Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409192

samedi 27 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409192
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantCENTAURE AVOCATS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 24 juillet 2024, M. D A C, représenté par Me Djemaoun, demande au juge des référés, sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'enjoindre au conseil départemental F de procéder à sa mise à l'abri et d'organiser l'entretien d'évaluation prévu aux articles L. 221-2, L. 221-2-4, L. 222-5 et R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles, dans un délai de quarante-huit heures et sous astreinte de 150 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge du département F une somme de 1 500 euros à verser à son conseil en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- il est ressortissant ivoirien et est né le 1er juillet 2008 ; le 16 juillet 2024, il s'est présenté pour la quatrième fois au dispositif d'évaluation géré par France terre d'asile dans le Val-de-Marne qui lui a demandé de revenir un autre jour, sans lui fixer de date et sans lui proposer d'hébergement ;

- la condition d'urgence est remplie dès lors qu'il est mineur, qu'il se trouve à la rue et est exposé à des traitements inhumains et dégradants ;

- la carence caractérisée du département F dans l'accomplissement de sa mission d'accueil à l'égard des mineurs porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale, en méconnaissance de l'article 375 du code civil, des articles

L. 221-1, L. 221-2-4, L. 222-5 et R. 221-11 du code de l'action sociale et des familles, et méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.

La requête a été communiquée au département F qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'action sociale et des familles ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 26 juillet 2024 en présence de Mme Dusautois greffière d'audience, Mme E a lu son rapport et entendu :

- les observations de Me Sangue, substituant Me Djemaoun, représentant M. A C, absent, qui maintient les conclusions de la requête en indiquant en faisant valoir que les jeunes se présentent plusieurs fois sans être mis à l'abri et sans être évalués, qu'au cas présent le département n'apporte aucun élément de nature à établir que M. A C aurait été pris en charge, que la jurisprudence invoquée par la défense n'est pas transposable dans la mesure où aucune date n'a été fixée au requérant pour qu'il puisse de présenter à nouveau de manière utile et qu'il convient de s'en référer à la décision du Conseil d'Etat n° 488099 ; le département tente de renverser la charge de la preuve en sollicitant des éléments sur la situation de l'intéressé alors qu'il lui appartient d'évaluer la vulnérabilité des mineurs isolés ; il n'apporte aucun élément de nature à justifier la saturation du dispositif dont il se prévaut ; il ne s'oppose toutefois pas au report de la clôture de l'instruction, à la condition que la présentation de M. A C puisse être effective dès lundi prochain ;

- et les observations de Me Cano, représentant le département F, qui conclut à titre principal au rejet de la requête, en l'absence de tout élément au dossier permettant de justifier l'identité du requérant, ou sa situation de fragilité ou de vulnérabilité ; à titre subsidiaire il demande que la clôture de l'instruction soit différée, en faisant valoir que, contrairement aux sept autres dossiers de l'audience, le département n'a pas encore pu retrouver l'évaluation de M. A C et souhaite vérifier si M. A C a été pris en charge ; à défaut, il s'engage au nom du département à faire parvenir une convocation à M. A C, durant cette prolongation d'instruction, pour qu'il se présente dans la journée de lundi pour une mise à l'abri et une évaluation ; il ne s'agit pas d'une demande dilatoire qui aurait pour objet de se soustraire aux obligations légales, mais d'une demande présentée dans le cadre de la jurisprudence du Conseil d'Etat n° 496014 qui admet qu'en cas de saturation du dispositif, un accueil puisse être différé jusqu'à plusieurs semaines pour tenir compte des moyens dont dispose le département étant précisé que depuis août 2023 le département doit faire face à une moyenne de 130 présentations hebdomadaires, contre 50 à 70 précédemment ; ainsi le fait de ne pas avoir pu accueillir ces jeunes le jour de leur présentation ne constitue pas en lui-même une carence portant atteinte à une liberté fondamentale.

En application des dispositions de l'article R. 522-8 du code de justice administrative, la juge des référés a, à l'issue de l'audience, différé la clôture de l'instruction au samedi 27 juillet 2024 midi, et a demandé au département F de produire les éléments annoncés au plus tard le samedi 27 juillet 2024, 10 heures, pour en permettre la communication dans un délai compatible avec le respect du contradictoire.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ". Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. A C, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les autres conclusions :

2. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".

3. Aux termes de l'article L. 221-1 du code de l'action sociale et des familles : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est un service non personnalisé du département chargé des missions suivantes : / 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique () aux mineurs et à leur famille () confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs () ; / 3° B en urgence des actions de protection des mineurs mentionnés au 1° du présent article ; / (). ". Les premier et deuxième alinéas de l'article L. 221-2 du même code disposent que : " Le service de l'aide sociale à l'enfance est placé sous l'autorité du président du conseil départemental. / Le département organise sur une base territoriale les moyens nécessaires à l'accueil et à l'hébergement des enfants confiés à ce service. () ". Aux termes de l'article L. 221-2-4 de ce code : " I. Le président du conseil départemental du lieu où se trouve une personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille met en place un accueil provisoire d'urgence. / II. En vue d'évaluer la situation de la personne mentionnée au I et après lui avoir permis de bénéficier d'un temps de répit, le président du conseil départemental procède aux investigations nécessaires au regard notamment des déclarations de cette personne sur son identité, son âge, sa famille d'origine, sa nationalité et son état d'isolement. / L'évaluation est réalisée par les services du département. () / () / Il statue sur la minorité et la situation d'isolement de la personne, en s'appuyant sur les entretiens réalisés avec celle-ci, sur les informations transmises par le représentant de l'Etat dans le département ainsi que sur tous les éléments susceptibles de l'éclairer. / () ".

4. Pour l'application de ces dispositions, l'article R. 221-11 du même code, dans sa rédaction issue du décret n° 2023-1240 du 22 décembre 2023, prévoit que : " I. - La durée de l'accueil provisoire d'urgence prévu au I de l'article L. 221-2-4 est de cinq jours à compter du premier jour de la prise en charge de la personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille. L'accueil peut être prolongé deux fois pour la même durée. Le président du conseil départemental informe sans délai le procureur de la République de cet accueil et de ses éventuelles prolongations. / II. - L'évaluation de la minorité et de l'isolement prévue au II de l'article L. 221-2-4 est réalisée pendant la période d'accueil provisoire d'urgence et après que la personne accueillie a bénéficié d'un temps de répit. /III. - Au cours du temps de répit, le président du conseil départemental identifie les besoins en santé de la personne accueillie en vue, le cas échéant, d'une orientation vers une prise en charge adaptée. Les éléments obtenus à cette occasion ne peuvent pas être utilisés pour évaluer la minorité et la situation d'isolement de la personne accueillie. / La durée du temps de répit est déterminée par le président du conseil départemental en fonction de la situation de la personne accueillie au moment où elle se présente, en particulier de son état de santé physique et psychique ainsi que du temps nécessaire pour que la personne soit informée, dans une langue qu'elle comprend, des modalités et des enjeux attachés à l'évaluation. / IV. - L'évaluation de la minorité et de l'isolement est organisée selon les modalités précisées dans un référentiel national fixé par arrêté des ministres de la justice et de l'intérieur ainsi que des ministres chargés de l'enfance, des collectivités territoriales et de l'outre-mer. / Les entretiens sont conduits par des professionnels justifiant d'une formation ou d'une expérience définie par arrêté des ministres mentionnés à l'alinéa précédent dans le cadre d'une approche pluridisciplinaire. Ces entretiens se déroulent dans une langue comprise par la personne accueillie () VI. - Au terme du délai mentionné au I ou avant l'expiration de ce délai si l'évaluation a été conduite avant son terme, le président du conseil départemental rend la décision prévue par le septième alinéa du II de l'article L. 221-2-4 et, le cas échéant, saisit le procureur de la République en vertu du quatrième alinéa de l'article L. 223-2 aux fins d'application du deuxième alinéa de l'article 375-5 du code civil. Dans ce cas, l'accueil provisoire d'urgence mentionné au I se prolonge jusqu'à la décision de l'autorité judiciaire. / Si le président du conseil départemental estime que la situation de la personne accueillie ne justifie pas la saisine de l'autorité judiciaire, il notifie à cette personne une décision de refus de prise en charge délivrée dans les conditions de l'article R. 223-2 du code de l'action sociale et des familles. Dans ce cas, l'accueil provisoire d'urgence prend fin. ".

5. Il résulte de ces dispositions que, sous réserve des cas où la condition de minorité ne serait à l'évidence pas remplie, il incombe aux autorités du département de mettre en place un accueil provisoire d'urgence pour toute personne se déclarant mineure et privée temporairement ou définitivement de la protection de sa famille, confrontée à des difficultés risquant de mettre en danger sa santé, sa sécurité ou sa moralité, en particulier parce qu'elle est sans abri. Lorsqu'elle entraîne des conséquences graves pour le mineur intéressé, une carence caractérisée dans l'accomplissement de cette mission porte une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Il incombe au juge des référés d'apprécier, dans chaque cas, les diligences accomplies par l'administration en tenant compte des moyens dont elle dispose ainsi que de l'âge, de l'état de santé et de la situation de famille de la personne intéressée.

6. Il résulte de l'instruction, et notamment de l'attestation produite à l'appui de la requête qu'aucun élément ne permet, à ce stade, d'écarter que M. A C, qui se déclare mineur de quinze ans isolé, s'est présenté le 16 juillet 2024, pour la quatrième fois, au dispositif d'évaluation des mineurs étrangers isolés F géré par France terre d'asile, sans être mis à l'abri ni évalué et qu'il lui a été demandé de revenir sans cependant lui fixer de date.

7. Toutefois, le département F s'est engagé, au cours de l'audience, par la voix de son conseil, à convoquer M. A C pour qu'il se présente dans la journée de lundi 29 juillet 2024 auprès du dispositif d'évaluation des mineurs isolés F géré par France terre d'asile et puisse le jour même, être mis à l'abri le temps de l'évaluation de son âge et de son isolement. Le département a produit, au cours de la période de prolongation de l'instruction, les éléments établissant que les premières mesures ont d'ores et déjà été prises pour que cet engagement soit effectivement respecté. Cet engagement étant équivalent, tant par sa nature que par son délai de mise en œuvre, aux mesures qui auraient pu être ordonnées par le tribunal sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. A C doivent être regardées comme étant devenues sans objet. Il n'y a dès lors plus lieu d'y statuer.

8. M. A C bénéficie de l'aide juridictionnelle à titre provisoire. Par suite, son conseil peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Djemaoun, conseil de M. A C, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge du département F le versement à Me Djemaoun de la somme de 1 000 euros sur le fondement des dispositions précitées. Dans l'hypothèse où M. A C ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle par le bureau d'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée.

D E C I D E :

Article 1er : M. A C est admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Article 2 : Il n'y a plus lieu de statuer sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par M. A C.

Article 3 : Le département F versera à Me Djemaoun, conseil de M. A C, la somme de 1 000 euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve que Me Djemaoun renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État. Dans l'hypothèse où M. A C ne serait pas admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle par le bureau d'aide juridictionnelle, cette somme lui sera directement versée.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. D A C et au département F.

Fait à Melun, le 27 juillet 2024.

La présidente,

Signé : C. E

La République mande et ordonne à la préfète F en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,