Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2111384

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2111384
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre, JU
Avocat requérantTHEMIS ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. B, qui demandait la condamnation de l'État à lui verser 300 euros en réparation du préjudice subi du fait de trois fouilles corporelles intégrales pratiquées en détention en 2019. Le tribunal a jugé que ces fouilles étaient justifiées par les risques que le comportement du détenu faisait courir à la sécurité et au bon ordre de l'établissement, conformément aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire (ex-article 57 de la loi du 24 novembre 2009) et aux articles R. 225-1 et suivants du même code. Aucune faute de nature à engager la responsabilité de l'État n'a été retenue, et la demande d'indemnisation a donc été rejetée.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 décembre 2021, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 300 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de trois fouilles corporelles intégrales auxquelles il a été soumis entre mai et novembre 2019 ;

2°) de mettre à la charge du garde des Sceaux, ministre de la justice, le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée du fait de la pratique aléatoire et discrétionnaire de trois fouilles corporelles intégrales au centre de détention de Melun, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficulté particulière et que ses fréquentations étaient connues, une telle pratique étant contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux dispositions des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 et à celles des articles R. 57 7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- son préjudice est, dans ces circonstances, de 300 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er juillet 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient, à titre principal, qu'aucune faute n'a été commise, et qu'en tout état de cause, aucun préjudice n'est caractérisé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 20 octobre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,

- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, alors détenu au centre de détention de Melun, a fait l'objet de trois fouilles corporelles intégrales les 12 mai, 14 septembre et 10 novembre 2019. Par un courrier du 25 mai 2021 transmis par télécopie le même jour à l'administration pénitentiaire, M. B a formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation pour le préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la mise en œuvre de ces fouilles, qu'il considère illégalement pratiquées. Le silence gardé par l'administration sur cette demande a fait naître une décision implicite de rejet le 20 juillet 2021. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa version alors applicable, dont les dispositions sont désormais codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Et, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Enfin, s'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

6. D'une part, au cas particulier, il résulte des éléments produits en défense que les trois fouilles corporelles en litige sont intervenues sur une période d'environ six mois consécutivement à l'établissement d'un rapport, du 26 avril 2019, dans lequel un correspondant local de la cellule sécurité des systèmes d'information de l'administration pénitentiaire retrace plusieurs anomalies relevées lors d'un contrôle du matériel informatique de M. B le 11 avril 2019. Aux termes de ce rapport, la fouille du disque dur de l'intéressé a mis en évidence la présence de technologies et contenus nécessairement acquis sans autorisation et en-dehors de tout contrôle de l'administration pénitentiaire, à savoir un logiciel de système d'exploitation sous une édition interdite en détention, des logiciels de lecture multimédia et antivirus également interdits, des fichiers vidéos résultant de copies d'œuvres protégées au titre des droits de la propriété intellectuelle, et des fichiers musicaux également soumis à la réglementation relative au droit d'auteur. Il s'en déduit des raisons sérieuses de supposer que M. B s'est procuré les éléments précités à l'aide d'un ou plusieurs objets prohibés en détention, permettant soit l'enregistrement et le stockage de données soit une connexion à un réseau informatique extérieur, tel qu'un téléphone mobile, alors d'ailleurs que le rapport de fouille précité a détecté trois fichiers journaux portant des traces d'URL ainsi que deux fichiers relatifs à un navigateur web. Or, ce type d'objet représente un risque pour la sécurité de l'établissement et des personnes d'une part, et, d'autre part, potentiellement de petite taille, peut être dissimulé sur la personne du détenu en échappant à un contrôle reposant sur des mesures moins intrusives qu'une fouille intégrale. Ainsi, une fouille par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique n'auraient pas permis d'atteindre le même but dans des conditions équivalentes et auraient été insuffisantes pour assurer la sécurité des personnes et le maintien du bon ordre dans l'établissement. Dès lors, le recours aux trois mesures de fouille intégrale en litige, toutes pratiquées en sortie du parloir famille, n'est pas constitutif d'une atteinte à la dignité de la personne du requérant, en méconnaissance des dispositions susvisées.

7. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, ni même n'est allégué, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé aux fouilles en litige dans des conditions qui, par elles-mêmes, auraient attenté à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à ces fouilles, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

8. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.

Copie en sera adressée au centre de détention de Melun.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 septembre 2024.

La magistrate désignée,

S. LECONTELa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,