Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405190

vendredi 27 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2405190
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a été saisi par les parents d’un enfant handicapé, se plaignant du refus implicite de la directrice académique du Val-de-Marne d’exécuter une décision de la commission des droits et de l’autonomie des personnes handicapées (CDAPH) attribuant une aide humaine mutualisée. La rectrice de l’académie de Créteil a soulevé une exception de non-lieu à statuer, arguant de l’affectation d’un accompagnant à la rentrée 2024. Le tribunal a écarté cette exception, faute de preuve suffisante de l’exécution complète de la décision de la CDAPH. Il a ensuite annulé la décision implicite de rejet, au motif que l’absence de mise en place de l’aide humaine méconnaît les articles L. 111-1, L. 111-2 et L. 112-1 du code de l’éducation, garantissant le droit à l’éducation des enfants handicapés.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des mémoires, enregistrés les 26 avril, 13 juin et 3 septembre 2024, M. B D et Mme A Pasteur, représentés par Me de Sigoyer, demandent au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite de rejet résultant du silence gardé pendant deux mois par la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne sur leur demande du 26 janvier 2024 tendant à l'exécution de la décision du 13 décembre 2022 par laquelle la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne a attribué à leur enfant C D une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés du 13 décembre 2022 au 31 août 2027 ;

2°) d'enjoindre à la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne d'exécuter la décision du 13 décembre 2022 de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne et d'affecter auprès de C D un accompagnant des élèves en situation de handicap mutualisé, sous astreinte de 1 000 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- la décision attaquée méconnaît les dispositions des articles L. 111-1, L. 111-2 et L. 112-1 du code de l'éducation dès lors que la décision du 13 décembre 2022 de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne n'est toujours pas exécutée ;

- elle entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle méconnaît les dispositions de l'article L. 351-3 du code de l'éducation ;

- à la rentrée scolaire 2024-2025, leur enfant ne bénéficie toujours pas d'une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés, contrairement à ce que fait valoir la rectrice de l'académie de Créteil en défense.

Par un mémoire en défense enregistré le 30 août 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au non-lieu à statuer sur la requête.

Elle soutient que l'enfant C D est accompagné depuis le 2 septembre 2024 par une aide individuelle aux élèves handicapés dans des conditions conformes à la décision du 13 décembre 2022 de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne.

Un mémoire a été enregistré le 23 septembre 2024 pour M. D et Mme Pasteur et n'a pas été communiqué.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution, notamment son préambule ;

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Dutour, conseillère,

- et les conclusions de Mme Blanc, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. C D, né le 31 octobre 2015, est atteint de trouble avec déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité. Par une décision du 13 décembre 2022, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne lui a attribué une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés pour la période du 13 décembre 2022 au 31 août 2027. Par un courrier du 26 janvier 2024, reçu le 29 janvier 2024, adressé à la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne, M. D et Mme Pasteur, parents de l'enfant C, ont rappelé aux services compétents la nécessité pour leur fils de se voir attribuer cette aide humaine, dans les conditions prévues par la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées. Aucune réponse ne leur ayant été faite, ils demandent l'annulation de cette décision implicite de rejet.

Sur l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense :

2. Si la rectrice de l'académie de Créteil fait valoir en défense qu'une aide humaine aux élèves handicapés mutualisée a été affectée à C D à compter du 2 septembre 2024 et qu'ainsi la décision du 13 décembre 2022 de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne a été pleinement exécutée, cela ne ressort pas des pièces du dossier. Les requérants soutiennent dans leur mémoire enregistré le 3 septembre 2024 que leur fils n'est toujours pas accompagné dans les conditions prévues par la décision précitée du 13 décembre 2022. Dans ces conditions, l'exception de non-lieu à statuer opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes du treizième alinéa du préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère celui de la Constitution de 1958 : " La nation garantit l'égal accès de l'enfant () à l'instruction () ". Le droit ainsi garanti est rappelé à l'article L. 111-1 du code de l'éducation, dont le quatrième alinéa énonce que " le droit à l'éducation est garanti à chacun ", et à l'article L. 111 2 du même code, qui dispose que : " Tout enfant a droit à une formation scolaire qui, complétant l'action de sa famille, concourt à son éducation []. / Pour favoriser l'égalité des chances, des dispositions appropriées rendent possible l'accès de chacun, en fonction de ses aptitudes et de ses besoins particuliers, aux différents types ou niveaux de la formation scolaire () ". Le droit en cause est notamment mis en œuvre par les dispositions de l'article L. 112-1 du même code, lequel prévoit, en son premier alinéa que : " Pour satisfaire aux obligations qui lui incombent en application des articles L. 111-1 et L. 111-2, le service public de l'éducation assure une formation scolaire, professionnelle ou supérieure aux enfants, aux adolescents et aux adultes présentant un handicap ou un trouble de la santé invalidant. Dans ses domaines de compétence, l'État met en place les moyens financiers et humains nécessaires à la scolarisation en milieu ordinaire des enfants, adolescents ou adultes en situation de handicap ". L'article L. 351-3 du même code dispose ainsi : " Lorsque la commission mentionnée à l'article L. 146-9 du code de l'action sociale et des familles constate que la scolarisation d'un enfant dans une classe de l'enseignement public ou d'un établissement mentionné à l'article L. 442-1 du présent code requiert une aide individuelle dont elle détermine la quotité horaire, cette aide peut notamment être apportée par un accompagnant des élèves en situation de handicap recruté conformément aux modalités définies à l'article L. 917-. / Si cette scolarisation n'implique pas une aide individuelle mais que les besoins de l'élève justifient qu'il bénéficie d'une aide mutualisée, la commission mentionnée à l'article L. 146-9 du code de l'action sociale et des familles en arrête le principe et en précise les activités principales. Cette aide mutualisée est apportée par un accompagnant () ".

4. Il résulte de l'ensemble de ces dispositions que, d'une part, le droit à l'éducation étant garanti à chacun quelles que soient les différences de situation, et, d'autre part, le caractère obligatoire de l'instruction s'appliquant à tous, les difficultés particulières que rencontrent les enfants en situation de handicap ne sauraient avoir pour effet de les priver de ce droit, ni de faire obstacle au respect de cette obligation. Il incombe à cet égard à l'État, au titre de sa mission d'organisation générale du service public de l'éducation, de prendre l'ensemble des mesures et de mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que ce droit et cette obligation aient, pour les enfants en situation de handicap, un caractère effectif.

5. Ainsi que le soutiennent les requérants, il ressort des pièces du dossier que, par une décision du 13 décembre 2022, la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne a attribué à leur fils C D une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés pour la période du 13 décembre 2022 au 31 août 2027. Il ressort des pièces du dossier que cette aide humaine n'a, depuis le mois de décembre 2022, jamais été effectivement attribuée à leur fils C, alors qu'elle est essentielle à sa scolarité. Par suite, le moyen tiré de l'erreur de droit doit être accueilli.

6. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que les conclusions des requérants tendant à l'annulation de la décision implicite par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a refusé d'octroyer à leur fils une aide humaine mutualisée des élèves en situation de handicap doivent être accueillies.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

8. Le présent jugement implique nécessairement qu'une aide humaine mutualisée des élèves en situation de handicap soit attribuée au fils des requérants. Par suite, il y a lieu d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil d'attribuer un tel accompagnant mutualisé dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et pour la durée prévue par la décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à M. D et Mme Pasteur, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative

D E C I D E :

Article 1er : La décision implicite de rejet résultant du silence gardé pendant deux mois par la rectrice de l'académie de Créteil sur la demande du 26 janvier 2024 tendant à l'exécution de la décision du 13 décembre 2022 par laquelle la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées du Val-de-Marne a attribué à l'enfant C D une aide humaine mutualisée aux élèves handicapés du 13 décembre 2022 au 31 août 2027 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la rectrice de l'académie de Créteil d'attribuer à C D un accompagnant mutualisé des élèves en situation de handicap dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement et pour la durée prévue par la décision de la commission des droits et de l'autonomie des personnes handicapées.

Article 3 : L'État versera la somme de 1 500 euros à M. D et Mme Pasteur au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B D et Mme A Pasteur et à la ministre de l'éducation nationale.

Copie en sera adressée à la rectrice de l'académie de Créteil.

Délibéré après l'audience du 23 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Dutour, conseillère,

M. Collen-Renaux, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 septembre 2024.

La rapporteure,

L. DUTOURLa présidente,

N. MULLIE

La greffière,

V. GUILLEMARD

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière