Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2402340

jeudi 1 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2402340
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de MELUN a rejeté la requête de M. D, ressortissant comorien, contestant un arrêté préfectoral du 22 février 2024 lui faisant obligation de quitter sans délai le territoire français avec une interdiction de retour de trois ans. Le tribunal a estimé que la décision était suffisamment motivée et que le requérant avait bien été entendu lors de son audition. Il a considéré que la menace pour l'ordre public n'était pas établie, mais a fondé la mesure sur l'irrégularité du séjour et l'absence de demande de titre, en application des articles L. 611-1, L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est le rejet de la requête.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 février 2024, M. A D, représenté par Me Mesureur, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté en date du 22 février 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.800 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que la décision contestée a été prise sans qu'il ait été entendu, qu'elle est insuffisamment motivée car elle ne fait pas état des membres de sa famille présents sur le territoire, qu'elle est entachée d'une erreur de droit car sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public et il a entamé des démarches pour se voir délivrer un titre de séjour, qu'elle méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et que la décision portant interdiction de retour pour une durée de trois ans est excessive.

Le 10 juin 2024, la préfète du Val-de-Marne a communiqué des pièces mais n'a pas présenté de mémoire en défense.

Vu :

- l'arrêté attaqué ;

- les autres pièces du dossier.

Vu :

-la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

-le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

-le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Aymard, vice-président, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, en application des dispositions de l'article R. 776-13-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Après avoir, au cours de l'audience publique du 11 juin 2024, tenue en présence de Mme Riellant, greffière d'audience, présenté son rapport et entendu :

- les observations de Me Carolin, représentant M. D, requérant, absent, qui indique qu'il a été interpellé et placé en garde à vue pour des faits qui n'ont été suivis d'aucune poursuite, que la menace à l'ordre public n'est pas établie, qu'il est entré en France en janvier 2023 pour rejoindre sa fratrie, qu'il est infirmier et peut donc travailler, qu'il aide aujourd'hui une personne handicapée et qui précise qu'il n'a aucune demande en cours auprès de la préfecture ;

- les observations de Me Rahmouni, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui relève que l'intéressé est venu par bateau de manière irrégulière et que donc la mesure contestée est fondée.

Considérant ce qui suit :

1. M. A D, ressortissant comorien né le 19 décembre 1992 à Djoidjou (Grande Comore), entré en France selon ses dires le 1er février 2023, a été interpellé le 21 février 2024 pour des faits de nature pénale à Alfortville (Val-de-Marne). Ne pouvant justifier de la régularité de son séjour sur le territoire, il a été placé en retenue administrative et a fait l'objet, le 22 février 2024, par la préfète du Val-de-Marne, d'une obligation de quitter sans délai le territoire français assortie d'une interdiction de retour pour une durée de trois ans. Par une requête enregistrée le 23 février 2024, il a demandé l'annulation de cette décision. Au cours de son audition, il a mentionné une adresse à Pontault-Combault (Seine-et-Marne), 47 rue de la Libération chez M. C.

2. Aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : 1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ;( ) ". Aux termes de l'article L. 612-1 du même code : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. () ". Aux termes de l'article L. 612-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () ; ".

Sur l'obligation de quitter sans délai le territoire français

3. En premier lieu, le moyen tiré de ce que la décision en cause aurait été prise sans qu'il ait été entendu ne pourra qu'être écarté comme manquant en fait, M. D ayant été auditionné par les forces de police le 21 février 2024 à 17 heures.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ". La décision querellée du 22 février 2024 de la préfète du Val-de-Marne mentionne de façon suffisamment précise les motifs de droit et de fait qui en constituent le fondement et notamment que l'intéressé se trouvait en situation irrégulière en France et n'avait pas entrepris de démarches en vue d'une régularisation, et que la décision prise ne contrevenait pas aux stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Dans ces conditions, l'autorité préfectorale n'étant pas tenue de mentionner l'ensemble des éléments de la situation de l'intéressée, mais seulement ceux sur lesquels elle a fondé sa décision, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision en litige, dans l'ensemble de ses dispositions, doit être écarté.

5. En troisième lieu, et ainsi qu'il l'a été dit plus haut, M. D n'a pas été en mesure de justifier de son entrée régulière sur le territoire français lors de son audition, ni de la régularité de son séjour et a même confirmé à l'audience n'avait engagé aucune démarche en vue de la régularisation de sa situation administrative devant le préfet de Seine-et-Marne, la saisine de la préfète du Val-de-Marne en octobre 2023 ne pouvant tenir lieu de cette démarche. C'est donc sans erreur de droit au regard des dispositions du 1°) de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile que la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, la circonstance, à la supposer établie, que sa présence en France ne constituerait pas une menace pour l'ordre public étant sans incidence.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Pour l'application de ces stipulations, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter tout élément permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

7. Il ressort des pièces du dossier que M. D est célibataire et sans enfants, qu'il a vécu dans son pays d'origine jusqu'à l'âge de 30 ans et ne dispose d'aucune autorisation de travail en France. Il n'est ainsi pas fondé à soutenir que la décision contestée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de ces stipulations, quand bien même il disposerait en France de membres de sa famille proche, en situation régulière.

8. Il résulte de ce qui précède que la requête formée par M. D contre la décision par laquelle la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français ne pourra qu'être rejetée.

Sur la décision portant interdiction de retour pour une durée de trois ans

9. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

10. En l'espèce, M. D n'était en France, à la date de la décision attaquée, que depuis à peine un an. Si la préfète du Val-de-Marne, pour fixer à trois ans l'interdiction de retour prononcée à son encontre s'est fondée sur le fait que sa présence en France constituerait une menace pour l'ordre public au motif qu'il aurait été interpellé et placé en garde à vue pour des faits de " agression sexuelle sur mineur de quinze ans par personne ayant autorité commis à Alfortville entre le 01/01/2022 et le 14/12/2023 " elle n'apporte aucun élément sur les faits qui lui sont reprochés, et notamment le procès-verbal de son audition à la suite de ces faits, et ne précise pas les suites apportées par l'autorité judiciaire à ces faits graves qui auraient été au demeurant commis sur une période où l'intéressé n'était pas en France.

11. Il résulte de ce qui précède que M. D est seulement fondé à soutenir que l'interdiction de retour prononcée à son encontre est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation en ce qu'elle a été fixée à trois ans.

Sur les frais du litige

12. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge de l'Etat (préfète du Val-de-Marne) une somme à verser à M. D sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté en date du 22 février 2024 de la préfète du Val-de-Marne est annulé en ce qu'il a prononcé à l'encontre de M. A D une interdiction de retour sur le territoire français pendant une durée de trois ans.

Article 2 : Le surplus de la requête de M. D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A D, à la préfète du Val-de-Marne et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 1er août 2024.

Le magistrat désigné, La greffière,

B : M. Aymard B : N. Riellant

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. Riellant