Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2300410
jeudi 26 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2300410 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 9ème chambre |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 16 janvier 2023, M. A B, représenté par Me Braun, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 décembre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination duquel il pourra être reconduit d'office ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois sous astreinte de cent euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa demande dans un délai de deux mois sous astreinte de cent euros par jour de retard et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans un délai de quinze jours sous astreinte de cinquante euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B soutient que :
S'agissant de la décision portant refus de titre de séjour :
- elle est insuffisamment motivée en fait et la préfète du Val-de-Marne n'a pas procédé à un examen personnel et approfondi de sa situation ;
- elle est entachée d'erreur de fait ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
S'agissant de la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- la préfète du Val-de-Marne n'a pas procédé à un examen personnel et approfondi de sa situation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entachée d'erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation ;
S'agissant de la décision fixant le pays de destination :
- la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Par une ordonnance du 22 avril 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 30 avril 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application des dispositions de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Luneau,
- et les observations de Me Braun, représentant M. B.
Une note en délibéré présentée pour M. B a été enregistrée le 6 septembre 2024.
Considérant ce qui suit :
1. M. B, ressortissant malien né en 1994 à Paris, a sollicité de la préfète du
Val-de-Marne son admission exceptionnelle au séjour. Par un arrêté du 18 décembre 2022, la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions aux fins d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. La décision attaquée précise les principaux éléments de la situation administrative et familiale de M. B. Elle comporte ainsi l'indication suffisante des considérations de fait qui en constituent le fondement. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de cette décision, qui ne se confond pas avec le bien-fondé de ses motifs, manque en fait et ne peut qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier ni des termes de la décision attaquée que la préfète du Val-de-Marne n'aurait pas procédé à un examen personnel et approfondi de la situation de M. B. Si ce dernier soutient avoir transmis le 2 juillet 2022 au service d'admission exceptionnelle au séjour de la préfecture du Val-de-Marne des documents portant sur sa situation professionnelle, et en particulier une autorisation de travail, une déclaration préalable à l'embauche et une fiche de paie, et que la décision attaquée n'y fait pas référence en ce qu'elle indique que " l'intéressé ne justifie pas de l'exercice d'une activité professionnelle, ni d'une promesse d'embauche ", il ressort toutefois des pièces du dossier que même en prenant en compte ces éléments, compte tenu de leur caractère récent à la date de la décision attaquée, la préfète du Val-de-Marne aurait pris la même décision. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'examen particulier de la situation de M. B doit être écarté.
5. En troisième lieu, pour refuser le titre de séjour à M. B, la préfète du
Val-de-Marne s'est fondée sur la circonstance que son expérience professionnelle était insuffisante à démontrer son insertion professionnelle en France et qu'il ne témoignait d'aucune insertion particulière pour en déduire qu'il ne remplissait pas les conditions fixées par l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le requérant fait valoir que la décision attaquée est entachée d'erreurs de fait, d'une part, en ce qu'elle ne mentionne pas le fait qu'il exerce une activité professionnelle depuis juin 2022 et qu'il avait informé la préfecture de son embauche, et d'autre part, en ce qu'elle précise qu'il ne prouve ni la filiation avec sa fille ni sa participation à l'entretien et à l'éducation de cet enfant. Or, à supposer même que la préfète du Val-de-Marne ait commis ces erreurs, il ressort des pièces du dossier, et ainsi que cela vient d'être dit, que ces inexactitudes matérielles ont été, en tout état de cause, sans incidence sur le sens de la décision en litige. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de fait doit être écarté.
6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 435-1 : " L'étranger ne vivant pas en état de polygamie dont l'admission au séjour répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard des motifs exceptionnels qu'il fait valoir peut se voir délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié ", " travailleur temporaire " ou " vie privée et familiale ", sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". En présence d'une demande de régularisation présentée sur le fondement de ces dispositions par un étranger, il appartient à l'autorité administrative de vérifier, dans un premier temps, si l'admission exceptionnelle au séjour par la délivrance d'une carte portant la mention " vie privée et familiale " répond à des considérations humanitaires ou se justifie au regard de motifs exceptionnels, et à défaut, dans un second temps, s'il est fait état de motifs exceptionnels de nature à permettre la délivrance, dans ce cadre, d'une carte de séjour temporaire portant la mention " salarié " ou " travailleur temporaire ".
7. En l'espèce, M. B se prévaut, d'une part, de la présence de tous les membres de sa famille en France ce qui constituerait un motif exceptionnel et, d'autre part, d'une activité professionnelle soutenue depuis 2018 et de l'exercice d'un emploi sous contrat à durée indéterminée depuis juin 2022. Toutefois, si l'intéressé produit le livret de famille de ses parents permettant d'établir sa filiation avec ces derniers et ses six frères et sœurs ainsi que les documents d'identité en cours de validité permettant de justifier de la régularité du séjour des membres de sa famille, ces circonstances ne constituent pas un motif exceptionnel au sens de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, si l'intéressé produit des bulletins de paie pour des emplois d'étancheur occupés au sein de deux entreprises différentes pour une durée de neuf mois en 2018 et de trois mois en 2019, et, à compter du mois de juin 2022, dans le cadre d'un contrat à durée indéterminée signé avec la société " B étanchéité ", ces circonstances ne suffisent pas non plus à constituer un motif exceptionnel au sens des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile eu égard, notamment, aux caractéristiques de l'emploi qu'il occupe et de ses précédentes périodes d'emploi. Par suite, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne aurait méconnu les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
9. M. B soutient que l'ensemble de sa famille, dont sa fille née en 2022, réside en France de manière régulière et qu'il est le seul à rencontrer des difficultés administratives, qu'il est dépourvu de famille proche au Mali, qu'il vit en France depuis 2015 où il a " placé le centre de ses intérêts affectifs et familiaux " et qu'il " en est de même pour le centre de ses intérêts professionnels ". Toutefois, l'intéressé n'établit pas, d'une part, par les pièces qu'il produit, composées essentiellement de relevés de comptes bancaires, de deux attestations de rechargement de la carte de transport " Navigo ", d'avis d'impôt sur le revenu, de la copie d'une carte d'aide médicale de l'Etat valable de janvier 2017 à janvier 2018 et de factures de téléphone, de l'ancienneté de son séjour avant l'année 2018. D'autre part, les circonstances que ses parents ainsi que ses frères et sœurs soient en situation régulière, que deux de ses sœurs aient la nationalité française, qu'il soit père d'un enfant né en France en février 2022, personnes avec lesquelles il n'établit ni la nature des liens qu'il entretiendrait avec elles, ni sa participation à l'entretien et à l'éducation de sa fille, ne sont pas de nature à ouvrir un droit au séjour. Par ailleurs, ainsi qu'il a été dit au point 7. du présent jugement, la circonstance qu'il ait travaillé de manière discontinue à partir de 2018 et qu'il soit sous contrat à durée indéterminée depuis juin 2022, soit six mois avant la date de la décision attaquée, n'est pas suffisante pour justifier de son insertion professionnelle. Dans ces circonstances, eu égard à la durée et aux conditions de son séjour, le requérant, célibataire, qui ne peut être regardé comme dépourvu de toutes attaches dans son pays d'origine où il a vécu au moins jusqu'à l'âge de vingt-ans, n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts en vue desquels la décision critiquée a été prise et méconnu, ainsi, les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il suit de là que le moyen invoqué tiré de la méconnaissance de ces stipulations ne peut qu'être écarté.
10. En sixième et dernier lieu, au vu des considérations qui viennent d'être énoncées, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision litigieuse est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
11. En premier lieu, pour les mêmes motifs que ceux retenus au point 3. du présent jugement, M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen personnel et approfondi de sa situation.
12. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations, qui peuvent être utilement invoquées à l'appui d'un recours pour excès de pouvoir, que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant. Elles sont applicables non seulement aux décisions qui ont pour objet de régler la situation personnelle d'enfants mineurs mais aussi à celles qui ont pour effet d'affecter, de manière suffisamment directe et certaine, leur situation.
13. M. B soutient qu'il participe activement à l'éducation et à l'entretien matériel et affectif de sa fille, née le 11 février 2022, et que la décision contestée aurait pour effet de les séparer pour une durée indéterminée. Toutefois, s'il établit avoir effectivement reconnu son enfant le 14 février 2022, il ne justifie pas suffisamment, par la production de six factures, datant de février 2022 à février 2023, de la contribution financière à l'entretien de sa fille. Au demeurant, il n'établit pas la réalité et l'intensité de ses relations avec cette dernière ni aucunement de sa participation à son éducation. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
14. En troisième et dernier lieu, compte tenu des énonciations figurant au point 9. du présent jugement, M. B n'est pas fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne, en prenant la décision contestée, aurait porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et aurait méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Il n'est pas davantage fondé à soutenir, pour les mêmes motifs, que la décision litigieuse serait entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation.
En ce qui concernant la décision fixant le pays de destination :
15. Il résulte de ce qui a été dit aux points 11. à 14. du présent jugement que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Il suit de là que le moyen tiré de ce que la décision fixant le pays de destination doit être annulée par voie de conséquence de l'illégalité entachant la décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut qu'être écarté.
16. Il résulte de tout ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 18 décembre 2022 par lequel la préfète du Val-de-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination duquel il pourra être reconduit d'office. Il y a lieu, par voie de conséquence, de rejeter ses conclusions aux fins d'annulation ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et les conclusions qu'il a présentées sur le fondement de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Val-de-Marne.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 5 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Bonneau-Mathelot, présidente,
Mme Luneau, première conseillère,
M. Demas, conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.
La rapporteure,
F. LUNEAU
La présidente,
S. BONNEAU-MATHELOTLa greffière,
S. SCHILDER
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
N°2300410