Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2305971
jeudi 26 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2305971 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 8ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires enregistrés le 13 juin 2023 et les 18 janvier et 18 mars 2024, M. B A, représenté par Me Anwar, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 14 avril 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation ;
2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de reprendre l'instruction de sa demande et de lui attribuer la nationalité française dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous une astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros au titre de l'article
L. 761-1 du code de justice administrative.
M. B A soutient que :
- il a été scolarisé en France dès l'école primaire et depuis 2019 il effectue des études supérieures à l'université d'Evry ;
- des gendarmes se sont présentés une seule fois à son domicile à la fin du mois de
mai 2022 et ils lui ont indiqué qu'il sera convoqué dans le cadre de l'instruction de sa demande de naturalisation ; il n'a eu aucun appel ni message de la part de la gendarmerie en mai, juin et
juillet 2022 ;
- il a été convoqué pour un entretien d'assimilation le 1er juillet 2022 qui s'est déroulé sans aucun obstacle ;
- il a toujours été domicilié à Nangis chez ses parents ;
- dès lors que les examens du second semestre ont lieu en mai, en juin il n'avait plus de cours à suivre ni d'examens ;
- il a sollicité de son opérateur téléphonique le détail des appels reçus et/ou manqués pour le verser au débat mais sa demande est restée sans réponse ;
- il a déposé sa demande en septembre 2020, soit il y a plus de trois ans, ce qui le bloque dans toutes ses démarches et ne facilitera pas son accès au marché du travail après ses études.
Par un mémoire en défense, enregistré le 27 juin 2023, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête de M. A en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 21 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 8 avril 2024 à 12 heures.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code civil ;
- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Avirvarei, conseillère ;
- les observations de M. A.
Une note en délibéré présentée par M. A a été enregistrée le 14 septembre 2024 et n'a pas été communiquée.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, qui a présenté une demande de naturalisation le 16 septembre 2020, demande l'annulation de la décision du 14 avril 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation pour défaut de présentation aux services de police et de gendarmerie dans le cadre de l'enquête prévue à l'article 36 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993. Cette décision repose sur les motifs suivants : " vous n'avez pas déféré aux convocations le 01/06/2022 et le 10/06/2022 sans compter les multiples tentatives de prises de contacts téléphoniques, de passages à votre domicile de la Gendarmerie Nationale, ce qui ne me permet pas de vérifier que vous remplissez les conditions requises par la loi, notamment en termes de comportement. / Ne pouvant poursuivre l'instruction de votre demande dans les conditions prévues par le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, notamment par ses articles 36 et 40, je vous informe que j'ai décidé de procéder à son classement sans suite ".
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article 36 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " Toute demande de naturalisation ou de réintégration fait l'objet d'une enquête. / Dès la délivrance du récépissé prévu à l'article 21-25-1 du code civil constatant la remise de toutes les pièces nécessaires à la constitution d'un dossier complet, l'autorité publique auprès de laquelle la demande a été déposée sollicite la réalisation d'une enquête. / Cette enquête, qui porte sur la conduite et le loyalisme du demandeur, est effectuée par les services de police ou de gendarmerie territorialement compétents. Elle peut être complétée par une consultation des organismes consulaires et sociaux ". Aux termes du premier alinéa de l'article 40 de ce même décret " L'autorité qui a reçu la demande ou le ministre chargé des naturalisations peut, à tout moment de l'instruction de la demande de naturalisation ou de réintégration, mettre en demeure le demandeur de produire les pièces complémentaires ou d'accomplir les formalités administratives qui sont nécessaires à l'examen de sa demande. / Si le demandeur ne défère pas à cette mise en demeure dans le délai qu'elle fixe, la demande peut être classée sans suite. Le demandeur est informé par écrit de ce classement ".
3. S'il est loisible au préfet d'appliquer les dispositions de l'article 40 du décret du 30 décembre 1993 précité pour le bon accomplissement de l'enquête prévue à l'article 36 du même décret, il lui incombe néanmoins, dans ce cas, de respecter toutes les conditions prévues à l'article 40, et notamment la condition de mettre lui-même en demeure le demandeur d'accomplir la formalité administrative qu'il détermine. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi de moyens en ce sens à l'appui d'un recours dirigé contre une décision de classement sans suite prise en application de ces dispositions, de contrôler si cette décision ne repose pas sur une erreur de droit ou de fait, une erreur commise dans l'appréciation des conditions réglementaires ou une erreur manifeste d'appréciation de l'ensemble de la situation du demandeur.
4. En l'espèce, si M. A ne soulève pas de moyen tiré de la méconnaissance des conditions prévues à l'article 40 précité, il soutient toutefois que les gendarmes ne se sont présentés à son domicile qu'une seule fois à la fin du mois de mai 2022 et qu'il n'a reçu aucune convocation, ni même aucune invitation, à se présenter auprès des services de gendarmerie. M. A invoque ainsi une erreur de fait.
5. Le préfet de Seine-et-Marne fait valoir que le requérant n'a pas répondu aux sollicitations des agents de la gendarmerie nationale le 1er et le 10 juin 2022 et qu'il n'a pas permis à ce service de mener l'enquête nécessaire en refusant l'accès à son domicile alors qu'il était présent. Il produit pour ce faire un procès-verbal indiquant, d'une part, que le 1er juin 2022 des gendarmes se sont rendus au domicile de l'intéressé mais que celui-ci n'était pas présent, qu'ils l'ont contacté téléphoniquement et que ce dernier s'était engagé à les recontacter dès son retour à Nangis pour fixer un rendez-vous, d'autre part, que le 10 juin 2022, n'ayant eu aucune nouvelle de la part de l'intéressé, des gendarmes se sont présentés à nouveau à son domicile et que M. A, présent à son domicile, a expliqué qu'il était en visioconférence avec son école pour ses études et qu'il ne pouvait pas les faire entrer mais qu'il s'engageait à les recontacter rapidement, et enfin, que restant toujours sans nouvelles, les services de la gendarmerie ont recontacté téléphoniquement M. A à des multiples reprises au cours du mois de juin ainsi qu'à la fin du mois de juillet 2022, qu'il ne s'est pas présenté aux rendez-vous et n'était pas présent à son domicile lors des patrouilles réalisées.
6. Toutefois, si les faits relatés dans le procès-verbal précité - qui ne présente pas de caractère judiciaire - permettent d'illustrer quelques tentatives de la part des services de gendarmerie pour convenir d'un rendez-vous avec M. A, ils ne permettent pas d'établir que des convocations lui auraient été adressées ainsi que le relève la décision attaquée. Ils ne permettent pas non plus d'établir que les services de gendarmerie auraient vainement proposé des dates pour la réalisation de l'enquête, alors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que M. A aurait opposé un refus délibéré, des manœuvres dilatoires ou une inertie aux services de gendarmerie. Ainsi, le requérant est fondé à soutenir que le préfet de Seine-et-Marne a commis une erreur de fait en classant sans suite la demande de naturalisation de M. A au motif qu'il n'aurait " pas déféré aux convocations le 01/06/2022 et le 10/06/2022 " et au motif, insuffisamment étayé, que de " multiples tentatives de prises de contacts téléphoniques, de passages à [son] domicile de la Gendarmerie Nationale " auraient été vainement faites depuis lors.
7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la décision du 14 avril 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation sur le fondement de ces seuls motifs erronés en fait.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
8. L'exécution du présent jugement implique nécessairement que le préfet de
Seine-et-Marne, ou tout autre préfet territorialement compétent, reprenne immédiatement l'instruction de la demande de naturalisation de M. A. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement à M. A d'une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision du 14 avril 2023 par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a classé sans suite la demande de naturalisation de M. A est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne, ou tout autre préfet territorialement compétent, de reprendre immédiatement l'instruction de la demande de naturalisation de M. A.
Article 3 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur.
Copie en sera adressée au préfet de Seine-et-Marne.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Xavier Pottier, président,
Mme Andreea Avirvarei, conseillère,
Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.
La rapporteure,
A. Avirvarei
Le président,
X. PottierLa greffière,
C. Mahieu
La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,