Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409372

mardi 20 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409372
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé, a rejeté la requête de M. A visant à suspendre le refus de la préfète du Val-de-Marne d’enregistrer sa demande de changement de statut et de délivrance d’un titre de séjour « vie privée et familiale ». Le juge a relevé que la décision contestée du 28 mai 2024 était confirmative d’un précédent refus du 9 février 2023, déjà frappé d’un recours en suspension rejeté, rendant la nouvelle requête irrecevable. En conséquence, la condition d’urgence prévue à l’article L. 521-1 du code de justice administrative n’a pas été examinée, et les conclusions aux fins d’injonction et d’astreinte ont été rejetées. Les frais liés à l’instance ont été laissés à la charge du requérant.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 29 juillet 2024, M. B A, représenté par Me Siran, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) de suspendre l'exécution de la décision de refus d'enregistrement d'une demande de changement de statut et de délivrance de titre de séjour portant mention " vie privée et familiale " prise par la préfète du Val-de-Marne le 28 mai 2024 ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne, à titre principal, de lui délivrer, à titre provisoire, un titre de séjour mention " vie privée et familiale ", dans un délai de quinze jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, à titre subsidiaire, de procéder à l'examen de sa demande ou de lui fixer un rendez-vous en vue de déposer sa demande de titre de séjour et de lui remettre, pour la durée de cet examen, un récépissé de demande de titre de séjour l'autorisant à travailler dans un délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard et à titre infiniment subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, sous astreinte de 150 euros par jour de retard, et de le munir dans l'attente d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat au profit de Me Siran la somme de 1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37, alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que son conseil, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, et à défaut au requérant.

Le requérant soutient que :

S'agissant de l'urgence :

- elle est présumée.

S'agissant des doutes sérieux :

- la décision contestée est entachée d'un vice d'incompétence ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des articles R. 431-12,

L. 423-23 et L. 435-1du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne qui n'a pas produit d'observations en défense.

Vu :

- la requête au fond enregistrée sous le n° 2409403 ;

- les pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal administratif de Melun a désigné M. Meyrignac, premier conseiller, pour statuer en tant que juge des référés en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties de la date de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 août 2024 :

- le rapport de M. Meyrignac qui a relevé d'office l'irrecevabilité de la requête en ce qu'elle tend à la suspension de l'exécution d'une décision confirmative de la décision du 9 février 2023, pour laquelle la requête à fin de suspension a été rejetée par ordonnance n° 2402099 du 26 février 2024 ;

- et les observations de Me Siran, représentant M. A, qui maintient ses conclusions par les mêmes moyens et qui soutient que la décision dont la suspension est demandée est différente de celle de février 2023, dès lors que de nouvelles démarches ont été engagées en septembre 2023, qu'il a été licencié fin 2023, qu'il dispose d'une promesse d'embauche, qu'il vit maritalement avec une ressortissante malienne en situation régulière qui est actuellement enceinte.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien né le 28 mai 2001, est entré en France en 2017 avant d'être confié à l'aide sociale à l'enfance. A sa majorité, il s'est vu délivrer des titres de séjour portant la mention " étudiant " jusqu'au 7 décembre 2023, puis a sollicité, le 24 janvier 2024, la délivrance d'un titre de séjour portant mention " vie privée et familiale ". Par décision du 28 mai 2024, la préfète du Val-de-Marne a refusé de donner suite à cette demande. Par la requête précitée, l'intéressé demande la suspension de cette décision.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Aux termes de l'article 61 du décret du 28 décembre 2020 portant application de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " L'admission provisoire peut être accordée dans une situation d'urgence, notamment lorsque la procédure met en péril les conditions essentielles de vie de l'intéressé (). L'admission provisoire est accordée par () le président de la juridiction saisie, soit sur une demande présentée sans forme par l'intéressé, soit d'office si celui-ci a présenté une demande d'aide juridictionnelle () sur laquelle il n'a pas encore été statué ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ". Aux termes du premier alinéa de l'article R. 522-1 de ce même code : " La requête visant au prononcé de mesures d'urgence doit () justifier de l'urgence de l'affaire ".

Quant à la condition d'urgence :

5. Il résulte des dispositions précitées que la condition d'urgence à laquelle est subordonné le prononcé d'une mesure de suspension doit être regardée comme remplie lorsque la décision contestée préjudicie de manière suffisamment grave et immédiate à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension d'une telle décision, d'apprécier concrètement, compte tenu des justifications fournies par le requérant, si les effets de celle-ci sur la situation de ce dernier ou le cas échéant, des personnes concernées, sont de nature à caractériser une urgence justifiant que, sans attendre le jugement de la requête au fond, l'exécution de la décision soit suspendue.

6. Le requérant a sollicité, le 24 janvier 2024, la délivrance d'un titre de séjour portant mention " vie privée et familiale ", alors que le titre de séjour portant la mention " étudiant " qu'il détenait jusque-là, avait expiré le 7 décembre 2023. Dans ces conditions, cette demande ne valant pas renouvellement de titre, mais seulement première demande de titre de séjour, la condition d'urgence ne peut être regardée comme étant présumée.

7. Il résulte, toutefois, de l'instruction que la décision contestée a pour effet de l'interdire de travailler et de subvenir à ses besoins, alors qu'il était en situation régulière de sa majorité jusqu'à l'expiration de son précédent titre. Dans ces conditions, la condition d'urgence qui s'apprécie concrètement et objectivement est, en l'espèce, remplie.

Quant à la condition de doutes sérieux :

8. Par décision du 28 mai 2024, la préfète du Val-de-Marne a indiqué que le requérant avait sollicité, le 4 avril 2024, un changement d'étudiant en celui de " vie privée et familiale ", qu'une première demande de changement de statut avait été déposée le 18 janvier précédent et renvoyée pour incomplétude, que l'intéressé avait ensuite introduit deux recours devant le présent tribunal afin de contester la décision de refus implicite, que ces affaires sont actuellement pendantes et qu'" en conséquence, à ce stade de l'instruction et dans l'attente des jugements du tribunal administratif de Melun, vous comprendrez que je ne puisse qu'inviter votre client à produire un dossier complet de changement de statut en qualité de salarié dans les meilleurs délais, comme indiqué lors du renvoi de son dossier ".

9. En l'espèce, le moyen tiré du défaut d'examen en ce que la préfète du Val-de-Marne a refusé ainsi d'instruire la demande de titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " dont elle était saisie, alors que les requêtes devant le tribunal n'ont pas de caractère suspensif sur l'instruction d'une telle demande et qu'il n'est pas contesté, dès lors que la préfète n'a pas défendu dans la présente instance, que la demande de titre de séjour présentée sur le fondement de la vie privée et familiale était, quant à elle, complète, est propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision.

10. Les deux conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative étant remplies, il y a lieu de prononcer la suspension de l'exécution de la décision du 28 mai 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne n'a pas donné suite à la demande de titre de séjour du requérant.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

11. Si, dans le cas où les conditions posées par l'article L. 521-1 du code de justice administrative sont remplies, le juge des référés peut suspendre l'exécution d'une décision administrative, même de rejet, et assortir cette suspension d'une injonction ou de l'indication des obligations qui en découleront pour l'administration, les mesures qu'il prescrit ainsi doivent présenter un caractère provisoire. Il suit de là que le juge des référés ne peut, sans excéder sa compétence, ni prononcer l'annulation d'une décision administrative, ni ordonner une mesure qui aurait des effets en tous points identiques à ceux qui résulteraient de l'exécution par l'autorité administrative d'un jugement annulant une telle décision.

12. Compte tenu du caractère provisoire des mesures du juge des référés, la suspension de l'exécution de la décision contestée implique qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la situation de M. A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, sans qu'il soit besoin d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

13. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat au profit de Me Siran une somme de 700 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

O R D O N N E

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision du 28 mai 2024 par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé de statuer sur la demande de titre de séjour portant mention " vie privée et familiale " présentée par M. A est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la situation de M. A dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 4 : L'État versera à Me Siran une somme de 700 euros au titre des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que celle-ci renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie dématérialisée en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

Fait à Melun, le 20 août 2024.

Le juge des référés,La greffière,

P. MEYRIGNACV. TAROT

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,