Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2405623
lundi 23 septembre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2405623 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | Chambre Reconduite à la frontière 12 |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête sommaire et un mémoire complémentaire, enregistrés les 6 et
21 mai 2024, M. D A, représenté par Me Sarhane, demande au tribunal :
1°) de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 22 avril 2024 par lequel le préfet de la Savoie lui a fait interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de la décision d'éloignement ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Savoie de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros à verser à son conseil, sous réserve pour ce dernier de renoncer à la part contributive de l'Etat, sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;
- elle est illégale en raison de l'illégalité de la délégation de signature, laquelle ne comporte pas les nom, prénom, qualité et signature de son auteur en méconnaissance de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration ;
- elle n'est pas motivée ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle méconnaît les articles L. 541-1 et L. 541-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il n'est pas établi que la demande de réexamen de sa demande d'asile a été définitivement rejetée ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision contestée est illégale en raison de l'illégalité de la décision fixant le pays de destination.
La requête a été communiquée au préfet de la Savoie qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 17 mai 2024.
M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle par décision du bureau d'aide juridictionnelle du 21 août 2024.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction alors en vigueur.
Le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné, a été entendu au cours de l'audience publique.
Les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant afghan né le 1er janvier 1986 à Logar (Afghanistan), est entré en France le 10 octobre 2020. Sa demande d'asile, enregistrée le 16 juin 2022, a été rejetée par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 8 février 2023, puis par la Cour nationale du droit d'asile (CNDA) le 21 septembre 2023. Par un arrêté du 16 octobre 2023, la préfète du Val-de-Marne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par un arrêté du 22 avril 2024, dont M. A demande l'annulation, le préfet de la Savoie lui a fait interdiction de revenir sur le territoire français pour une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de la décision d'éloignement.
Sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. / () ".
3. Il ressort des pièces du dossier que M. A s'est vu accorder l'aide juridictionnelle par une décision du bureau d'aide juridictionnelle du 21 août 2024. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :
4. En premier lieu, par un arrêté du 19 décembre 2023, publié au recueil des actes administratifs spécial de la préfecture du 20 décembre 2023, le préfet de la Savoie a donné délégation à Mme C B, directrice de la citoyenneté et de la légalité et signataire de l'arrêté en litige, à effet de signer notamment la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de la décision contestée manque en fait et doit être écarté.
5. En deuxième lieu, l'illégalité d'un acte administratif, qu'il soit ou non réglementaire, ne peut être utilement invoquée par voie d'exception à l'appui de conclusions dirigées contre une décision administrative ultérieure que si cette dernière décision a été prise pour l'application du premier acte ou s'il en constitue la base légale. S'agissant d'un acte réglementaire, une telle exception peut être formée à toute époque, même après l'expiration du délai du recours contentieux contre cet acte. S'agissant d'un acte non réglementaire, l'exception n'est, en revanche, recevable que si l'acte n'est pas devenu définitif à la date à laquelle elle est invoquée, sauf dans le cas où l'acte et la décision ultérieure constituant les éléments d'une même opération complexe, l'illégalité dont l'acte serait entaché peut être invoquée en dépit du caractère définitif de cet acte.
6. L'arrêté du 19 décembre 2023 portant délégation de signature ne constitue pas la base légale de la décision attaquée, et cette dernière n'a pas été prise pour son application. Dans ces conditions, le requérant ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité de cet arrêté. Au demeurant, l'arrêté du 19 décembre 2023 comporte, conformément à l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, le nom, prénom et qualité du préfet de la Savoie, la seule circonstance qu'il comporte non sa signature manuscrite mais la mention " signé " ne suffisant pas à établir une absence de signature au sens de l'article L. 212-1. Par suite, le moyen tiré de l'illégalité, par voie d'exception, de la décision fixant le pays de renvoi doit être écarté.
7. En troisième lieu, la décision contestée, qui n'avait pas à indiquer de manière exhaustive l'ensemble des éléments afférents à la situation du requérant, énonce l'ensemble des considérations de droit et de fait sur lesquelles elle se fonde de manière suffisamment circonstanciée pour mettre utilement M. A en mesure d'en discuter les motifs et le juge d'exercer son contrôle en pleine connaissance de cause. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
8. En quatrième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet de la Savoie n'aurait pas procédé à un examen réel et sérieux de la situation personnelle du requérant avant de prendre la décision attaquée. Par suite, le moyen doit être écarté.
9. En cinquième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 542-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. / Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. () ". Aux termes de l'article L. 542-2 du même code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : / 1° Dès que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a pris les décisions suivantes : / () b) une décision d'irrecevabilité en application du 3° de l'article L. 531-32, en dehors du cas prévu au b du 2° du présent article ; / ()
2° Lorsque le demandeur : / () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; / () ". Aux termes de l'article L. 531-32 de ce code : " L'Office français de protection des réfugiés et apatrides peut prendre une décision d'irrecevabilité écrite et motivée, sans vérifier si les conditions d'octroi de l'asile sont réunies, dans les cas suivants : / () 3° En cas de demande de réexamen lorsque, à l'issue d'un examen préliminaire effectué selon la procédure définie à l'article L. 531-42, il apparaît que cette demande ne répond pas aux conditions prévues au même article. ". Et aux termes de l'article R. 531-19 dudit code : " La date de notification de la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides qui figure dans le système d'information de l'office, et qui est communiquée au préfet compétent et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration au moyen de traitements informatiques, fait foi jusqu'à preuve du contraire. ".
10. D'autre part, aux termes de l'article L. 721-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office () d'une interdiction de retour sur le territoire français () ". Et aux termes de l'article L. 721-2 du même code : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : / 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf () s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible. / () ".
11. Il ressort des pièces du dossier, notamment des mentions du relevé d'information extrait de l'application TelemOfpra produit en défense, lesquelles font foi jusqu'à preuve du contraire, d'une part, que l'OFPRA a rejeté le 13 novembre 2023 la demande de réexamen de M. A pour irrecevabilité, l'acronyme " ADC " qui figure sur le relevé signifiant une absence de risque au sens du 3° de l'article L. 531-32 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et, d'autre part, que cette décision lui a été notifiée le 21 novembre 2023. Le requérant, qui se borne à soutenir qu'il n'a jamais reçu la décision de l'OFPRA rejetant la demande de réexamen de sa demande d'asile, n'en apporte pas la preuve qui lui incombe, étant au demeurant relevé qu'il a exercé un recours contre cette décision, enregistré devant la CNDA le 24 décembre 2023 et rejeté par une ordonnance du 23 février 2024 notifiée le 13 mars suivant. Ainsi, le droit au séjour de M. A a pris fin le 21 novembre 2023, date de notification de la décision de l'OFPRA rejetant la demande de réexamen de sa demande d'asile, de sorte que ce dernier ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français le 22 avril 2024, date de la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés de ce que l'administration aurait fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement à une date à laquelle l'intéressé jouissait encore d'un droit à se maintenir sur le territoire national en application des articles L. 542-1 et
L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'erreur manifeste d'appréciation doivent être écartés.
12. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".
13. Si M. A se prévaut de la situation en Afghanistan et des risques de violence qu'il pourrait y subir en cas de renvoi dans son pays d'origine, ni ses allégations, rédigées dans des termes généraux, ni le récit de son parcours de vie ne suffisent à établir l'existence d'un risque réel et personnel de subir des traitements inhumains ou dégradants en cas de renvoi dans son pays d'origine, étant par ailleurs relevé que ces éléments ont été écartés par l'OFPRA puis la CNDA dans le cadre de l'examen puis du réexamen de sa demande d'asile. Par suite, le moyen doit être écarté.
14. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision fixant le pays de destination.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
15. Contrairement à ce qui est soutenu, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français n'a pas pour base légale la décision fixant le pays de destination et n'a pas été prise pour son application. C'est au contraire la décision fixant le pays de destination qui a été prise sur le fondement et pour l'application de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, M. A ne peut utilement se prévaloir de l'illégalité, par voie d'exception, de la décision fixant le pays de destination. Par suite, le moyen ne peut qu'être écarté.
16. Il résulte de ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
17. Il résulte de l'ensemble de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction et celles présentées sur le fondement des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. D A, à Me Sarhane et au préfet de la Savoie.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 23 septembre 2024.
Le magistrat,
T. BOURGAULa greffière,
C. MAHIEU
La République mande et ordonne au préfet de la Savoie, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,
No 2405623