Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409315
vendredi 30 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2409315 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 4ème chambre |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 26 juillet 2024, M. B et Mme D C, représentés par Me Habib, demandent au tribunal :
1°) d'annuler la décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission a rejeté leur recours préalable obligatoire contre la décision du 30 mai 2024 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a rejeté leur demande d'instruction en famille de leur fils A ;
2°) à titre principal, d'enjoindre au recteur de l'académie de Créteil de leur délivrer une autorisation d'instruire en famille leur fils au titre du 4° de l'article L. 131-5 du code de l'éducation et, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de la demande ;
3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur de droit dès lors que l'autorité administrative ne peut exiger la démonstration de l'impossibilité d'une scolarisation de l'enfant ;
- la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'intérêt supérieur de leur enfant dès lors que le projet pédagogique a été élaboré dans l'intérêt de A, en tenant compte de ses facilités d'apprentissages, de ses sensibilités et de la circonstance que son frère et sa sœur bénéficient d'une scolarisation à domicile depuis 8 ans, sa mère étant qualifiée pour l'instruire en famille.
Par un mémoire en défense enregistré le 20 août 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.
Elle soutient que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention du 20 novembre 1989 relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'éducation ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Mullié,
- et les conclusions de Mme Blanc, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. et Mme C sont les parents du jeune A né le 19 août 2021. Ils ont présenté pour leur fils, le 4 avril 2024, une demande d'autorisation d'instruction dans la famille au titre de l'année scolaire 2024-2025. Par une décision du 30 mai 2024, la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a rejeté leur demande. Les requérants ont formé un recours administratif préalable contre cette décision auprès de la commission académique. Leur recours administratif préalable obligatoire a été rejeté par une décision de la commission du 1er juillet 2024. Les requérants demandent l'annulation de cette décision.
2. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code de l'éducation, dans sa version applicable au litige : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. (.) / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret ". Enfin, aux termes de l'article R. 131-11-5 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".
3. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.
4. En premier lieu, les requérants soutiennent que la décision attaquée n'est pas motivée. La décision vise les dispositions du code de l'éducation applicables et rappelle les circonstances de fait la justifiant. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisante motivation de la décision attaquée doit être écarté.
5. En deuxième lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation issues de la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, éclairées par les débats parlementaires à l'issue desquels elles ont été adoptées, que le législateur a entendu limiter strictement aux quatre cas mentionnés au point précédent la possibilité pour l'administration de délivrer, à titre dérogatoire, une autorisation pour dispenser l'instruction en famille. Il ressort également de ces débats parlementaires que, s'agissant particulièrement du quatrième et dernier cas, tenant à " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", le législateur a entendu réserver la possibilité d'accorder une dérogation exclusivement lorsque les familles relèvent un besoin de l'enfant à partir duquel elles élaborent un projet éducatif adapté. Dans son avis sur le projet de loi, le Conseil d'État a considéré que le motif visé préserve une possibilité de choix éducatif des parents, mais tiré de considérations propres à l'enfant. En outre, l'étude d'impact de la loi précise que l'instruction en famille constitue désormais une exception au principe de scolarisation obligatoire qui ne peut être accordée qu'en raison de la situation particulière de l'enfant. Il en résulte que l'administration ne saurait délivrer une autorisation pour dispenser l'instruction en famille présentée sur le fondement de ce quatrième cas lorsque les personnes responsables de l'enfant n'établissent pas expressément l'existence d'une situation propre à l'enfant. Pour délivrer une telle autorisation sur ce fondement, l'autorité administrative doit en outre s'assurer, sous le contrôle du juge administratif, que le projet d'instruction en famille comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant ainsi que le Conseil constitutionnel a interprété, au point 76 de sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, le critère tenant à la situation propre à l'enfant. Par ailleurs, le principe de la scolarisation dans un établissement d'enseignement public ou privé pour les enfants âgés de trois à seize ans a été jugé conforme par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 qui a considéré que l'instruction en famille ne constitue pas une composante du principe fondamental reconnu par les lois de la République de la liberté d'enseignement mais une simple modalité de mise en œuvre de l'instruction obligatoire prévue par les dispositions de l'article L. 131-1 du code de l'éducation. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été prise aux motifs que l'école maternelle est à même de s'adapter au rythme d'apprentissage de chaque enfant, que la coopération et l'entraide sont à l'œuvre au sein d'une classe, que les valeurs éducatives de la famille sont également celles de l'école, qu'en milieu scolaire les enfants ne restent pas statiques toute la journée, que les sorties peuvent être effectuées hors temps scolaire et que le fait de voyager hors temps scolaire relève de l'organisation familiale et non de l'intérêt supérieur de l'enfant. Ainsi, contrairement à ce que soutiennent les requérants, il ne ressort pas des termes la décision attaquée que l'autorité administrative ait entendu exiger la caractérisation de l'inadaptation de l'école à la situation de A. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de droit au regard des dispositions et stipulations précitées ne peut qu'être écarté.
6. En dernier lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".
7. Les requérants soutiennent que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et méconnaît l'intérêt supérieur de leur enfant aux motifs que le projet pédagogique a été élaboré dans l'intérêt de A, en tenant compte de ses facilités d'apprentissages, de ses sensibilités et de la circonstance que son frère et sa sœur bénéficient d'une scolarisation à domicile depuis 8 ans, sa mère étant qualifiée pour l'instruire en famille. Ainsi qu'il a été dit précédemment, la décision attaquée a été prise aux motifs que l'école maternelle est à même de s'adapter au rythme d'apprentissage de chaque enfant, que la coopération et l'entraide sont à l'œuvre au sein d'une classe, que les valeurs éducatives de la famille sont également celles de l'école, qu'en milieu scolaire les enfants ne restent pas statiques toute la journée, que les sorties peuvent être effectuées hors temps scolaire et que le fait de voyager hors temps scolaire relève de l'organisation familiale et non de l'intérêt supérieur de l'enfant. D'une part, si A présente depuis quelques mois une disfluence de sévérité variable, il ne ressort pas des pièces du dossier et, en particulier, du bilan fait par une orthophoniste le 18 juin 2024, que ce trouble justifie que A ne puisse être scolarisé. D'autre part, la circonstance que son frère et sa sœur, plus âgés, ont été instruits en famille et vont continuer de l'être, ne suffit pas à elle seule à justifier que A doive également être instruit en famille. Enfin, si les parents de A ont construit pour lui un projet pédagogique très élaboré, tenant compte également de l'instruction en famille de sa sœur et de son frère, ainsi que de leur souhait de voyager et de prévoir des sorties culturelles, il ne ressort pas des pièces du dossier que A ne puisse être scolarisé, cette scolarisation ne devant pas nuire au maintien des liens qui l'unit avec le reste des membres de sa famille. Ainsi, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision a été prise sans que l'intérêt de A ait été pris en considération. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées du code de l'éducation et des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.
8. Il résulte de tout ce qui précède que M. et Mme C ne sont pas fondés à demander l'annulation de la décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission a rejeté leur recours préalable obligatoire contre la décision du 30 mai 2024 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a rejeté leur demande d'instruction en famille de leur fils A. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant au versement de frais non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. et Mme C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B et Mme D C et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.
Copie de la présente décision sera adressée à la rectrice de l'académie de Créteil.
Délibéré après l'audience du 28 août 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Mullié, présidente,
Mme Senichault de Izaguirre, conseillère,
M. Collen-Renaux, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2024.
La présidente rapporteure,
N. MULLIE
L'assesseure la plus ancienne,
J. SENICHAULT DE IZAGUIRRELa greffière,
C. ROUILLARD
La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,