Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2408843
mardi 6 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2408843 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | ACTIS AVOCATS |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 18 juillet 2024, M. C A, représenté par
Me Pierrot, demande au juge des référés :
1°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, la suspension de la décision du 3 juin 2024 de refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour, jusqu'à ce qu'il soit statué au fond sur la légalité de cette décision ;
2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler pendant la période de réexamen, sous une astreinte de 150 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
* la condition d'urgence de l'article L. 521-1 du code de justice administrative est caractérisée par :
- le requérant peut prétendre à la délivrance d'une carte de séjour de plein droit en qualité de conjoint de ressortissant français ; il est divorcé le 6 janvier 2023 de son épouse ukrainienne, et avoir conclu un pacte civil de solidarité le 16 août 2023 avec une ressortissante française ; le couple s'est marié le 9 mars 2024 à Fontenay-sous-Bois ;
- sa compagne est enceinte de ses œuvres, il ne peut pas travailler ni bénéficier de l'ouverture de droits sociaux ;
* il existe un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée dès lors que :
- la décision en litige est entachée d'incompétence ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 212-1 du code des relations entre le public et l'administration, car ni le prénom et le nom, ni même la fonction de l'agent du ministre de l'intérieur et des outre-mer n'apparaît ;
- elle est entachée d'insuffisance de motivation ;
- la décision attaquée est entachée d'erreur de droit, dès lors qu'aucune disposition et qu'aucun principe n'interdisent à l'administration d'instruire un dossier de demande de titre de séjour suite à l'intervention d'une mesure d'éloignement qui fait l'objet d'un recours devant un tribunal ; le recours contre une obligation de quitter le territoire français est suspensif ; la situation de l'intéressé a changé depuis l'intervention de la mesure d'éloignement car il a divorcé de sa précédente épouse ukrainienne et qu'il s'est marié avec une ressortissante française, avec laquelle il entretient une communauté de vie ; l'acte de mariage de droit français ne peut mentionner le divorce en Ukraine, au demeurant établi par l'acte que le requérant verse au débat ;
- elle est entachée d'erreur de droit au regard des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; les autorisations provisoires de séjour délivrées avec la mention protection temporaire ont eu pour effet de régulariser son entrée ; il est pacsé depuis le 16 août 2023 et il est marié depuis le 9 mars 2024 avec une ressortissante française ; lors du dépôt de sa demande de titre de séjour le 2 avril 2024, l'intéressé justifiait d'une communauté de vie de plus de six mois ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation.
La préfète du Val-de-Marne, à laquelle la requête et les pièces de M. A ont été communiquées, n'a pas produit de mémoire en défense, ni de bordereau de pièces.
Vu :
- les autres pièces du dossier ;
- la requête enregistrée sous le numéro 2408836 par laquelle M. A demande l'annulation de la décision attaquée.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. B pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Mahieu, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de M. B ;
- les observations de Me Lejeune, représentant M. A absent, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens.
- la préfète du Val-de-Marne n'était ni présente, ni représentée.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Une note en délibéré a été enregistrée le 1er août 2024 pour M. A. Elle n'a pas été communiquée au défendeur.
Considérant ce qui suit :
1. M. C A, ressortissant gambien né le 17 mai 1992 à Brikamanding, déclare être entré en France le 12 mars 2022 en provenance d'Ukraine où il résidait habituellement sous couvert d'un titre de séjour. M. A a bénéficié de trois autorisations provisoires de séjour au titre de la protection temporaire valable du 6 avril 2022 au 5 octobre 2022, du 6 octobre 2022 au 5 novembre 2022, puis du 7 novembre 2022 au 7 décembre 2022. Le chef du bureau d'enregistrement des actes de l'état civil du département territorial de la justice de la région de Dnipropetrovsk (Ukraine) a délivré le 6 janvier 2023 à l'épouse ukrainienne du requérant un acte de divorce. M. A a déposé le 9 janvier 2023 une demande d'admission au séjour auprès de la préfecture de Seine-et-Marne au titre de la protection temporaire. Par un arrêté n° 2023 DII -
15 n° 005, le préfet de Seine-et-Marne a refusé de lui délivrer un titre de séjour. M. A a formé le 30 janvier 2023 un recours contre cet arrêté. Le requérant a conclu un pacte civil de solidarité le 16 août 2023 avec une ressortissante française, qu'il a épousé le 9 mars 2024. M. A a déposé le 2 avril 2024 une demande de délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de ressortissant français, sur le fondement des dispositions de l'article L. 423-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, sur l'application " Administration numérique des étrangers en France ". Par un message émis le 3 juin 2024, l'agent instructeur du ministre de l'intérieur et des outre-mer l'a informé que son dossier n° 9402202404020355907 a été clôturé aux motifs qu'il a formé un recours contre l'arrêté précité et que le tribunal administratif n'a pas encore statué sur sa légalité. Par un jugement n° 2301145 du 19 juillet 2024, le tribunal administratif de Melun a rejeté le recours de M. A contre l'arrêté précité. Par la requête susvisée, M. A demande la suspension de la décision de clôture de son dossier.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la
décision. () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
3. Il résulte de ces dispositions que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte-tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.
4. Il résulte de l'instruction que la demande d'enregistrement sur " Administration numérique des étrangers en France " présentée par M. A et tendant à la délivrance d'un titre de séjour en qualité de conjoint de ressortissant français a fait l'objet d'une décision de clôture en date du 3 juin 2024 au motif que l'intéressé faisait l'objet d'une mesure d'éloignement et que le tribunal administratif ne s'était pas encore prononcé sur la légalité de cette mesure. En outre,
M. A entretient une vie commune avec une ressortissante française avec laquelle il a conclu un pacte civil de solidarité le 16 août 2023, puis qu'il a épousé le 9 mars 2024 et dont il ressort qu'elle est enceinte. Il s'ensuit que la décision en litige a pour conséquence de maintenir M. A dans une situation d'insécurité juridique, et notamment en faisant obstacle à l'occupation d'un emploi lui permettant de subvenir aux besoins de sa famille. Au regard des circonstances particulières de l'espèce, la condition tenant à l'urgence définie par les dispositions de l'article
L. 521-1 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne la condition relative au doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
5. Aux termes du premier alinéa de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'éloignement effectif de l'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français ne peut intervenir avant l'expiration du délai ouvert pour contester, devant le tribunal administratif, cette décision et la décision fixant le pays de renvoi qui l'accompagne, ni avant que ce même tribunal n'ait statué sur ces décisions s'il a été saisi ".
6. Il ressort des pièces du dossier que par un message émis le 3 juin 2024, l'agent instructeur du ministre de l'intérieur et des outre-mer a informé M. A que son dossier
n° 9402202404020355907 a été clôturé et que son compte d'accès temporaire à l'application " Administration numérique des étrangers en France " a été supprimé. Ce message indique que " vous avez fait un recours auprès du tribunal administratif de Melun le 10/01/2023, nous ne pouvons instruire cette demande tant que le tribunal n'a pas délibéré " et qu'" il faudra faire rectifier votre acte de mariage actuel qui doit mentionner votre divorce avec votre 1ère épouse ukrainienne ". En outre, il n'est pas contesté qu'à la date de la décision de refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour de l'intéressé révélée par le message précité, un recours tendant à l'annulation d'un arrêté du préfet de Seine-et-Marne portant refus de délivrance d'un titre de séjour à M. A et lui faisant obligation de quitter le territoire français était en instance devant le tribunal administratif de Melun. Dans ces conditions, la préfète du Val-de-Marne doit être regardée comme ayant refusé d'enregistrer la demande de titre de séjour de M. A au motif qu'il faisait l'objet d'une mesure d'éloignement en litige devant le tribunal administratif. Toutefois, si la saisine du tribunal administratif a bien eu pour conséquence de suspendre les effets de cette mesure d'éloignement en application des dispositions de l'article L. 722-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, elle n'a pas pour effet d'interdire à l'administration de se prononcer sur une nouvelle demande de titre de séjour, fondée au demeurant sur une situation de fait nouvelle. Par suite, l'administration ne pouvait refuser d'enregistrer la demande de titre de séjour de
M. A pour les motifs précités. Dès lors, en l'état de l'instruction, le moyen tiré de ce que la décision du 3 juin 2024 de refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour de M. A est entachée d'une erreur de droit est propre à créer un doute sérieux quant à la légalité de cette décision.
7. Il résulte de ce qui précède qu'il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la suspension de l'exécution de la décision attaquée jusqu'à ce qu'il soit statué sur le fond.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
8. Aux termes de l'article L. 511-1 du code de justice administrative : " Le juge des référés statue par des mesures qui présentent un caractère provisoire. Il n'est pas saisi du principal et se prononce dans les meilleurs délais ". Si, pour le cas où l'ensemble des conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative est rempli, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative et prescrire par la même décision juridictionnelle que l'auteur de la décision prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, de telles mesures doivent, ainsi que l'impose l'article L. 511-1 du même code, présenter un " caractère provisoire ".
9. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution. La juridiction peut également prescrire d'office cette mesure ".
10. Si les conditions posées à l'octroi de la suspension d'une décision refusant un avantage sont remplies, il appartient donc au juge administratif d'assortir le prononcé de cette suspension de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration et qui pourront consister à réexaminer les droits de l'intéressé à cet avantage dans un délai déterminé ou, le cas échéant, à prendre toute mesure conservatoire utile prescrite par le juge compte tenu de l'objet du litige, du moyen retenu et de l'urgence.
11. En l'espèce, la décision de clôture du dossier " Administration numérique des étrangers en France " de M. A constitue un refus d'enregistrement de sa demande de titre de séjour et ne saurait s'analyser comme un rejet d'une demande de titre de séjour. Cette décision ne constitue qu'un refus d'enregistrement faisant obstacle au dépôt de la demande de titre de séjour et ainsi à son examen au fond. Par suite, la présente ordonnance, qui prescrit la suspension de la décision en litige, implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer la demande de titre de séjour qui sera à nouveau présentée par M. A, dès lors qu'elle présenterait un caractère complet, dans un délai d'un mois, et qu'à cette occasion un récépissé avec autorisation de travail lui soit remis. En revanche, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.
Sur les frais d'instance :
12. Dans les circonstances de l'espèce il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par M. A et non compris dans les dépens, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
O R D O N N E :
Article 1er : L'exécution de la décision du 3 juin 2024, par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'enregistrer la demande de titre de séjour de M. A, est suspendue.
Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer la demande de titre de séjour qui sera à nouveau présentée par M. A, sous réserve de sa complétude, dans un délai d'un mois, et de lui délivrer à cette occasion un récépissé l'autorisant à travailler.
Article 3 : L'Etat (préfecture du Val-de-Marne) versera à M. A la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de M. A est rejeté.
Article 5 : La présente ordonnance sera notifiée à M. C A et à la préfète du
Val-de-Marne.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 août 2024.
Le juge des référés,
S. BLa greffière,
C. MAHIEU
La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,