Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2404133
mardi 30 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2404133 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 3 avril 2024, M. B A, représenté par Me Abdollahi Mandolkani, demande au Tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 19 mars 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités slovaques ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile et de lui délivrer une attestation de demande d'asile ;
3°) à défaut, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour en vue du réexamen de sa situation ;
4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'incompétence ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des dispositions de l'article 29 du règlement n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- la préfète du Val-de-Marne n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des dispositions des articles 4 et 5 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ainsi que des articles 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- l'arrêté attaqué a été pris en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'erreur manifeste d'appréciation.
La préfète du Val-de-Marne a produit des pièces, enregistrées le 28 juin 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 du Parlement européen et du Conseil, établissant les critères et mécanismes de détermination de l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des Etats membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;
- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du Tribunal a désigné M. Gauthier-Ameil, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Gauthier-Ameil, magistrat désigné,
- les observations de Me Abdollahi Mandolkani, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête et qui indique abandonner le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles 4 et 5 du règlement n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, tout en rappelant, notamment, que M. A a été placé en détention en Slovaquie, sans accès à un téléphone, à un avocat, ou à un interprète, que ses effets personnels ont été volés et qu'il a fait l'objet de mauvais traitements ; qu'il a dû mener une grève de la faim pour obtenir l'amélioration de ses conditions de vie ainsi que l'intervention du défenseur des droits slovaques et de plusieurs ONG ; que les autorités slovaques n'ont pas traité avec diligence sa demande d'asile dès lors, notamment, que lors de son audition devant le bureau des migrations du ministère de l'intérieur de la République slovaque, les autorités slovaques ont retenu qu'il était un couturier originaire d'Istanbul alors qu'il n'a jamais exercé cette profession et qu'il est originaire de la province d'Hakkari ; que sa participation à un mouvement tendant à contester les traitements infligés par les autorités slovaques le place dans une situation de vulnérabilité vis-à-vis desdites autorités et qu'un risque de mauvais traitements est à craindre en cas de retour en Slovaquie ; qu'il entretient une relation de concubinage avec une ressortissante française depuis l'année 2022 ;
- les observations de M. A qui réitère les observations présentées par son conseil et rappelle son parcours jusqu'à son arrivée en France ;
- et les observations de Me El Assad, représentant la préfète du Val-de-Marne, qui conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les éléments produits par M. A ne le concernent pas personnellement et présentent un caractère général qui n'est pas de nature à établir l'existence d'un risque de mauvais traitements alors que la Slovaquie est un pays membre de l'Union européenne, partie à la convention de Genève et à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
Après avoir prononcé la clôture de l'instruction à l'issue de l'audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant turc né le 1er avril 1994, a déposé une demande d'asile et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 19 février 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 19 mars 2024, la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de M. A aux autorités slovaques. M. A demande au Tribunal d'annuler cet arrêté.
2. En premier lieu, par un arrêté n° 2022/02671 du 25 juillet 2022, régulièrement
publié au recueil des actes administratifs, la préfète du Val-de-Marne a donné à
Mme D C, directrice des migrations et de l'intégration, délégation de signature aux fins de signer les décisions de transfert prévues par l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué qui manque en fait, doit être écarté.
3. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que la préfète du Val-de-Marne n'aurait pas procédé à un examen sérieux de la situation personnelle de M. A.
4. En troisième lieu, si M. A invoque la méconnaissance des dispositions de l'article 29 du règlement n°603/2013 du 26 juin 2013 susvisé, dispositions qui édictent une obligation d'information au moment où les empreintes digitales de la personne concernée sont prélevées, cette obligation d'information, qui a uniquement pour objet et pour effet de permettre d'assurer la protection effective des données personnelles du demandeur d'asile, ne peut être utilement invoquée, à la différence de l'obligation d'information prévue à l'article 4 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 susvisé, à l'encontre d'une décision portant transfert du demandeur d'asile aux autorités compétentes pour examiner sa demande.
5. En quatrième lieu, aux termes de l'article 3 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé : " () Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'État membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre État membre peut être désigné comme responsable. () ". Aux termes de l'article 17 de ce règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
6. La Slovaquie est un État membre de l'Union européenne et partie tant à la convention de Genève du 28 juillet 1951 sur le statut des réfugiés, complétée par le protocole de New-York, qu'à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en sorte qu'il doit être présumé que la demande d'asile de M. A sera traitée par les autorités slovaques dans des conditions conformes à l'ensemble des garanties exigées par le respect du droit d'asile. Il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il existerait à la date de la décision contestée des raisons sérieuses de croire à l'existence de défaillances systémiques en Slovaquie dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs qui entraîneraient un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne et de nature à renverser cette présomption. Le requérant n'apporte pas davantage d'éléments probants permettant d'établir qu'il risquerait de subir personnellement en Slovaquie en qualité de demandeur d'asile ou dans l'éventualité d'un retour dans son pays d'origine des traitements inhumains ou dégradants au sens des stipulations susmentionnées. En effet, l'article du journal Dennikn produit par M. A se borne à relayer les plaintes des personnes retenues à Medved'ov et à faire état de ce que le médiateur slovaque est venu pour une visite inopinée. A cet égard, il ne ressort pas des pièces produites par M. A que cette autorité aurait constaté, après sa visite sur lieux, l'existence de traitements inhumains ou dégradants. De la même manière, l'article de presse AFN News se borne également à reprendre les propres déclarations des personnes retenues à Medved'ov quant à leurs conditions de vie mais sans que ces dernières n'aient été directement constatées par la presse ou par le médiateur slovaque. Enfin, si le requérant renvoie, dans sa requête, à plusieurs sites internet qui feraient état des mauvais traitements subis par les demandeurs d'asiles hébergés à Medved'ov et produit le compte rendu de son entretien oral devant le bureau des migrations slovaques, ces documents, rédigés en langue slovaque et non traduits, ne permettent pas d'établir la réalité des allégations de M. A. Par ailleurs, si le requérant fait valoir qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française depuis le mois de décembre 2023, il ne justifie pas, par les éléments produits, de la réalité, de l'intensité et de l'ancienneté de cette relation alors, par ailleurs, qu'il ne résidait en France que, au mieux, depuis quelques mois seulement à la date de la décision attaquée. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, M. A ne peut se prévaloir d'aucun motif exceptionnel ou d'aucune circonstance humanitaire qui aurait justifié que la préfète du Val-de-Marne décide, à titre dérogatoire, d'examiner sa demande de protection internationale en application des dispositions précitées de l'article 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé. Dès lors, les moyens tirés de la méconnaissance de ces dispositions ainsi que des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doivent être écartés.
7. En sixième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. Eu égard à l'ensemble des circonstances de l'espèce et notamment des considérations qui précèdent sur la durée et les conditions de séjour en France, ainsi que sur la situation familiale et personnelle de M. A, l'arrêté querellé n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels il a été pris. Ainsi, la décision attaquée prise à l'encontre de M. A n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Les circonstances précitées ne sont pas davantage de nature à faire regarder l'arrêté contesté comme entaché d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.
9. Il résulte de ce qui précède que les conclusions de M. A à fin d'annulation de l'arrêté susvisé du 19 mars 2024 doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction ainsi que celles présentées sur le fondement de l'articles L. 761-1 du code de justice administrative ne peuvent également qu'être rejetées.
D E C I D E :
Article 1 : La requête de M. A est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et à la préfète du Val-de-Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
Signé : F. Gauthier-AmeilLa greffière,
Signé : MD. Adelon
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
La greffière,
MD. Adelon