fouilles individuelles et non individualisées " concernant M. B, et pour ce motif met en cause la réalité de celle-ci. Cependant, il résulte de mentions de cet historique que celui-ci liste les mesures de " fouille individuelle " ou " régime exorbitant " édictées concernant le requérant, renseignées dans l'application nationale de suivi des personnes détenues " GENESIS ". Il apparaît ainsi que ce document est automatiquement généré à partir des saisies des différentes décisions prises pour l'exécution d'une ou plusieurs fouilles, selon que l'acte porte sur une fouille ponctuelle ou planifie une telle pratique sur une période donnée, et ce faisant ne retrace pas chaque fouille effectuée sur la personne du requérant. Il ne résulte ainsi d'aucun élément que l'historique en question détaillerait l'intégralité des fouilles exécutées en application des différentes décisions de mise en œuvre d'un régime particulier, " exorbitant " ou " dérogatoire ". Il n'est, d'ailleurs, opposé aucune contestation au requérant soutenant que les actes accomplis en exécution d'un régime " exorbitant " sont susceptibles de ne pas apparaître dans cet historique.

7. Ensuite, le requérant affirme fermement, y compris en réplique, avoir subi une fouille intégrale le 15 novembre 2018, en précisant le contexte de survenance de celle-ci, en sortie de parloir. Il produit, pour appuyer ses dires, la décision du 10 octobre 2018 mentionnée au point 1, dont il résulte qu'à la date de la fouille alléguée, il était assujetti à un régime prévoyant sa fouille intégrale notamment à l'issue de chaque parloir famille, et il résulte de l'historique des parloirs dont a bénéficié l'intéressé que celui-ci s'est rendu à la date en litige à un parloir où étaient présents deux visiteurs de même patronyme que lui. En outre, aux termes de l'historique des fouilles, si certaines décisions sont déclarées non exécutées, ce n'est pas le cas de la décision du 10 octobre 2018 renseignée comme " terminée ". De plus, le requérant fait valoir qu'ayant sollicité du directeur du centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers " communication de la décision ayant ordonné la fouille intégrale " du " 15 novembre 2018 ", ce dernier lui a adressé en retour " cette décision " en joignant l'acte du 10 octobre 2018, aux termes du courrier du 5 janvier 2021 cité plus haut.

8. Il suit de là que l'existence de la fouille en litige est suffisamment démontrée par le requérant et doit donc être considérée comme établie.

9. Deuxièmement, aux termes de la fiche pénale de M. B produite aux débats, ce dernier a fait l'objet de plusieurs condamnations et en particulier à vingt ans d'emprisonnement pour des faits d'assassinat et de recel de bien provenant d'un vol, commis antérieurement à son placement sous écrou, plus de trois ans avant la fouille en litige. Si ces éléments révèlent un profil marqué par la commission de faits d'une particulière gravité, ceux-ci ne peuvent à eux seuls suffire ni à faire présumer la commission d'une infraction, ni à caractériser un risque pour la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement de nature à justifier une fouille corporelle, qui doit rester subsidiaire. Or, alors que la fouille du 15 novembre 2018, fondée sur la décision du 10 octobre 2018 ainsi qu'il a été dit, est par conséquent motivée, aux termes de cette décision, par des " suspicions fondées sur un signalement ou un recueil d'information " ; " Comportement quotidien au sein de la détention " ; " Antécédents de l'intéressé ", il n'est apporté aucune précision en défense sur ces circonstances, et M. B soutient sans être contesté que son comportement en détention ne soulevait pas de difficulté particulière. Dès lors, il n'est versé aux débats aucune justification de la nécessité et de la proportionnalité de la fouille corporelle contestée. Dans ces conditions, et alors même qu'il ne résulte pas de l'instruction que les conditions de sa réalisation auraient été par elles-mêmes attentatoires à la dignité de M. B, cette fouille est constitutive d'une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

En ce qui concerne le préjudice :

10. Eu égard à la nature du manquement commis par l'administration pénitentiaire, M. B doit être regardé comme ayant subi un préjudice moral. Il en sera fait une juste évaluation en fixant son indemnisation à la somme de 100 euros, demandée.

Sur les intérêts et la capitalisation des intérêts :

11. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. B a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée de 100 euros à compter du 8 janvier 2021, date de réception par l'administration de sa demande préalable adressée par télécopie.

12. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 19 avril 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 8 janvier 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

13. Il résulte des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative, que l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle peut demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait pas eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.

14. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat (ministère de la justice) la somme de 1 200 euros.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat (ministère de la justice) est condamné à payer à M. B la somme de 100 euros avec intérêts au taux légal à compter du 8 janvier 2021. Les intérêts échus à compter du 8 janvier 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : L'Etat (ministère de la justice) versera à Me Ciaudo, sous réserve pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 200 euros, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.

Copie en sera adressée au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 7 octobre 2024.

La magistrate désignée,

S. LECONTELa greffière,

L. LE GRALL

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,