Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2407455

mercredi 31 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2407455
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantDJEMAOUN

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une ordonnance du 10 juin 2024, enregistrée le 18 juin 2024 au greffe du tribunal administratif de Melun, le président du tribunal administratif de Montreuil a, en vertu des dispositions de l'article R. 351-3 du code de justice administrative, transmis au tribunal la requête de M. D C.

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 23 mai et 25 juin 2024, M. D C, représenté par Me Djemaoun, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet du Val d'Oise l'a obligé à quitter le territoire français, a refusé de lui accorder un délai de départ volontaire, a fixé le pays à destination duquel il pourra être reconduit d'office et l'a interdit de retour sur le territoire français pendant une durée d'un an ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros à verser à son conseil, Me Djemaoun, au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

M. C soutient que :

Sur les moyens communs aux décisions attaquées :

- elles ont été signées par une autorité incompétente ;

- elles sont entachées d'un défaut de base légale et d'une incompétence territoriale ;

- elles sont insuffisamment motivées et elles sont entachées d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;

- elles méconnaissent son droit d'être entendu ;

- elles sont entachées d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il remplissait les conditions d'attribution d'un titre de séjour de plein droit.

Sur la décision refusant le délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'incompétence, d'une erreur de droit, d'une inexactitude matérielle des faits, d'une insuffisance de motivation et d'une erreur manifeste d'appréciation.

Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est entachée d'une erreur de droit, d'un défaut de motivation, d'un défaut d'examen de sa situation personnelle et d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par deux mémoires en défense, enregistrés les 12 juin et 2 juillet 2024, le préfet du Val d'Oise conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Luneau, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue aux articles R. 776-13-1 et suivants, R. 776-15, R.777-1 et suivants, R. 777-2 et suivants et R. 777-3 et suivants du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Luneau,

- et les observations de Me Djemaoun, représentant M. C également présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête et par les mêmes moyens, à l'exception du moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales qu'il abandonne expressément.

Le préfet du Val d'Oise n'était ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience publique à 14 heures 55.

Considérant ce qui suit :

1. M. C, ressortissant sénégalais né le 4 juillet 1994 à Kawal (Sénégal), est entré en France à l'âge de quatre ans, soit en 1998, selon ses déclarations. L'intéressé a été interpellé le 21 mai 2024 et placé en garde à vue le jour même pour des faits de violences conjugales. Par arrêté du 22 mai 2024, le préfet du Val d'Oise a obligé l'intéressé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné d'office et a prononcé une interdiction de retour pour une durée d'un an. Par arrêté du même jour, la même autorité l'a placé en rétention administrative en application de l'article L. 741-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par une ordonnance du 25 mai 2024, le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Meaux a ordonné l'assignation à résidence de l'intéressé dans la commune de Choisy-le-Roi (Val-de-Marne). Par la présente requête, M. C demande au tribunal d'annuler le premier arrêté du 22 mai 2024.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi susvisée du 10 juillet 1991 susvisée : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. C, de prononcer l'admission provisoire de l'intéressé à l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne les moyens communs aux décisions en litige :

3. En premier lieu, par un arrêté n° 23-071 du 22 décembre 2023, régulièrement publié au recueil des actes administratifs de l'Etat dans le Val d'Oise n° 154 du même jour, le préfet du Val d'Oise a donné délégation de signature à M. A B à l'effet de signer toute obligation de quitter le territoire français avec fixation ou non d'un délai de départ volontaire, toute décision fixant le pays de destination, toute interdiction de retour sur le territoire français prévues par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de la décision attaquée doit être écarté.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet du Val d'Oise n'a pas procédé, compte tenu des informations en sa possession à la date de sa décision, à un examen particulier de la situation de M. C avant l'édiction de ses décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai, fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office et prononçant une interdiction du territoire français d'une durée de trois ans à son encontre. Le moyen ainsi soulevé doit être écarté.

5. En troisième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre (). "

6. M. C soutient que l'arrêté ne mentionne pas qu'il a été entendu préalablement à l'édiction de l'arrêté litigieux et mis à même de présenter ses observations orales ou écrites. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que l'intéressé, alors en garde à vue, a été entendu par les services de gendarmerie le 21 mai à 14 heures 35 sur sa situation administrative et personnelle et qu'il a signé sans réserve à 15 heures. Dans ces conditions, le requérant n'est pas fondé à soutenir que son droit à être entendu a été méconnu.

En ce qui concerne le moyen commun à la décision portant obligation de quitter le territoire français et à la décision fixant le pays de destination :

7. Aux termes de l'article L. 613-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée. () ". Aux termes de l'article L. 721-3 du même code : " L'autorité administrative fixe, par une décision distincte de la décision d'éloignement, le pays à destination duquel l'étranger peut être renvoyé en cas d'exécution d'office d'une décision portant obligation de quitter le territoire français () ".

8. L'arrêté litigieux vise les textes et en particulier les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application et mentionne les éléments propres à la situation personnelle, familiale et administrative de l'intéressé ainsi que le fait qu'il se soit maintenu sur le territoire français après l'expiration de son titre de séjour sans en avoir demandé le renouvellement. L'arrêté indique qu'il ne présente pas de garanties de représentation suffisante, que les mesures prises ne portent pas une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale et qu'il n'allègue pas être exposé à des peines ou traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Dans ces conditions, et alors que le préfet du Val d'Oise n'avait pas à mentionner de manière exhaustive l'ensemble des éléments de fait se rapportant à la situation de l'intéressé, la décision portant obligation de quitter le territoire et celle fixant le pays à destination duquel il pourrait être reconduit d'office sont suffisamment motivées et le moyen doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () ; / 2° L'étranger, entré sur le territoire français sous couvert d'un visa désormais expiré ou, n'étant pas soumis à l'obligation du visa, entré en France plus de trois mois auparavant, s'est maintenu sur le territoire français sans être titulaire d'un titre de séjour ou, le cas échéant, sans demander le renouvellement du titre de séjour temporaire ou pluriannuel qui lui a été délivré ; / () ".

10. Si l'arrêté précise que M. C a été interpellé le 21 mai 2024 pour des faits de violences conjugales et que ce dernier soutient que le préfet du Val d'Oise ne rapporte pas la preuve de sa compétence, il ressort des pièces du dossier que ces faits ont été commis au domicile du requérant situé à Vemars dans le Val d'Oise. De même, il mentionne expressément les dispositions du 2° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sur lequel est fondée la décision attaquée. Par suite, les moyens tirés du défaut de base légale et de l'incompétence territoriale du préfet du Val d'Oise doivent être écartés.

11. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France et qui établit contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil, depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ". Aux termes du 5° de l'article L. 611-3 du même code, dans sa version en vigueur à la date du litige : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () ; / L'étranger qui est père ou mère d'un enfant français mineur résidant en France, à condition qu'il établisse contribuer effectivement à l'entretien et à l'éducation de l'enfant dans les conditions prévues par l'article 371-2 du code civil depuis la naissance de celui-ci ou depuis au moins deux ans ; / () ".

12. M. C soutient qu'il ne peut faire l'objet d'une mesure d'éloignement dès lors qu'il est père de deux enfants français pouvant ainsi se voir attribuer de plein droit un titre de séjour en application de l'article L. 423-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, il ressort des pièces du dossier et en particulier de l'audition de sa compagne du 21 mai 2024 par les services de la gendarmerie, d'avec laquelle il vit séparé depuis les faits et qui vit seule avec leurs deux enfants, qu'il a des difficultés financières, que cette dernière paye l'ensemble des dépenses concernant leurs enfants et qu'il est très peu investi dans leur éducation. Le requérant ne contredit pas utilement ces éléments et le simple fait d'alléguer qu'il en est le père est insuffisant pour considérer qu'il contribue à leur éducation ou à leur entretien. Le moyen ne peut donc qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision refusant le délai de départ volontaire :

13. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision. / (). ". Les articles L. 612-2 et L. 612-3 de ce code précisent les cas dans lesquels un délai de départ volontaire peut être refusé. Enfin, l'article L. 613-2 du même code dispose " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 () sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

14. Pour refuser à M. C le bénéfice d'un délai de départ volontaire, le préfet du Val d'Oise a estimé, après avoir rappelé le 3° de l'article L. 612-2 selon lequel l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire lorsqu'il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet, qu'il " ne justifie d'aucune circonstance particulière ". Une telle formulation ne précise aucunement quels cas prévus à l'article L. 612-3 du même code il a entendu appliquer à la situation de l'intéressé. Cette décision est donc insuffisamment motivée et doit donc être annulée.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. () ".

16. Il ressort des termes de la décision en litige qu'elle est fondée exclusivement sur le refus de délai de départ volontaire opposé au requérant. Dès lors que ce refus de délai de départ volontaire est annulé par le présent jugement, la décision portant interdiction de retour sur le territoire français ne peut qu'être, par voie de conséquence, annulée.

17. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. C est fondé à demander l'annulation des seules décisions du 22 mai 2024 par lesquelles le préfet du Val-d'Oise lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire et l'a interdit de retour pour une durée d'un an et non pas celles de la même date de la même autorité l'obligeant à quitter le territoire et fixant le pays de destination.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

18. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. / La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ". Aux termes de l'article L. 613-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé qu'il fait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen, conformément à l'article 24 du règlement (UE) n° 2018/1861 du Parlement européen et du Conseil du 28 novembre 2018 sur l'établissement, le fonctionnement et l'utilisation du système d'information Schengen (SIS) dans le domaine des vérifications aux frontières, modifiant la convention d'application de l'accord de Schengen et modifiant et abrogeant le règlement (CE) n° 1987/2006. / () ".

19. Le présent jugement, qui annule l'interdiction de retour sur le territoire français prise à l'encontre de M. C, implique nécessairement que l'administration efface le signalement dont il fait l'objet dans le système d'information Schengen aux fins de non-admission. Il y a donc lieu d'enjoindre au préfet du Val-d'Oise de prendre toute mesure propre à mettre fin à ce signalement.

20. Enfin, les annulations prononcées n'impliquent aucune autre injonction.

Sur les frais liés au litige :

21. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme demandée par M. C, au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : M. C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Les décisions du préfet du Val-d'Oise du 22 mai 2024 portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire et interdiction de retour sur le territoire français pour une durée d'un an sont annulées, sans que M. D C soit dispensé de son obligation de quitter le territoire français dans le délai qui sera fixé par l'autorité administrative.

Article 3 : Il est enjoint au préfet du Val-d'Oise, ou à tout autre préfet territorialement compétent, de prendre toute mesure propre à mettre fin au signalement de M. D C dans le système d'information Schengen procédant de l'interdiction de retour du 22 mai 2024 ci-dessus annulée.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. C est annulé.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D C et au préfet du Val d'Oise.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 31 juillet 2024.

La magistrate désignéeLa greffière

Signé : F. LUNEAU Signé : MD. ADELON

La République mande et ordonne au préfet du Val d'Oise en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD.ADELON

N°2407455