Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2311562

jeudi 26 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2311562
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation8ème chambre
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a été saisi par Mme B d’un recours en excès de pouvoir contre la décision du 17 août 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation, faute de production de pièces complémentaires dans le délai imparti. La requérante contestait le motif de ce classement, affirmant avoir fourni toutes les pièces demandées et n’avoir pas reçu la notification de la mise en demeure dans sa boîte électronique. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que la procédure dématérialisée était applicable dans le Val-de-Marne et que la notification de la mise en demeure, effectuée via l’application informatique dédiée, était régulière. La solution retenue s’appuie sur l’article 40 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 et les textes relatifs à la dématérialisation des procédures de naturalisation.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 novembre 2023, Mme A B doit être regardée comme demandant au tribunal d'annuler la décision du 17 août 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation, ainsi que la décision implicite de rejet prise sur son recours gracieux formé le 24 août 2023 contre cette décision.

Mme B soutient que :

- le motif invoqué par la préfecture est injustifié ;

- elle a fourni toutes les pièces demandées ;

- elle n'a reçu aucune notification dans sa boîte électronique pour la mise en demeure du 2 février 2023 et a découvert la demande de pièce par hasard en consultant son espace personnel.

Par un mémoire en défense, enregistré le 11 janvier 2024, la préfète du Val-de-Marne, représentée par la SELARL Actis Avocats, agissant par Me Termeau, conclut au rejet de la requête de Mme B en faisant valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 13 mai 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 13 juin 2024 à 12 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code civil ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 relatif aux déclarations de nationalité, aux décisions de naturalisation, de réintégration, de perte, de déchéance et de retrait de la nationalité française ;

- le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ;

- l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française ;

- l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du

30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, et notamment son article 3 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Avirvarei, conseillère.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, qui a présenté une demande de naturalisation, demande l'annulation de la décision du 17 août 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation pour défaut de production des pièces complémentaires dans le délai fixé par une mise en demeure adressée sur le fondement de l'article 40 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, et l'annulation de la décision implicite de rejet prise sur son recours gracieux formé le 24 août 2023 contre cette décision.

Le droit applicable :

2. D'une part, aux termes de l'article 40 du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993 : " L'autorité qui a reçu la demande () peut, à tout moment de l'instruction de la demande de naturalisation (), mettre en demeure le demandeur de produire les pièces complémentaires ou d'accomplir les formalités administratives qui sont nécessaires à l'examen de sa demande. / Si le demandeur ne défère pas à cette mise en demeure dans le délai qu'elle fixe, la demande peut être classée sans suite. Le demandeur est informé par écrit de ce classement ". Le classement sans suite prononcé en application de ces dispositions constitue une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir.

3. D'autre part, aux termes de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993 dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021 applicable à la décision attaquée :

" Hormis le cas où elle est déposée à l'aide de l'application informatique dédiée accessible par le réseau Internet, la demande en vue d'obtenir la naturalisation ou la réintégration est établie en deux exemplaires dûment renseignés, datés et signés par le demandeur ou par son ou ses représentants légaux qui précisent leurs noms, prénoms et qualité. Elle est déposée auprès du préfet désigné, selon le département de résidence du demandeur, par arrêté du ministre chargé des naturalisations ou, à Paris, à la préfecture de police / () / Lorsque la demande a été déposée au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa, la notification à l'intéressé se fait au moyen de cette application ".

4. Le décret n° 2015-1423 du 5 novembre 2015 relatif aux exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique, qui a été pris sur le fondement de l'article L. 112-10 du code des relations entre le public et l'administration, prévoit, dans sa rédaction issue du décret n° 2021-992 du 26 juillet 2021, que les exceptions à l'application du droit des usagers de saisir l'administration par voie électronique ne concernent pas les demandes de naturalisation présentées par les personnes résidant dans les départements désignés par arrêté du ministre chargé des naturalisations. Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 30 juillet 2021 fixant le calendrier de déploiement des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française : " Les usagers sollicitant la nationalité française par décision de l'autorité publique, domiciliés dans les départements de () Val-de-Marne () peuvent utiliser le téléservice mis à leur disposition à partir du 5 août 2021 ".

5. Il en résulte que les dispositions des articles L. 112-8 et L. 112-9 du code des relations entre le public et l'administration s'appliquent à ces demandes, notamment le deuxième alinéa de l'article L. 112-9 qui prévoit que " lorsqu'elle met en place un ou plusieurs téléservices, l'administration rend accessibles leurs modalités d'utilisation, notamment les modes de communication possibles () ".

6. En l'occurrence, avant l'entrée en vigueur du décret n° 2023-65 du 3 février 2023 et de l'arrêté du 3 février 2023 pris pour l'application du décret n° 93-1362 du 30 décembre 1993, relatif aux modalités de dépôt et aux conditions de notification des communications de l'administration dans le cadre des différentes procédures dématérialisées d'acquisition ou de perte de la nationalité française, aucune disposition réglementaire nationale ne précisait les conditions dans lesquelles devaient s'effectuer les notifications adressées au demandeur au moyen de l'application informatique mentionnée au premier alinéa de l'article 35 du décret du 30 décembre 1993. Ainsi, aucune disposition réglementaire nationale ne prévoyait la règle, fixée désormais au dernier alinéa de l'article 3 dudit arrêté, selon laquelle, " tout message sur l'espace personnel de l'usager est réputé lui être notifié à la date de sa première consultation, certifiée par l'accusé de lecture délivré par l'application " et à défaut de consultation du message de l'autorité administrative " dans le délai de quinze jours calendaire suivant sa date de mise à disposition sur l'espace personnel, ce message ainsi que, le cas échéant, le fichier joint, sont réputés notifiés à cette dernière date, à l'issue de ce délai ".

7. D'une part, il résulte des dispositions précitées de l'article 40 et du dernier alinéa de l'article 35 du décret n° 93-1362 dans sa rédaction en vigueur à la date de la décision attaquée, qu'il appartient à l'administration d'établir, par tout moyen, la date de la notification de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires nécessaires à l'examen de la demande de naturalisation, sauf à avoir prévu des modalités de notification qui permettent de considérer qu'une telle mise en demeure est réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou à compter de sa mise à disposition.

8. D'autre part, le défaut de production des pièces complémentaires dans le délai imparti peut, à lui seul, légalement justifier une décision de classement sans suite. Toutefois, l'impossibilité de produire les pièces dans le délai imparti, à raison de circonstances imprévisibles et indépendantes de la volonté du demandeur, dont ce dernier a justifié et informé l'administration dans les meilleurs délais, est de nature à faire obstacle à un tel classement sans suite. Le juge de l'excès de pouvoir exerce un contrôle normal sur le respect de ces conditions d'application de l'article 40 du décret du 30 décembre 1993. En l'absence de production des pièces demandées dans le délai imparti et de justification d'une impossibilité de respecter ce délai, l'autorité administrative dispose d'un large pouvoir d'appréciation pour user de la faculté de classer sans suite la demande. Le juge de l'excès de pouvoir n'exerce alors plus qu'un contrôle restreint, en tenant compte de l'objet de la décision de classement sans suite, qui consiste seulement à mettre fin à l'instruction de la demande sans y statuer, et de la finalité du régime de classement sans suite, qui est d'améliorer l'efficacité des procédures d'instruction des demandes de naturalisation.

L'examen des moyens :

9. En premier lieu, il est constant que la préfète du Val-de-Marne a mis en demeure Mme B de produire des pièces complémentaires nécessaires à l'instruction de sa demande de naturalisation dans un délai de deux mois, par un acte du 2 février 2023.

10. En deuxième lieu, il ressort des pièces du dossier, et notamment de la capture d'écran produite par la préfète du Val-de-Marne, que Mme B a produit les pièces complémentaires exigées le 22 avril 2023.

11. En troisième lieu, l'intéressée soutient qu'elle n'a reçu aucune notification dans sa boîte électronique et qu'elle a découvert la demande de pièce par hasard en consultant son espace personnel.

12. Il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète ait prévu des modalités de notification permettant de considérer qu'une telle mise en demeure soit réputée notifiée à partir de sa première consultation dans un certain délai ou à compter de sa mise à disposition. Il lui appartient donc d'établir par tout moyen la date de la notification à l'intéressée de la mise en demeure de produire les pièces complémentaires.

13. En se bornant à produire une capture d'écran de l'espace personnel de Mme B indiquant uniquement que la demande a été faite le 2 février 2023 à 8h24 et qu'un retour a été reçu le 22 avril 2023 à 12h29, la préfète du Val-de-Marne n'établit pas la date à laquelle l'intéressée a reçu la demande de pièces complémentaires ni donc qu'elle n'y a pas répondu dans le délai imparti. Il s'ensuit que le motif de la décision attaquée selon lequel Mme B n'aurait pas produit les pièces complémentaires sollicitées dans le délai imparti est erroné.

14. Dans ces conditions, Mme B est fondée à soutenir que c'est à tort que la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite sa demande de naturalisation. La décision classant sans suite sa demande de naturalisation doit par suite être annulée ainsi que, par voie de conséquence, le rejet de son recours gracieux formé le 24 août 2023. Il appartiendra en conséquence à la préfète du Val-de-Marne de reprendre l'instruction de sa demande.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 août 2023 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a classé sans suite la demande de naturalisation de Mme B et le rejet de son recours gracieux formé le

24 août 2023 contre cette décision sont annulés.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

Délibéré après l'audience du 10 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Xavier Pottier, président,

Mme Andreea Avirvarei, conseillère,

Mme Jeanne Darracq-Ghitalla-Ciock, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 septembre 2024.

La rapporteure,

A. Avirvarei

Le président,

X. PottierLa greffière,

C. Mahieu

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,