Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2305881

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2305881
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. B, qui contestait la décision du 28 avril 2023 de la préfète du Val-de-Marne classant sans suite sa demande de naturalisation. Le tribunal a jugé que la procédure dématérialisée était applicable et que la mise en demeure de produire des pièces complémentaires, notifiée via l'application informatique dédiée, était régulière. Il a considéré que M. B, qui n'avait pas consulté son compte personnel, ne pouvait se prévaloir de sa propre négligence pour contester le classement sans suite. La solution retenue s'appuie sur l'article 40 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 et l'article 35 du même décret, ainsi que sur l'arrêté du 3 février 2023.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance n° 2310444/1 du 8 juin 2023, la présidente de la 1ère section du tribunal administratif de Paris a transmis au tribunal administratif de Melun la requête présentée par M. A B.

Par cette requête, enregistrée au greffe du tribunal administratif de Paris le 9 mai 2023, et un mémoire complémentaire enregistré au greffe du tribunal administratif de Melun le

28 juillet 2023, M. A B doit être regardé comme demandant au tribunal d'annuler la décision du 28 avril 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation.

M. B soutient que :

- le motif invoqué par la préfecture pour motiver la décision attaquée est injustifié ;

- il n'a reçu aucune notification dans sa boîte électronique ni par message ni par courrier postal et a découvert la demande de pièce par hasard en consultant son espace personnel en février 2023 ;

- il dispose des pièces demandées à savoir le carnet de santé de sa fille et le bulletin n° 3 ;

- redéposer une demande de naturalisation impliquerait de refaire la formation de langue française qu'il a réussi d'une valeur de 150 euros et dont l'attestation est valable uniquement

deux ans et à redemander l'ensemble des documents officiels dont l'obtention demande beaucoup de temps ;

- il n'a pas consulté son compte personnel dès lors qu'il n'y voyait pas d'intérêt en l'absence de demande faite par cette voie de la part de la préfecture.

Par un mémoire en défense, enregistré le 26 juillet 2023, la préfète du Val-de-Marne, représentée par la SELARL Actis Avocats, agissant par Me Termeau, conclut au rejet de la requête de M. B en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 13 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 13 juin 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n ° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française ;

- le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ;

- l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française ;

- l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du

30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, et notamment son article 3 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Avirvarei, conseillère.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, qui a présenté une demande de naturalisation, demande l'annulation de la décision du 28 avril 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation pour défaut de production des pièces complémentaires dans le délai fixé par une mise en demeure adressée sur le fondement de l'article 40 du décret n° 93-1362 du

30 décembre 1993.

Le droit applicable :

2. D'une part, aux termes de l'article 40 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " L'autorité qui a reçu la demande () peut, à tout moment de l'instruction de la demande de naturalisation (), mettre en demeure le demandeur de produire les pièces complémentaires ou d'accomplir les formalités administratives qui sont nécessaires à l'examen de sa demande. / Si le demandeur ne défère pas à cette mise en demeure dans le délai qu'elle fixe, la demande peut être classée sans suite. Le demandeur est informé par écrit de ce classement ". Le classement sans suite prononcé en application de ces dispositions constitue une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir.

3. D'autre part, aux termes de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993 dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021 applicable à la décision attaquée :

" Hormis le cas où elle est déposée à l'aide de l'application informatique dédiée accessible par le réseau Internet, la demande en vue d'obtenir la naturalisation ou la réintégration est établie en deux exemplaires dûment renseignés, datés et signés par le demandeur ou par son ou ses représentants légaux qui précisent leurs noms, prénoms et qualité. Elle est déposée auprès du préfet désigné, selon le département de résidence du demandeur, par arrêté du ministre chargé des naturalisations ou, à Paris, à la préfecture de police / () / Lorsque la demande a été déposée au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa, la notification à l'intéressé se fait au moyen de cette application ".

4. Le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique, qui a été pris sur le fondement de l'article L. 112-10 du code des relations entre le public et l'administration, prévoit, dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021, que les exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ne concernent pas les demandes de naturalisation présentées par les personnes résidant dans les départements désignés par arrêté du ministre chargé des naturalisations. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française : " Les usagers sollicitant la nationalité française par décision de l'autorité publique, domiciliés dans les départements de () Val-de-Marne () peuvent utiliser le téléservice mis à leur disposition à partir du 5 août 2021 ".

5. Il en résulte que les dispositions des articles L. 112-8 et L. 112-9 du code des relations entre le public et l'administration s'appliquent à ces demandes, notamment le deuxième alinéa de l'article L. 112-9 qui prévoit que " lorsqu'elle met en place un ou plusieurs téléservices, l'administration rend accessibles leurs modalités d'utilisation, notamment les modes de communication possibles () ".

6. En l'occurrence, avant l'entrée en vigueur du décret n° 2023-65 du 3 février 2023 et de l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, aucune disposition réglementaire nationale ne précisait les conditions dans lesquelles devaient s'effectuer les notifications adressées au demandeur au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993. Aucune disposition de cette nature ne prévoyait en particulier la règle, fixée désormais au dernier alinéa de l'article 3 dudit arrêté, selon laquelle, " tout message sur l'espace personnel de l'usager est réputé lui être notifié à la date de sa première consultation, certifiée par l'accusé de lecture délivré par l'application " et à défaut de consultation du message de l'autorité administrative " dans le délai de quinze jours calendaire suivant sa date de mise à disposition sur l'espace personnel, ce message ainsi que, le cas échéant, le fichier joint, sont réputés notifiés à cette dernière date, à l'issue de ce délai ".

7. D'une part, il résulte des dispositions précitées de l'article 40 et du dernier alinéa de l'article 35 du décret n° 93-1362 dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée, qu'il appartient à l'administration d'établir, par tout moyen, la date de la notification de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires nécessaires à l'examen de la demande de naturalisation, sauf à avoir prévu des modalités de notification qui permettent de considérer qu'une telle mise en demeure est réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou à compter de sa mise à disposition.

8. D'autre part, le défaut de production des pièces complémentaires dans le délai imparti peut, à lui seul, légalement justifier une décision de classement sans suite. Toutefois, l'impossibilité de produire les pièces dans le délai imparti, à raison de circonstances imprévisibles et indépendantes de la volonté du demandeur, dont ce dernier a justifié et informé l'administration dans les meilleurs délais, est de nature à faire obstacle à un tel classement sans suite. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle normal sur le respect de ces conditions d'application de l'article 40 du décret du 30 décembre 1993. En l'absence de production des pièces demandées dans le délai imparti et de justification d'une impossibilité de respecter ce délai, l'autorité administrative dispose d'un large pouvoir d'appréciation pour user de la faculté de classer sans suite la demande. Le juge de l'excès de pouvoir n'exerce alors plus qu'un contrôle restreint, en tenant compte de l'objet de la décision de classement sans suite, qui consiste seulement à mettre fin à l'instruction de la demande sans y statuer, et de la finalité du régime de classement sans suite, qui est d'améliorer l'efficacité des procédures d'instruction des demandes de naturalisation.

L'examen des moyens :

9. En premier lieu, il est constant que la préfète du Val-de-Marne a mis en demeure M. B de produire des pièces complémentaires nécessaires à l'instruction de sa demande de naturalisation dans un délai de deux mois, par un acte du 14 septembre 2022.

10. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la capture d'écran produite par la préfète du Val-de-Marne, que M. B a produit les pièces complémentaires exigées le 15 février 2023.

11. En troisième lieu, l'intéressé soutient qu'il n'a reçu aucune notification dans sa boîte électronique, ni par message ni par courrier postal, et qu'il a découvert la demande de pièce par hasard en consultant son espace personnel en février 2023.

12. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète ait prévu des modalités de notification permettant de considérer qu'une telle mise en demeure soit réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou à compter de sa mise à disposition. Il lui appartient donc d'établir par tout moyen la date de la notification à l'intéressé de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires.

13. En l'espèce, en se bornant à produire une capture d'écran de l'espace personnel de M. B indiquant uniquement que la demande a été faite le 14 septembre 2022 à 9h40 et qu'un retour a été reçu le 15 février 2023 à 16h26, la préfète du Val-de-Marne n'établit pas la date à laquelle l'intéressé a reçu la demande de pièces complémentaires ni donc qu'il n'y a pas répondu dans le délai de deux mois courant à compter de la réception de la demande. Il s'ensuit que le motif de la décision attaquée selon lequel M. B n'a pas produit les pièces complémentaires sollicitées dans le délai imparti est erroné.

14. Dans ces conditions, M. B est fondé à soutenir que c'est à tort que la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation. La décision classant sans suite sa demande de naturalisation doit par suite être annulée. Il appartiendra en conséquence à la préfète du Val-de-Marne de reprendre l'instruction de sa demande.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 28 avril 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite la demande de naturalisation de M. B est annulée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Xavier Pottier, président,

Mme Andreea Avirvarei, conseillère,

Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

A. Avirvarei

Le président,

X. PottierLa greffière,

C. Mahieu

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,