Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408767

mardi 6 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2408767
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a été saisi en référé suspension sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative par une ressortissante algérienne contestant le refus de renouvellement de son titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français prise par le préfet de Seine-et-Marne. Le juge a relevé d'office que les conclusions dirigées contre l'obligation de quitter le territoire français étaient irrecevables, car le recours en excès de pouvoir suspend déjà son exécution en vertu de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. La solution retenue est donc un rejet partiel de la requête pour irrecevabilité sur ce point, sans qu'il soit statué sur le fond des moyens soulevés (incompétence, vice de procédure, méconnaissance de l'accord franco-algérien et des conventions internationales).

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 17 juillet 2024, Mme F D, représentée par Me Garavel, demande au juge des référés :

1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension des décisions du 24 janvier 2024 par lesquelles le préfet de Seine-et-Marne a refusé de renouveler son titre de séjour et l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;

2°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer sa situation et de lui délivrer une attestation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

* la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est caractérisée par :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie dès lors qu'elle séjourne en France de façon régulière depuis 2019, et qu'en conséquence des décisions contestées, elle peut faire l'objet d'un éloignement à tout moment.

* il existe un doute sérieux quant à la légalité des décisions attaquées dès lors que :

- les décisions en litige sont entachées d'incompétence ;

- elles sont entachées d'un vice de procédure, faute pour le préfet de justifier de la consultation préalable du collège des médecins de l'Office français de l'immigration et de l'intégration ;

- elles sont entachées d'insuffisance de motivation ;

- les décisions attaquées ont été prises en méconnaissance des stipulations de l'article 6-7 de l'accord franco-algérien, alors que la requérante est atteinte depuis plusieurs années d'une dermatomyosite à anticorps et de multiples calcinoses progressives, nécessitant un traitement dont l'interruption peut entraîner un handicap sévère ; le principal médicament nécessaire au traitement de sa pathologie, le Cortancyl, ne figure pas sur le référentiel algérien du médicament ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 6-5 de l'accord franco-algérien ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 juillet 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens n'est fondé.

Vu :

- les autres pièces du dossier ;

- la requête enregistrée sous le numéro 2402686 par laquelle Mme D demande l'annulation des décisions en litige.

Vu :

- l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968, modifié, relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Mahieu, greffière d'audience, M. C a lu son rapport et a informé les parties, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que l'ordonnance à intervenir était susceptible d'être fondée sur un moyen relevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins de suspension de la décision portant obligation de quitter le territoire français, dès lors que le recours en excès de pouvoir formé contre cette décision a pour effet de suspendre sa mise en œuvre, en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme F D, ressortissante algérienne née le 14 novembre 1989 à Zemmoura (Algérie) est entrée en France le 12 mai 2018 et a bénéficié depuis le 28 juin 2019 de certificats de résidence portant la mention " vie privée et familiale ", régulièrement renouvelés jusqu'au 6 novembre 2023. Par un arrêté du 24 janvier 2024, le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de renouvellement de son dernier titre de séjour et a obligé la requérante à quitter le territoire français dans le délai de trente jours. Par la requête susvisée, Mme D demande la suspension du refus du renouvellement de son titre de séjour et celle de la décision lui faisant obligation de quitter le territoire français.

Sur la recevabilité des conclusions aux fins de suspension portant sur la décision faisant obligation de quitter le territoire français :

2. Aux termes de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi ".

3. L'enregistrement d'un recours en excès de pouvoir formé à l'encontre de l'arrêté du 24 janvier 2024 a pour effet de suspendre la mise en œuvre de l'obligation de quitter le territoire français qui l'assortit, en vertu des dispositions précitées de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, jusqu'à ce qu'une décision au fond soit définitivement prise par la juridiction administrative. Il s'ensuit que les conclusions aux fins de suspension de la mesure d'éloignement prononcée par cet arrêté sont irrecevables.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

En ce qui concerne la condition d'urgence :

5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe constatée dans le cas d'un refus de renouvellement du titre de séjour, comme d'ailleurs d'un retrait de celui-ci. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.

6. En l'espèce, après avoir bénéficié depuis le 28 juin 2019 de certificats de résidence portant la mention " vie privée et familiale ", régulièrement renouvelés jusqu'au 6 novembre 2023, Mme D a sollicité la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des stipulations de l'article 6-7 de l'l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968. Ainsi, la requérante doit être regardée comme ayant demandé le renouvellement de son titre de séjour. Dans ces conditions, la condition d'urgence doit être regardé comme étant présumée.

En ce qui concerne la condition relative au doute sérieux quant à la légalité de la décision de refus de renouvellement du titre de séjour :

7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

8. Mme D est entrée en France le 12 mai 2018 et a bénéficié depuis le 28 juin 2019 de certificats de résidence portant la mention " vie privée et familiale ", régulièrement renouvelés jusqu'au 6 novembre 2023. Il résulte de l'instruction qu'elle est la mère du jeune A, né sur le territoire français le 22 avril 2023, dont M. E B, ressortissant algérien titulaire d'une carte de séjour pluriannuelle valable du 2 novembre 2023 au 1er novembre 2025 a reconnu la paternité. En outre, et alors que plusieurs pièces du dossier (bulletins de salaire, documents médicaux, attestations de la caisse des allocations familiales) établissent que Mme D et M. B résident ensemble dans un logement situé au 43, rue Paul Algis à Vaires-sur-Marne (77360), le préfet de Seine-et-Marne n'apporte aucun élément de nature à démontrer que ces personnes n'entretiendraient pas une vie commune et que le compagnon de la requérante ne contribuerait pas à l'entretien du ménage et, par voie de conséquence, à l'entretien matériel ou à l'éducation de l'enfant commun. Dans ces conditions, et en l'état de l'instruction, le moyen tiré de de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est de nature à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige portant refus de renouvellement du certificat de résidence.

9. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à la demande de renouvellement du titre de séjour sollicitée par Mme D jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond.

Sur les conclusions aux fins d'injonctions et d'astreinte :

10. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ". Si, pour le cas où l'ensemble des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est rempli, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative et prescrire par la même décision juridictionnelle que l'auteur de la décision prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, de telles mesures doivent, ainsi que l'impose l'article L. 511-1 du même code, présenter un " caractère provisoire ".

11. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".

12. Si les conditions posées à l'octroi de la suspension d'une décision refusant un avantage sont remplies, il appartient donc au juge administratif d'assortir le prononcé de cette suspension de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration et qui pourront consister à réexaminer les droits de l'intéressé à cet avantage dans un délai déterminé ou, le cas échéant, à prendre toute mesure conservatoire utile prescrite par le juge compte tenu de l'objet du litige, du moyen retenu et de l'urgence.

13. En l'espèce, la présente ordonnance, qui ordonne la suspension de l'exécution de la décision refusant à Mme D de renouvellement de son certificat de résidence implique nécessairement que le préfet de Seine-et-Marne lui remette en mains propres, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, ou tout autre document en tenant lieu, valables et éventuellement renouvelés sans discontinuité, jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

14. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat (préfecture de Seine-et-Marne) la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par Mme D et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : La décision du 24 janvier 2024, par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a refusé de faire droit à la demande de renouvellement du titre de séjour sollicitée par Mme D, est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de remettre en mains propres à Mme D, dans un délai de dix jours à compter de la notification de la présente ordonnance, une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail, ou tout autre document en tenant lieu, lesquels devront être valables, et éventuellement renouvelés sans discontinuité, jusqu'au jugement à intervenir sur la requête au fond.

Article 3 : L'Etat (préfecture de Seine-et-Marne) versera une somme de 1 000 euros à Mme D, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme D est rejeté.

Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme F D et au préfet de Seine-et-Marne.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 août 2024.

Le juge des référés,

S. CLa greffière,

C. MAHIEU

La République mande et ordonne au préfet de Seine-et-Marne en ce qui le concerne ou à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,