Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2108955
jeudi 19 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2108955 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 5ème chambre, JU |
| Avocat requérant | THEMIS ET ASSOCIES |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 1er octobre 2021, M. B A, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la fouille corporelle intégrale à laquelle il a été soumis le 12 mars 2019 ;
2°) de mettre à la charge du garde des Sceaux, ministre de la justice, le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Il soutient que :
- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée du fait de la pratique aléatoire et discrétionnaire d'une fouille intégrale au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau alors que son comportement ne soulevait pas de difficulté particulière et que ses fréquentations étaient connues, une telle pratique étant contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux dispositions des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 et à celles des articles R. 57 7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;
- son préjudice est, dans ces circonstances, de 100 euros.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 février 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens soulevés par le requérant sont infondés.
Par une ordonnance du 15 juillet 2024, la clôture de l'instruction a été fixée, en dernier lieu, au 15 août 2024 à 12 h 00.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 2 août 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code civil ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,
- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, alors détenu au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, a fait l'objet d'une fouille intégrale à l'occasion de la fouille de sa cellule le 12 mars 2019. Par courrier du 20 mai 2021 parvenu le lendemain à la direction interrégionale des services pénitentiaires de Paris, M. A a formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation pour le préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la mise en œuvre de cette fouille sur sa personne qu'il considère illégalement pratiquée. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Le requérant demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.
2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
3. Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa version alors applicable, dont les dispositions sont désormais codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Et, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".
4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.
5. Enfin, s'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.
6. M. A invoque l'illégalité fautive de la pratique d'une fouille corporelle intégrale dont il a fait l'objet le 12 mars 2019.
7. Toutefois, d'une part, si le requérant invoque que son comportement en détention ne soulevait pas de difficulté particulière, il résulte de l'instruction que, placé en détention provisoire en mars 2012, M. A a fait l'objet, entre octobre 2013 et octobre 2018, de 80 procédures disciplinaires suivies de sanctions pour la plupart, y inclus pour des faits survenus le 28 août 2018 soit quelques mois encore avant la fouille en litige, d'agression d'un membre du personnel pénitentiaire à l'aide d'un stylo utilisé comme arme. Encore récemment par rapport à la fouille contestée, M. A avait fait l'objet de deux nouveaux comptes rendus d'incident à raison d'insultes proférées à l'adresse du personnel, en septembre et novembre 2018. En outre, le requérant n'oppose aucune contestation précise quant à la découverte dans sa cellule, retracée par deux comptes rendus des 27 et 29 août 2018 soit environ six mois avant la fouille en litige, de plusieurs objets notamment un téléphone portable avec carte SIM, trois chargeurs de portable et des cordons USB. Par ailleurs, il résulte de l'instruction que M. A a fait l'objet de multiples condamnations, dont à de lourdes peines, à raison notamment de plusieurs faits de violence à la personne, dont, par jugement du tribunal correctionnel de Vienne du 1er septembre 2015, pour arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire d'otage, ainsi que plusieurs faits d'outrage ou de violence à l'égard d'une personne dépositaire de l'autorité publique, en dernier lieu par un jugement correctionnel du tribunal de grande instance de Roanne du 19 juin 2018, outre des faits réitérés de menace de mort. Eu égard, tout d'abord, à la nature particulière des faits ayant justifié des peines criminelles et aux très nombreux incidents en détention survenus encore récemment, révélant une personnalité violente, ensuite, à la découverte également récente d'objets qui, compte tenu de l'usage qui peut en être fait, notamment pour s'affranchir des règles particulières applicables aux communications téléphoniques des détenus et pour faire échec aux mesures de sécurité prises dans l'établissement pénitentiaire, doivent être regardés comme dangereux, il n'est pas sérieusement contesté que la mesure de fouille corporelle attaquée répond à la nécessité de s'assurer que l'intéressé ne conserve sur lui des objets ou substances prohibées. Or, une fouille par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique n'auraient pas permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes et auraient été insuffisantes pour assurer la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement. Compte tenu par ailleurs de la fouille unique en litige pratiquée dans le contexte du contrôle de la cellule de M. A, le recours à celle-ci n'est pas constitutif d'une atteinte à la dignité de sa personne, en méconnaissance des dispositions susvisées.
8. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, ni même n'est allégué, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé à la fouille en litige dans des conditions qui, par elles-mêmes, auraient attenté à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à cette fouille, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
9. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.
Copie en sera adressée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 septembre 2024.
La magistrate désignée,
S. LECONTELa greffière,
V. TAROT
La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
Décisions similaires
Tribunal Administratif de Cergy-Pontoise — N° TA95-2618520
01/09/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2502745
01/09/2026
Tribunal Administratif de Rouen — N° TA76-2604577
01/09/2026
Tribunal Administratif de Paris — N° TA75-2620197
01/09/2026