Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2406679

mardi 30 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2406679
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 30 mai 2024 M. A B, représenté par Me Vouscenas, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 22 avril 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités belges responsables de l'examen de sa demande d'asile ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer une attestation de demande d'asile valable pour justifier son séjour provisoire en France pendant toute la durée de l'examen de sa demande et ce en vertu des articles L 911-1 et L 911-3 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant transfert est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il ne conteste pas que le visa Schengen sous le couvert duquel il est entré en France a été délivré par les autorités consulaires belges à Kinshasa ;

- il ne conteste pas non plus qu'en application du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, les autorités françaises peuvent demander à l'Etat responsable de procéder à l'examen de sa demande d'asile ;

- cependant il ne s'agit là que d'une faculté pour les autorités françaises et il devrait bénéficier de la clause discriminatoire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, appliquée en combinaison avec l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, dès lors que d'une part, depuis son entrée en France il est resté sur le territoire français, d'autre part, il a en France des liens familiaux, en la personne de sa tante de nationalité française, liens familiaux qu'il n'a pas en Belgique où il se trouverait isolé.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 21 juin 2024 et le 1er juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la Constitution ;

- la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention d'application de l'accord Schengen du 14 juin 1985, signée à Schengen le 19 juin 1990 ;

- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le règlement (UE) 2016/399 du Parlement européen et du Conseil du 9 mars 2016 concernant un code de l'Union relatif au régime de franchissement des frontières par les personnes (code frontières Schengen) ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné M. Pradalié, premier conseiller, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R. 777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Pradalié,

- les observations de Me Vouscenas, représentant M. B, absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens et soutient, en outre, que le requérant est entré par la France et il a de la famille en France. Or en Belgique, il n'a personne. Il soutient que la préfète du Val-de-Marne a commis une erreur manifeste d'appréciation car les éléments propres au requérant lui permettent d'examiner sa demande en France. Il est entré en France en septembre. Sa demande d'asile a été enregistrée au mois de décembre, et cela faisait donc déjà huit mois qu'il était en France au moment de la décision attaquée, ce qui aurait laissé le temps d'examiner sa demande d'asile ;

- et les observations de Me Kerkeni, représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé et soutient en outre que pendant l'entretien l'intéressé a indiqué ne pas avoir de famille en France. La préfète du Val-de-Marne a examiné la situation de l'intéressé et aucun élément ne permettait d'activer la clause dite discrétionnaire.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à 10h45.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant congolais né le 8 mars 1995 à Kinshasa (République Démocratique du Congo), a déposé une demande d'asile et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 15 décembre 2023. À l'issue de la procédure de détermination de l'État membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 22 avril 2024, la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de M. B aux autorités belges. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 9 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " Si un membre de la famille du demandeur, que la famille ait été ou non préalablement formée dans le pays d'origine, a été admis à résider en tant que bénéficiaire d'une protection internationale dans un État membre, cet État membre est responsable de l'examen de la demande de protection internationale, à condition que les intéressés en aient exprimé le souhait par écrit ". Aux termes de l'article 17 du même règlement : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement () / 2. L'État membre dans lequel une demande de protection internationale est présentée et qui procède à la détermination de l'État membre responsable, ou l'État membre responsable, peut à tout moment, avant qu'une première décision soit prise sur le fond, demander à un autre État membre de prendre un demandeur en charge pour rapprocher tout parent pour des raisons humanitaires fondées, notamment, sur des motifs familiaux ou culturels, même si cet autre État membre n'est pas responsable au titre des critères définis aux articles 8 à 11 et 16. Les personnes concernées doivent exprimer leur consentement par écrit. " En vertu du g de l'article 2 de ce règlement, la notion de " membre de la famille " doit s'entendre, s'agissant comme en l'espèce d'un demandeur majeur, des seuls conjoint ou partenaire et de leurs enfants. Toutefois, même si le cas du demandeur d'asile ne relève pas des articles 9 ou 10 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé en raison du caractère restrictif de la notion de " membre de la famille " fixé par le g de l'article 2 de ce règlement, les liens familiaux existant entre lui et les personnes ayant présenté une demande d'asile en France, non nécessairement entendus dans ce sens restrictif, peuvent justifier que soit appliquée par les autorités françaises la clause dérogatoire de l'article 17, paragraphe 1, ou la clause humanitaire définie à l'article 17, paragraphe 2. En outre, la mise en œuvre par les autorités françaises tant du paragraphe 1 que du paragraphe 2 de l'article 17 doit être assurée à la lumière des exigences définies par le second alinéa de l'article 53-1 de la Constitution, aux termes duquel : " les autorités de la République ont toujours le droit de donner asile à tout étranger persécuté en raison de son action en faveur de la liberté ou qui sollicite la protection de la France pour un autre motif. ".

3. M. B se prévaut de la présence en France de sa tante, ressortissante française, et produit une attestation rédigée par sa tante de leur lien de parenté. Il soutient qu'il est préférable pour lui que sa demande d'asile politique soit examinée en France. Toutefois, le requérant n'établit pas être à la charge de cette personne ni, à l'inverse, devoir lui porter assistance. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, M. B ne peut se prévaloir d'aucun motif exceptionnel ou d'aucune circonstance humanitaire qui aurait justifié que la préfète du Val-de-Marne décide, à titre dérogatoire, d'examiner sa demande de protection internationale en application des dispositions précitées des articles 3 et 17 du règlement n°604/2013 du 26 juin 2013 susvisé. Dès lors, en prenant la mesure de transfert litigieuse, cette autorité administrative n'a méconnu ni les stipulations et dispositions précitées ni porté sur les circonstances de l'espèce une appréciation manifestement erronée.

4. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions de M. B à fin d'annulation de l'arrêté susvisé du 22 avril 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités belges doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète du Val-de-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

Signé : G. PRADALIE

La greffière,

Signé : MD. ADELON

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. ADELON