Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2111390

jeudi 19 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2111390
TypeDécision
RecoursPlein contentieux
Formation5ème chambre, JU
Avocat requérantTHEMIS ET ASSOCIES

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a rejeté la requête de M. B, qui demandait la condamnation de l'État pour une fouille corporelle intégrale subie le 11 juillet 2021 au centre pénitentiaire de Réau. Le requérant invoquait une violation de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme et des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009. La juridiction a estimé que la fouille était justifiée par les nécessités de sécurité et de bon ordre de l'établissement, conformément aux dispositions du code de procédure pénale et du code pénitentiaire. Aucune faute de nature à engager la responsabilité de l'État n'a été retenue.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 9 décembre 2021, M. A B, représenté par Me Ciaudo, demande au tribunal :

1°) de condamner l'Etat à lui payer une somme de 100 euros, assortie des intérêts au taux légal et de la capitalisation des intérêts, en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la fouille corporelle intégrale à laquelle il a été soumis le 11 juillet 2021 ;

2°) de mettre à la charge du garde des Sceaux, ministre de la justice, le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Ciaudo, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- la responsabilité pour faute de l'Etat est engagée du fait de la pratique aléatoire et discrétionnaire d'une fouille intégrale au centre pénitentiaire de Sud-Francilien de Réau, alors que son comportement en détention ne soulevait pas de difficulté particulière et que ses fréquentations étaient connues, une telle pratique étant contraire aux stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux dispositions des articles 22 et 57 de la loi du 24 novembre 2009 et à celles des articles R. 57 7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale ;

- son préjudice est, dans ces circonstances, de 100 euros.

Par un mémoire en défense enregistré le 1er juillet 2024, le garde des Sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il soutient, à titre principal, qu'aucune faute n'a été commise, et qu'en tout état de cause, aucun préjudice n'est caractérisé.

M. B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 novembre 2021.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code civil ;

- le code pénitentiaire ;

- le code de procédure pénale ;

- la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Leconte, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article R. 222-13 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Leconte, première conseillère,

- et les conclusions de M. Gauthier-Ameil, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, alors détenu au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau, a fait l'objet d'une fouille corporelle intégrale le 11 juillet 2021. Par un courrier du 30 juillet 2021, M. B a formé une demande indemnitaire préalable en vue d'obtenir réparation pour le préjudice qu'il estime avoir subi du fait de la mise en œuvre de cette fouille qu'il considère illégalement pratiquée. M. B demande au tribunal de condamner l'Etat à lui réparer le préjudice qu'il estime avoir subi.

2. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".

3. Aux termes des dispositions de l'article 22 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, désormais codifiées à l'article L. 6 du code pénitentiaire : " L'administration pénitentiaire garantit à toute personne détenue le respect de sa dignité et de ses droits. L'exercice de ceux-ci ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles résultant des contraintes inhérentes à la détention, du maintien de la sécurité et du bon ordre des établissements () ". En vertu de l'article 57 de la loi pénitentiaire du 24 novembre 2009, dans sa version alors applicable, dont les dispositions sont désormais codifiées aux articles L. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Hors les cas où les personnes détenues accèdent à l'établissement sans être restées sous la surveillance constante de l'administration pénitentiaire ou des forces de police ou de gendarmerie, les fouilles intégrales des personnes détenues doivent être justifiées par la présomption d'une infraction ou par les risques que leur comportement fait courir à la sécurité des personnes et au maintien du bon ordre dans l'établissement. Leur nature et leur fréquence sont strictement adaptées à ces nécessités et à la personnalité des personnes détenues. () / Les fouilles intégrales ne sont possibles que si les fouilles par palpation ou l'utilisation des moyens de détection électronique sont insuffisantes. / () ". Et, en application des dispositions des articles R. 57-7-79 et R. 57-7-80 du code de procédure pénale, désormais codifiées aux articles R. 225-1 et suivants du code pénitentiaire : " Les mesures de fouilles des personnes détenues, intégrales ou par palpation, sont mises en œuvre sur décision du chef d'établissement pour prévenir les risques mentionnés au premier alinéa de l'article 57 de la loi n° 2009-1436 du 24 novembre 2009. Leur nature et leur fréquence sont décidées au vu de la personnalité des personnes intéressées, des circonstances de la vie en détention et de la spécificité de l'établissement. () " et " Les personnes détenues sont fouillées chaque fois qu'il existe des éléments permettant de suspecter un risque d'évasion, l'entrée, la sortie ou la circulation en détention d'objets ou substances prohibés ou dangereux pour la sécurité des personnes ou le bon ordre de l'établissement. ".

4. Il résulte de ces dispositions que si les nécessités de l'ordre public et les contraintes du service public pénitentiaire peuvent légitimer l'application à un détenu de mesures de fouille, le cas échéant répétées, elles ne sauraient revêtir un caractère systématique et doivent être justifiées par l'un des motifs qu'elles prévoient, en tenant compte notamment du comportement de l'intéressé, de ses agissements antérieurs ou des contacts qu'il a pu avoir avec des tiers. Les fouilles intégrales revêtent un caractère subsidiaire par rapport aux fouilles par palpation ou à l'utilisation de moyens de détection électronique. Il appartient à l'administration pénitentiaire de veiller, d'une part, à ce que de telles fouilles soient, eu égard à leur caractère subsidiaire, nécessaires et proportionnées et, d'autre part, à ce que les conditions dans lesquelles elles sont effectuées ne soient pas, par elles-mêmes, attentatoires à la dignité de la personne.

5. Enfin, s'il appartient en principe au demandeur qui engage une action en responsabilité à l'encontre de l'administration d'apporter tous éléments de nature à établir devant le juge, outre la réalité du préjudice subi, l'existence de faits de nature à caractériser une faute, il en va différemment, s'agissant d'une demande formée par un détenu ou ancien détenu, lorsque la description faite par le demandeur de ses conditions de détention est suffisamment crédible et précise pour constituer un commencement de preuve de leur caractère indigne. C'est alors à l'administration qu'il revient d'apporter des éléments permettant de réfuter les allégations du demandeur.

6. Le requérant invoque l'illégalité fautive de la fouille corporelle intégrale à laquelle il a été soumis le 11 juillet 2021 en sortie du parloir famille.

7. Toutefois, d'une part, en soutenant que son comportement en détention ne posait aucune difficulté et en se bornant à contester de manière générale le bien-fondé de la mesure attaquée, le requérant ne conteste pas utilement que celle-ci a été décidée dans le contexte de plusieurs incidents récents démontrant sa velléité et capacité à entrer en possession d'objets prohibés en détention ainsi que de les dissimuler le cas échéant sur sa personne. Ainsi, il résulte de l'instruction que moins d'une semaine avant la fouille en litige, à l'arrivée de M. B au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau dans le cadre de son transfert depuis le centre pénitentiaire de Fresnes, des objets ont été découverts dissimulés dans son sac et paquetage, notamment dans la doublure de son caleçon, en particulier une carte SIM et un câble de connexion pour téléphone ; qu'environ neuf mois avant la fouille en litige, des incidents du même ordre étaient survenus les 3 et 5 octobre 2020, marqués par la découverte d'un téléphone portable et d'une clé USB emballés dans un sachet plastique, M. B ayant en outre été observé avalant un objet s'apparentant à un morceau de produit stupéfiant. Il n'est plus largement pas apporté de contestation précise quant aux nombreux incidents, émaillant le parcours en détention de M. B, ayant donné lieu à une trentaine de procédures disciplinaires environ sur les deux années précédant la fouille contestée. Eu égard à la nature de plusieurs des faits en cause, il résulte de l'instruction un comportement dangereux, tel que le 15 octobre 2020 en mettant volontairement le feu à un drap accroché à la grille de sa cellule, ainsi qu'une attitude véhémente et agressive, ayant conduit à plusieurs compte rendus d'incidents moins d'un an avant la fouille contestée, pour des faits d'agression sur la personne d'un codétenu en le frappant avec une arme artisanale, ainsi que d'insultes et de menaces à l'égard du personnel pénitentiaire, à plusieurs reprises en août et octobre 2020. Dans ces conditions, la mesure de fouille corporelle intégrale en litige répond à la nécessité de s'assurer que l'intéressé ne conserve sur lui, à son retour du parloir, des objets ou substances prohibées, le cas échéant dangereuses et pouvant échapper à un contrôle reposant sur des mesures moins intrusives qu'une fouille intégrale. En conséquence, le recours à cette fouille n'est pas constitutif d'une atteinte à la dignité de sa personne, en méconnaissance des dispositions susvisées.

8. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction, ni même n'est allégué, que les agents de l'administration pénitentiaire auraient procédé à la fouille en litige dans des conditions qui, par elles-mêmes, auraient attenté à la dignité humaine. Ainsi, en soumettant le requérant à cette fouille, l'administration pénitentiaire n'a pas commis de faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

9. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander la condamnation de l'Etat en réparation du préjudice qu'il estime avoir subi. Par voie de conséquence, les conclusions présentées au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au garde des Sceaux, ministre de la justice et à Me Ciaudo.

Copie en sera adressée au centre pénitentiaire Sud-Francilien de Réau.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 19 septembre 2024.

La magistrate désignée,

S. LECONTELa greffière,

V. TAROT

La République mande et ordonne au garde des Sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,