Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2309589
mardi 24 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2309589 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 7ème chambre |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 15 septembre 2023, Mme C D épouse E demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 18 juillet 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté la demande de regroupement familial qu'elle a formée au bénéfice de son époux, M. A E ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'autoriser le regroupement familial.
Elle soutient que :
- la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 modifié dès lors qu'elle justifie de ressources stables supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa vie personnelle et familiale, en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3 de la convention internationale des droits de l'enfants.
Par un mémoire en défense enregistré le 26 août 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par Mme D épouse E ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale des droits de l'enfants ;
- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de M. Duhamel a été entendu au cours de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C D épouse E, de nationalité algérienne, est titulaire d'un certificat de résidence algérien de dix ans valable jusqu'au 5 juillet 2031. Elle a déposé une demande de regroupement familial le 11 janvier 2021 qui a été enregistrée par les services de l'office français de l'immigration et de l'intégration le 5 janvier 2022, au bénéfice de son époux, M. A E, de nationalité algérienne. Par une décision du 18 juillet 2023, la préfète du Val-de-Marne a refusé de faire droit à sa demande au motif qu'elle ne justifiait pas de ressources stables et suffisantes. Mme D épouse E demande au tribunal d'annuler cette décision.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l'article 4 de l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 : " Les membres de famille qui s'établissent en France sont mis en possession d'un certificat de résidence de même durée de validité que celui de la personne qu'ils rejoignent. / () l'admission sur le territoire français en vue de l'établissement des membres de famille d'un ressortissant algérien titulaire d'un certificat de résidence d'une durée de validité d'au moins un an, présent en France depuis au moins un an sauf cas de force majeure, et l'octroi du certificat de résidence sont subordonnés à la délivrance de l'autorisation de regroupement familial par l'autorité française compétente. / Le regroupement familial ne peut être refusé que pour l'un des motifs suivants : / 1. Le demandeur ne justifie pas de ressources stables et suffisantes pour subvenir aux besoins de sa famille. Sont prises en compte toutes les ressources du demandeur et de son conjoint indépendamment des prestations familiales. L'insuffisance des ressources ne peut motiver un refus si celles-ci sont égales ou supérieures au salaire minimum interprofessionnel de croissance ; / 2. Le demandeur ne dispose ou ne disposera à la date d'arrivée de sa famille en France d'un logement considéré comme normal pour une famille comparable vivant en France. / () / Le regroupement familial est sollicité pour l'ensemble des personnes désignées au titre II du Protocole annexé au présent Accord. () ". Aux termes de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour l'application du 1° de l'article L. 434-7, les ressources du demandeur et de son conjoint qui alimenteront de façon stable le budget de la famille sont appréciées sur une période de douze mois par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum de croissance au cours de cette période. Ces ressources sont considérées comme suffisantes lorsqu'elles atteignent un montant équivalent à : 1° Cette moyenne pour une famille de deux ou trois personnes () ".
3. Il résulte de la combinaison des stipulations précitées et des dispositions de l'article R. 434-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui sont applicables aux ressortissants algériens dès lors qu'elles sont compatibles avec les stipulations de l'accord franco-algérien, que le caractère suffisant du niveau de ressources du demandeur est en principe apprécié sur la période de douze mois précédant le dépôt de la demande de regroupement familial, par référence à la moyenne mensuelle du salaire minimum interprofessionnel de croissance au cours de cette même période. En application du décret du 18 décembre 2019 portant relèvement du salaire minimum de croissance, le montant mensuel net du salaire minimum interprofessionnel de croissance était de 1 218,60 euros pour l'année 2020.
4. Alors que, dans son avis défavorable du 19 avril 2022, l'Office français de l'immigration et de l'intégration a considéré que Mme D épouse E ne justifiait pas des ressources suffisantes pour remplir la condition de ressources exigée par les dispositions rappelées aux points 2 et 3 dès lors qu'elle avait perçu un revenu mensuel moyen de 1018 euros net durant les douze mois précédent sa demande en sa qualité d'auto-entrepreneur, la préfète du Val-de-Marne, pour refuser de faire droit à cette demande, s'est fondée à la fois sur l'insuffisance et sur l'instabilité de ses ressources au titre de la période de référence.
5. En se bornant à se prévaloir d'une attestation de rémunération établie le 7 janvier 2021 par le cabinet F. G. Consult dans le cadre d'une mission de conseil fiscal souscrite par Mme D épouse E, selon laquelle la requérante aurait perçu un revenu moyen net mensuel d'un montant de 1228 euros entre le 1er janvier et le 31 décembre 2020 au titre de l'activité de son auto-entrepreneur, qui n'est corroborée par aucune autre pièce du dossier, la requérante ne justifie ni du caractère suffisant ni de la stabilité de ses ressources.
6. Ainsi, Mme D épouse E n'est pas fondée à soutenir qu'en lui refusant le regroupement familial au bénéfice de son époux, la préfète du Val-de-Marne a commis une erreur d'appréciation au regard des dispositions législatives et réglementaires citées aux points 2 et 3 du présent jugement.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
8. Si le préfet est en droit de rejeter une demande de regroupement familial au motif que l'étranger ne remplirait pas l'une ou l'autre des conditions légales requises, il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu de rejeter la demande en pareil cas s'il est porté une atteinte excessive au droit de l'étranger de mener une vie familiale normale, tel que protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ou lorsqu'il est porté atteinte à l'intérêt supérieur d'un enfant, tel que protégé par les stipulations du 1 de l'article 3 de la convention relative aux droits de l'enfant.
9. D'une part, contrairement à ce que soutient Mme D épouse E, la préfète ne s'est pas bornée, pour lui refuser le regroupement familial, à vérifier le respect des conditions posées par les dispositions législatives et réglementaires applicables à cette demande de titre de séjour, mais a également tenu compte des effets de sa décision sur son droit à mener une vie privée et familiale normale en France.
10. D'autre part, il ressort des pièces du dossier que Mme D épouse E s'est mariée en Algérie le 18 juillet 2011 avec un compatriote algérien, M. A E avec lequel elle a eu un enfant, F, née le 31 juillet 2022, postérieurement à la date de dépôt de sa demande de regroupement familial, et de nationalité algérienne.
11. Pour établir la réalité des relations qu'elle entretient avec son époux et son enfant, la requérante se borne à produire son acte de mariage ainsi que l'acte de naissance de sa fille. Ces seuls éléments ne permettent pas de caractériser la nature et l'intensité des liens qu'elle entretient avec son époux et son enfant, en particulier leur ancienneté et leur stabilité. Dans ces conditions, et eu égard notamment au mode de vie séparé qu'ont adopté les intéressés depuis l'arrivée en France de Mme D épouse E et la naissance de leur enfant et alors que les ressources de l'intéressée ne présentent pas de caractère stable et suffisant, la décision attaquée ne peut être regardée comme ayant porté une atteinte disproportionnée au droit de Mme D épouse E au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
12. Pour les mêmes motifs, ce refus n'a pas méconnu l'intérêt supérieur de son enfant, consacré par les stipulations du premier paragraphe de l'article 3 de la convention internationale de New-York du 26 janvier 1990 relative aux droits de l'enfant et n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation sur sa situation.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme D épouse E doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions tendant à l'annulation de la décision attaquée, n'implique aucune mesure particulière d'exécution. Par suite, les conclusions susvisées ne peuvent être accueillies.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme D épouse E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D épouse E et à la préfète du Val-de-Marne.
Copie en sera adressée pour son information au ministre de l'intérieur.
Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024 à laquelle siégeaient :
Mme Gougot, présidente,
M. Duhamel, premier conseiller,
Mme Prissette, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 24 septembre 2024.
Le rapporteur,
B. DUHAMEL
La présidente,
I. GOUGOTLa greffière,
M. B
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,1