Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2109793
lundi 7 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2109793 |
| Type | Décision |
| Recours | Plein contentieux |
| Formation | 5ème chambre, JU |
| Avocat requérant | THEMIS ET ASSOCIES |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 octobre 2021, M. B A, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 200 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la perte de son poste de télévision lors de son transfert le 8 juillet 2020 du centre pénitentiaire sud-francilien de Réau à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré ;
2°) de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
M. A soutient que :
- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée en raison d'une carence dans la mise en œuvre des moyens nécessaires à la protection de son bien, en l'occurrence sa télévision, égarée lors de son transfert d'établissement ;
- il est fondé à demander une indemnisation correspondant à la perte de sa télévision, s'évaluant à 200 euros, étant précisé que les factures de ses achats ne lui ont jamais été remises par l'administration pénitentiaire.
Par un mémoire en défense enregistré le 23 février 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut à ce que les prétentions indemnitaires du requérant soient évaluées sous de plus justes proportions et au rejet du surplus de la requête.
Il soutient que :
- le requérant est fondé à invoquer l'existence d'une faute ;
- celui-ci en revanche ne produit aucune facture permettant de justifier de la valeur de sa télévision alors qu'il lui appartient d'établir l'existence de son préjudice ;
- à titre subsidiaire, à supposer l'existence d'un préjudice subi par le requérant, celui-ci doit être réévalué sous de plus justes proportions.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 8 novembre 2021.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le code pénitentiaire ;
- le code de procédure pénale ;
- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,
- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, incarcéré au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau à compter du 29 octobre 2018, a été transféré, le 8 juillet 2020, à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré. Par courrier du 9 juin 2021 réceptionné par mail le lendemain, M. A a demandé la réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la perte de son poste de télévision lors de ce transfert. Le silence gardé par l'administration pénitentiaire sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet. Par sa requête, M. A demande au tribunal de condamner l'Etat à lui verser une somme de 200 euros, assortie des intérêts au taux légal et de leur capitalisation, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la perte de cette télévision.
Sur les conclusions indemnitaires :
En ce qui concerne le principe de responsabilité :
2. La responsabilité de l'Etat en cas de dommage aux biens des personnes détenues peut être engagée lorsque ce dommage est imputable, en tenant compte des contraintes pesant sur le service public pénitentiaire, à une carence de l'administration dans la mise en œuvre des moyens nécessaires à la protection de ces biens.
3. Dans le cas particulier du transfert d'un détenu, il incombe aux chefs des établissements de départ et d'arrivée de prendre les mesures nécessaires à la protection de ses biens. Aux termes du IV de l'article 24 de l'annexe à l'article R. 57-6-18 du code de procédure pénale, alors applicable : " I. - Les objets qui ne peuvent être laissés en possession de la personne détenue () sont, après inventaire, inscrits sur le registre du vestiaire, au nom de l'intéressée pour lui être restitués à sa sortie. / IV. - Au moment de la libération, les bijoux et objets lui appartenant sont remis à la personne détenue qui en donne décharge. () / Lorsque la personne détenue est transférée, les objets lui appartenant sont déposés contre reçu entre les mains de l'agent de transfèrement s'ils ne sont pas trop lourds ou volumineux ; sinon, ils sont expédiés à la nouvelle destination de la personne détenue aux frais de cette dernière ou sont remis à un tiers désigné par elle, après accord du chef d'établissement. () ". Il découle de l'obligation de protéger les biens des détenus qu'en cas de transfert, le reçu, prévu par les dispositions précitées, remis à l'agent de transfèrement ainsi que, le cas échéant, au responsable de l'expédition des objets, doit, sauf urgence, être accompagné de l'inventaire précis de l'ensemble des objets personnels du détenu, dressé contradictoirement avec ce dernier.
4. Il est admis par le ministre de la justice en défense que M. A possédait avant son transfert du 8 juillet 2020 un téléviseur perdu à cette occasion, ce que l'intéressé d'ailleurs étaye par la production du bordereau d'opération de vestiaire dressé le 21 avril 2020, retraçant cet objet parmi ses effets personnels, et le bordereau d'opération de vestiaire du 14 septembre 2020 à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, comportant la mention explicite de l'absence de ce même téléviseur au paquetage arrivé le 10 septembre 2020. Il résulte ainsi de l'instruction une faute de l'administration pénitentiaire à raison de la perte du téléviseur du requérant, de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
En ce qui concerne le préjudice :
5. D'une part, il découle de ce qui précède l'existence d'un préjudice imputable à l'administration, lequel ne saurait être remis en question par la circonstance que le requérant ne produit aucune facture d'achat permettant de préciser l'étendue de ce préjudice.
6. D'autre part, il résulte des termes des bordereaux d'opération du vestiaire cités au point précédent que le téléviseur en cause était de marque Toshiba et inventorié sous un " état correct ", sans qu'il soit versé aux débats d'éléments objectifs plus précis sur les caractéristiques et l'état de vétusté de ce téléviseur. Or à cet égard le ministère de la justice, qui ne conteste pas les écritures du requérant selon lesquelles les factures de ses achats par l'intermédiaire de la cantine ne lui ont jamais été remises, n'a pas produit aux débats, en dépit d'une mesure diligentée par le tribunal à cet effet, l'inventaire précis des effets personnels de M. A avant transfèrement à la maison centrale de Saint-Martin-de-Ré, dont les mentions doivent permettre de s'assurer d'une indemnisation adéquate si une perte se produit, en sorte qu'il ne résulte pas de l'instruction que l'administration pénitentiaire ait, ainsi qu'il lui incombait, dressé ce document, mentionné au point 3. Dans ces conditions, eu égard aux pièces justificatives produites par M. A et en l'absence de contestation sérieuse par l'administration de la valeur du téléviseur perdu avancée par l'intéressé, il sera fait une juste appréciation du préjudice subi en allouant une indemnité réparatrice de 200 euros.
Sur les intérêts et leur capitalisation :
7. D'une part, lorsqu'ils ont été demandés, et quelle que soit la date de cette demande, les intérêts moratoires dus en application de l'article 1231-6 du code civil, courent à compter du jour où la demande de paiement du principal est parvenue au débiteur ou, en l'absence d'une telle demande préalablement à la saisine du juge, à compter du jour de cette saisine. Par suite, M. A a droit aux intérêts au taux légal sur l'indemnité allouée à compter du 10 juin 2021, date de réception par l'administration de sa demande préalable.
8. D'autre part, la capitalisation des intérêts peut être demandée à tout moment devant le juge du fond, même si, à cette date, les intérêts sont dus depuis moins d'une année. En ce cas, cette demande ne prend toutefois effet qu'à la date à laquelle, pour la première fois, les intérêts sont dus pour une année entière. La capitalisation des intérêts a été demandée le 28 octobre 2021. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 10 juin 2022, date à laquelle était due pour la première fois une année d'intérêts, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.
Sur les frais liés au litige :
9. Il résulte des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L. 761-1 du code de justice administrative que l'avocat du bénéficiaire de l'aide juridictionnelle peut demander au juge de condamner la partie perdante à lui verser la somme correspondant à celle qu'il aurait réclamée à son client, si ce dernier n'avait pas eu l'aide juridictionnelle, à charge pour l'avocat qui poursuit, en cas de condamnation, le recouvrement de la somme qui lui a été allouée par le juge, de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à la mission d'aide juridictionnelle qui lui a été confiée.
10. M. A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Ciaudo renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat (ministère de la justice) la somme de 1 200 euros.
D E C I D E :
Article 1er : L'Etat (ministère de la justice) est condamné à payer à M. A la somme de 200 euros avec intérêts au taux légal à compter du 10 juin 2021. Les intérêts échus à la date du 10 juin 2022, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date, seront capitalisés à chacune de ces dates pour produire eux-mêmes intérêts.
Article 2 : L'Etat (ministère de la justice) versera à Me Ciaudo, sous réserve pour cet avocat de renoncer à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 200 euros, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.
Copie en sera adressée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 7 octobre 2024.
La magistrate désignée,
S. LECONTELa greffière,
L. LE GRALL
La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
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