Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409510
vendredi 2 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de MELUN |
| Section | Tribunal Administratif de MELUN |
| N° Dossier | TA77-2409510 |
| Type | Ordonnance |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Avocat requérant | AMCHI DIT YAKOUBAT |
Résumé IA
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés le 31 juillet 2024 et le 1er août 2024, Mme D L, représentée par Me Amchi Dit N, demande au juge des référés :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'ordonner, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, la suspension de l'exécution de l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois ;
3°) de mettre à la charge de l'État au bénéfice de son conseil une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi
n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve de renoncer à percevoir la part contributive de l'Etat dans sa mission d'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
* la condition d'urgence de l'article L. 521-2 du code de justice administrative est caractérisée par :
- en matière de mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, l'urgence à statuer sur une requête en référé liberté doit être regardée comme étant établie par présomption ;
- le niveau de la menace terroriste peut justifier les conditions de la mise en œuvre des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, mais ne peut en aucun cas permettre de renverser la présomption d'urgence ; le ministre ne justifie d'aucune circonstance de nature à renverser la présomption.
* il est porté une atteinte grave et manifestement illégale à plusieurs libertés fondamentales, en ce que :
- les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure sont incompatibles avec les stipulations de l'article 2 du protocole n° 4 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; l'autorité administrative dispose d'un pouvoir d'appréciation sans critère précis pour déterminer l'existence d'un comportement qui constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ; il en est de même pour déterminer la fréquence et la forme des relations habituelles imputées au justiciable ;
- les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure sont incompatibles avec les stipulations de l'article 8 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ; le droit interne n'offre pas une protection suffisante contre les atteintes arbitraires de la puissance publique ; l'exigence de clarté et de prévisibilité découlant de la loi n'est pas assurée ;
- les dispositions des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure sont incompatibles avec les obligations découlant de l'article 13 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales garantissant le recours effectif permettant de se prévaloir des droits et libertés garanties par la convention ; le contrôle juridictionnel est impossible en cette matière car : les critères de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure sont imprécis et subjectif ce qui ne permet pas au juge d'apprécier les conditions de nécessité et de proportionnalité des mesures en litige, et car le juge n'est pas en mesure d'apprécier les accusations portées contre la requérante compte tenu du mode de preuve basé sur des éléments confidentiels recueillis par les services de renseignement ;
- l'arrêté est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à l'existence d'une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics que constitue le comportement de l'intéressée ; la menace doit être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme ; cette notion d'acte de terrorisme est celle retenue par les dispositions de l'article L. 421-1 et suivants du code pénal ;
- l'arrêté est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'entrée en relation " de manière habituelle " avec des personnes ou organisation incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ; il ne saurait être reproché à l'intéressée les actes, mouvements et fréquentations de ses ex-époux avec qui elle n'a plus aucun contact ; l'intéressée n'a pas de casier judiciaire, ce qui démontre son respect des lois de la République ;
- les enfants de l'intéressée ne sont pas inscrit dans un établissement scolaire privé enseignant un Islam " très rigoriste ", car ils sont inscrits depuis 2020 à l'école publique
Léon Dauer à Villiers-sur-Marne ; la jeune E a été inscrite à un cours de gymnastique en septembre 2024 ;
- l'intéressée n'a pas de contact avec son premier ancien époux qui ne contribue ni à l'entretien ni à l'éducation des jeunes E et J ; elle a saisi le juge aux affaires familiales afin d'obtenir l'exercice de l'autorité parentale exclusive sur ces deux enfants et en l'absence du père, Q judiciaire de Créteil a fixé leur résidence habituelle chez elle ;
- l'intéressée n'entretient avec son second ancien époux que des contacts limités à l'entretien et l'éducation du jeune A ; cet homme ne fait pas l'objet de mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance ;
- l'arrêté en litige porte une atteinte grave à plusieurs libertés : liberté d'aller et venir garantie par l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, libre exercice d'une activité professionnelle, droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et consacré au rang de principe à valeur constitutionnelle, droit à la préservation de l'intérêt supérieur de l'enfant, et droit au recours effectif protégé par l'article 13 de la Convention européenne des droits de l'Homme ;
- l'intéressé a quatre enfants à charge, dont trois mineurs ; ses enfants, qui sont bloqués avec leur mère dans le périmètre géographique de la mesure en litige, ne peuvent pas voir leur grand-père pendant les grandes vacances alors que ce dernier réside à Champigny-sur-Marne ; ils ne peuvent profiter des activités estivales extérieures à la commune ; le père de la requérante a des problèmes de santé et une mobilité réduite, et se trouve également privé de l'aide de sa fille ; l'intéressée ne peut faire des courses au profit d'une amie de la famille.
Par un mémoire en défense, enregistré le 2 août 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- l'urgence n'est pas caractérisée car l'intéressé a introduit son recours assez tard, que le comportement de l'intéressée est dangereux et que le niveau de menace terroriste est aujourd'hui particulièrement élevé ;
- la requérante n'établit pas l'existence d'une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ; les critères de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure sont caractérisés ; la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance n'a pas des effets disproportionnés au regard de sa finalité.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, et notamment son Préambule et la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ;
- la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018 du Conseil constitutionnel ;
- le code de la sécurité intérieure ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. C pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Au cours de l'audience publique tenue en présence de Mme Dusautois, greffière d'audience, ont été entendus :
- le rapport de M. C ;
- les observations de Me Heinendinger substituant Me Amchi Dit N représentant Mme L. Me Heinendinger fait en outre valoir : sa cliente n'adhère pas à une idéologie radicale en lien avec le terrorisme, que sa pratique de l'Islam n'est pas radicale, que ses
trois enfants mineurs sont scolarisés dans une école publique et laïque, que l'école Iqra est une école privée reconnue par l'Etat qui n'a fait l'objet d'aucune mesure administrative de fermeture, que son comportement ne constitue pas une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, qu'elle n'a plus de relation avec M. B qui vit à l'étranger et refuse de voir ses enfants, que les relations avec M. F se limitent à l'éducation du jeune A, qu'elle ne connaît ni Mme I ni Mme O, que les éléments de la note de renseignement sont imprécis, qu'elle n'a plus de contact avec Mme P qui était une connaissance de
M. F. Me Heinendinger fait enfin valoir que sa cliente est une mère seule qui est isolée par la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance en litige : ses enfants sont les victimes par ricochet de cette mesure prise peu avant le début des vacances scolaires, qu'ils ne peuvent voir leur grand-père maternel qui est malade, qu'elle a dû renoncer à un projet de vacances en Vendée cet été ;
- et les observations de Mme L qui confirme le désarroi dans lequel elle est plongée par la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance en litige.
Le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'était ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience à 10h56.
Une note en délibéré a été enregistrée le 2 août 2024 à 13h51. Elle n'a pas été communiquée au défendeur.
Considérant ce qui suit :
1. Mme L, née le 6 décembre 1981, a fait l'objet par un arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer en date du 21 juin 2024, d'une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance par laquelle pendant une durée de trois mois à compter de la notification de l'arrêté en litige, en application des dispositions des articles L. 228-1 à L. 228-7 du code de la sécurité intérieure. Il lui a été fait obligation de ne pas se déplacer en dehors du territoire de la commune de Villiers-sur-Marne (sous réserve des déplacements qu'elle doit effectuer au titre de son obligation de présentation au commissariat de Chennevières-sur-Marne) sans avoir obtenu au préalable une autorisation écrite, de se présenter au commissariat de police de
Chennevières-sur-Marne une fois par jour à 11h00 y compris les dimanches et jours fériés, et de déclarer son lieu d'habitation dans un délai de 24 heures à compter de la notification de l'arrêté en litige ainsi que tout changement de domicile dès qu'elle en a eu connaissance et au plus tard lors de la première présentation suivant ce changement. Par la requête susvisée, Mme L doit être regardée comme demandant la suspension de l'arrêté en litige du 21 juin 2024.
Sur l'admission au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". Il y a lieu, eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de Mme L, d'admettre l'intéressée au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-2 du code de justice administrative :
3. Aux termes de l'article L. 521-2 du code de justice administrative : " Saisi d'une demande en ce sens justifiée par l'urgence, le juge des référés peut ordonner toutes mesures nécessaires à la sauvegarde d'une liberté fondamentale à laquelle une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public aurait porté, dans l'exercice d'un de ses pouvoirs, une atteinte grave et manifestement illégale. Le juge des référés se prononce dans un délai de quarante-huit heures. ".
4. Aux termes de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure : " Aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme, toute personne à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et qui soit entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme, soit soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes peut se voir prescrire par le ministre de l'intérieur les obligations prévues au présent chapitre ". Aux termes de l'article L. 228-2 de ce code : " Le ministre de l'intérieur peut, après en avoir informé le procureur de la République antiterroriste et le procureur de la République territorialement compétent, faire obligation à la personne mentionnée à l'article L. 228-1 de : / 1° Ne pas se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé, qui ne peut être inférieur au territoire de la commune. () ; / 2° Se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie, dans la limite d'une fois par jour, en précisant si cette obligation s'applique les dimanches et jours fériés ou chômés ; / 3° Déclarer son lieu d'habitation et tout changement de lieu d'habitation. / Les obligations prévues aux 1° à 3° du présent article sont prononcées pour une durée maximale de trois mois à compter de la notification de la décision du ministre. Elles peuvent être renouvelées par décision motivée, pour une durée maximale de trois mois, lorsque les conditions prévues à l'article L. 228-1 continuent d'être réunies. Au-delà d'une durée cumulée de six mois, chaque renouvellement est subordonné à l'existence d'éléments nouveaux ou complémentaires. La durée totale cumulée des obligations prévues aux 1° à 3° du présent article ne peut excéder douze mois. Les mesures sont levées dès que les conditions prévues à l'article L. 228-1 ne sont plus satisfaites. / () ".
En ce qui concerne la condition d'urgence :
5. Eu égard à son objet et à ses effets, notamment aux restrictions apportées à la liberté d'aller et venir, une décision prise par l'autorité administrative en application des articles
L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, porte, en principe et par elle-même, sauf à ce que l'administration fasse valoir des circonstances particulières, une atteinte grave et immédiate à la situation de cette personne, de nature à créer une situation d'urgence justifiant que le juge administratif des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-2 du code de justice administrative, puisse prononcer dans de très brefs délais, si les autres conditions posées par cet article sont remplies, une mesure provisoire et conservatoire de sauvegarde.
6. Toutefois, les éléments que le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir dans ses écritures, et notamment en lien avec le niveau de la menace terroriste pesant sur la France pendant la période des Jeux olympiques, ne conduisent pas à remettre en cause, au cas d'espèce, l'existence d'une situation d'urgence caractérisée de nature à justifier l'intervention du juge des référés libertés. Par suite, la condition tenant à l'urgence caractérisée prévue par l'article L. 521-2 du code de justice administrative doit être regardée comme satisfaite.
En ce qui concerne la condition relative à l'atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale :
S'agissant des moyens tirés de l'inconventionnalité des dispositions des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure :
7. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ". Aux termes de l'article 2 du protocole n° 4 à cette même convention : 1. Quiconque se trouve régulièrement sur le territoire d'un État a le droit d'y circuler librement et d'y choisir librement sa résidence. / () 3. L'exercice de ces droits ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au maintien de l'ordre public, à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. / () ".
8. En vertu de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure cité au point 4, les mesures prévues à l'article L. 228-1 du même code ne peuvent être prononcées qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes. Ainsi que l'a d'ailleurs relevé le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2017-691 QPC, le législateur a ainsi défini avec précision les conditions et critères de recours à la mesure d'assignation à résidence prévue par ces dispositions et limité son champ d'application à des personnes soupçonnées de présenter une menace d'une particulière gravité pour l'ordre public, et ni la notion de " comportement [constituant] une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics " ni celle " [d'entrée] en relation de manière habituelle " ne présentent d'ambiguïté susceptible de les faire regarder comme incompatibles avec les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales précitées, ou les exigences de clarté et de prévisibilité résultant de l'article 2 du protocole n° 4 à cette convention.
9. En second lieu, aux termes de l'article 13 de la convention européenne pour la sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne dont les droits et libertés reconnus dans la présente Convention ont été violés, a droit à l'octroi d'un recours effectif devant une instance nationale, alors même que la violation aurait été commise par des personnes agissant dans l'exercice de leurs fonctions officielles ".
10. La mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance peut faire l'objet d'un recours en référé sur le fondement des articles L. 521-1 et L. 521-2 du code de justice administrative, outre le recours prévu au dernier alinéa de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure et, dans le cas du renouvellement, les recours prévus aux septième et dernier alinéa de cet article. Ainsi qu'il a précédemment été dit, les critères posés à l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ne présentent pas d'ambiguïté de nature à faire obstacle à l'exercice d'un contrôle juridictionnel. Par ailleurs, les dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ne comportent aucune indication quant aux modalités de preuve admissibles des éléments sur lesquels se fonde l'administration pour prendre une mesure telle que celle en litige. Au demeurant, alors que Mme L ne peut, au soutien de son moyen d'exception d'inconventionnalité, utilement soutenir que les " accusations " retenues contre elle ne sont " ni circonstanciées ni sourcées " et qu'elle serait en conséquence dans l'incapacité de les contester, les éléments produits par le ministre dans le cadre de la présente instance, à savoir pour l'essentiel la note émanant des services de renseignement, quand bien même celle-ci ne mentionne pas ses sources, ont en tout état de cause été versés au contradictoire et sont suffisamment détaillés, précis et circonstanciés pour permettre à la requérante d'en discuter utilement la teneur. Ainsi, le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article L. 228-1 et celles de l'article L. 228-2 du code de la sécurité intérieure précité seraient incompatibles avec les stipulations de l'article 13 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, aux motifs que les critères édictés à l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure seraient imprécis et que les éléments retenus à l'encontre de la personne faisant l'objet de la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ne peuvent être utilement contestés du fait de leur mode de preuve, doit être écarté.
11. Il résulte de ce qui a été dit du point 7 au point 10 du présent jugement que les moyens tirés de ce que l'arrêté en litige serait entaché d'une inconventionnalité des dispositions des articles L. 228-1 et L. 228-2 du code de la sécurité intérieure ne peuvent qu'être écartés.
S'agissant des moyens tirés de ce que l'arrêté en litige serait entaché d'erreur d'appréciation et d'erreur manifeste d'appréciation :
12. Il résulte des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure que les mesures qu'il prévoit telles que celle en litige doivent être prises aux seules fins de prévenir la commission d'actes de terrorisme et sont subordonnées à deux conditions cumulatives, la première tenant à la menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics résultant du comportement de l'intéressé, la seconde aux relations qu'il entretient avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ou, de façon alternative, au soutien, à la diffusion ou à l'adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes.
13. Pour imputer à Mme L des obligations relevant des dispositions de l'article
L. 228-2 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a estimé, d'une part, qu'il existait des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics et, d'autre part, qu'elle entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme.
14. D'une part, Mme L fait valoir que l'administration ne saurait lui reprocher un comportement qui constituerait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics, en raison de ce que cette menace doit être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme au sens des dispositions de l'article L. 421-1 et suivants du code pénal. Toutefois, il résulte de l'instruction, et il ressort notamment de la note des services de renseignement, suffisamment précise et circonstanciée, produite en défense, et versée au débat contradictoire que Mme L est l'ancienne épouse religieuse de M. B interpellé en juin 2015 à la frontière turco-syrienne, alors qu'il était présumé rejoindre les rangs de l'organisation terroriste Daech en Syrie. A cet égard, Mme L fait valoir qu'elle est séparée de M. B qui réside à l'étranger, et elle produit à cet égard un jugement du 7 mars 2023 du juge aux affaires familiales du Tribunal judiciaire de Créteil qui fixe la résidence habituelle des jeunes E et J chez elle en reconnaissant aux deux parents l'exercice en commun de l'autorité parentale et au père d'un droit de visite libre aux enfants lors de sa venue sur le territoire français. En outre, la même note de renseignement indique que Mme L est devenue l'épouse religieuse de M. F, ancien membre de l'association d'aide aux détenus musulmans Sanâbil. Si Mme L affirme que ses relations avec M. F se limitent à l'entretien et l'éducation du jeune A, elle n'apporte cependant aucun élément au soutien de cette allégation. En dépit de la dissolution de cette association, il n'est pas contesté que M. F a continué d'entretenir des relations avec plusieurs islamistes, dont Mme P, épouse religieuse d'un djihadiste présumé décédé en Syrie puis épouse religieuse de M. H qui fut condamné à 20 ans de réclusion criminelle pour des faits d'association de malfaiteurs en vue de la préparation d'actes de terrorisme pour sa participation à la filière d'envoi de combattants dites filière de " Cannes Torcy ". Par ailleurs, il ressort de sources publiques, et notamment du site internet Légifrance qui a publié le décret du
24 novembre 2016 portant dissolution de l'association Sânabil, que cette association fut dissoute sur le fondement des points 6° et 7° de l'article L. 212-1 du code de la sécurité intérieure pour des motifs tirés de la provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur
non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, pour la propagation des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence, et pour se livrer sur le territoire français ou à partir de ce territoire, à des agissements en vue de provoquer des actes de terrorisme en France ou à l'étranger. Enfin, si
Mme L prétend adhérer à une vision religieuse humaniste, il résulte de la note de renseignement précise et circonstanciée que Mme L est ancrée depuis 2015 dans un environnement relationnel acquis à une vision radicale et violente de l'Islam, environnement perméable à la propagande des organisations terroristes extérieures appelant à commettre des actions violentes en France compte tenu du contexte géopolitique international actuel et des Jeux olympique. Dans ces conditions, au regard de l'ensemble de ces éléments, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu légalement considérer qu'il existe des raisons sérieuses de penser que le comportement de Mme L constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics.
15. D'autre part, Mme L soutient qu'il ne saurait lui être imputé les actes, mouvements et fréquentations de ses anciens époux, avec qui elle n'a plus aucun contact. Toutefois, elle ne conteste pas continuer à entretenir des relations limitées avec son second ancien époux religieux. De même, si Mme L soutient ne pas connaître Mme P, ancienne compagne de M. G, qui est présumé décédé en Syrie dans le cadre d'un djihad armé, et de Mme K, qui est la compagne du militant pro-djihadiste Youssef Sila, elle ne conteste pas que ces deux personnes étaient présentes lors de sa cérémonie de mariage en 2017. En outre, si la requérante précise que ses enfants sont inscrits depuis 2020 à l'école publique
Léon Dauer à Villiers-sur-Marne, elle ne conteste pas avoir inscrit précédemment ses enfants dans un établissement scolaire privé enseignant un islam rigoriste, dont elle ne conteste pas que le propriétaire des locaux est un prédicateur et un militant islamiste qui a fait partie d'un groupe de jeunes islamistes proches d'une filière d'envoi de combattants vers l'Irak démantelée en 2005. Enfin, si Mme L soutient sans être contredite que son casier judiciaire est vierge, elle ne conteste pas avoir été en contact avec d'autres femmes acquises à la cause djihadiste, dont l'une a été condamnée en décembre 2016 à six mois de prison avec sursis pour apologie du terrorisme, dont une autre est une ancienne membre active de l'association Sanâbil, et dont une troisième a été mise en examen avec son mari courant mai 2017 dans le cadre d'une filière d'acheminement de combattants pour le djihad et condamnée à cinq ans d'emprisonnement pour ces faits. Dans ces conditions, au regard de l'ensemble de ces éléments, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pu légalement considérer que Mme L entretient de manière habituelle des relations avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme. En conséquence, en prenant la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance à l'encontre de Mme L, le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'a pas fait une inexacte applications des dispositions de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure et n'a pas entaché son appréciation d'inexactitude matérielle.
16. Il résulte de ce qui a été dit du point 12 au point 15 de la présente ordonnance que les moyens tirés de ce que l'arrêté en litige serait entaché d'erreur d'appréciation, d'erreur manifeste d'appréciation ou d'erreur de fait ne peuvent qu'être écartés.
S'agissant des moyens tirés de l'atteinte grave et disproportionnée à plusieurs libertés fondamentales :
17. En premier lieu, Mme L soutient que la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance que lui inflige le ministre de l'intérieur et des outre-mer porte une atteinte disproportionnée à sa liberté d'aller et venir garantie par l'article 4 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Toutefois, il résulte de l'instruction que par un arrêté du
18 juillet 2024, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a dispensé une première fois
Mme L se son obligation de présentation au commissariat de police de
Chennevières-sur-Marne le 21 juillet 2024. Si par une décision du 27 juin 2024 le ministre de l'intérieur et des outre-mer a refusé un élargissement du périmètre géographique de sa mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance au territoire des communes du Tremblay (Seine-Saint-Denis), de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne) et de Pontault-Combault
(Seine-et-Marne) dans une perspective de visite familiale et déplacement des enfants en parc aéré, cette seule circonstance ne signifie pas que le ministre s'opposerait par principe à tout aménagement de la mesure compatible avec les exigences sécuritaires, notamment pendant la période estivale.
18. En deuxième lieu, Mme L soutient que la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance que lui a infligé le ministre de l'intérieur et des outre-mer porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par l'article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen et consacré au rang de principe à valeur constitutionnelle, ainsi au droit à la préservation de l'intérêt supérieur de ses enfants. Toutefois, d'une part, il ne résulte pas de l'instruction, que la présence de Mme L aux côtés de son père et de Mme M présenterait le caractère d'un soutien impérieux, ni qu'ils ne pourraient bénéficier du soutien d'autres membres de leurs familles, d'amis ou d'acteurs de la vie sociale à Champigny-sur-Marne. D'autre part, il ne résulte pas de l'instruction que Mme L ne pourrait pas faire bénéficier à ses enfants d'activités récréatives, sportives, culturelles ou spirituelles sur le territoire de la commune de Villiers-sur-Marne, ou encore que ses enfants, compte tenu de leurs âges respectifs (six ans, huit ans, dix ans) ne pourraient pas participer à des colonies de vacances ou partir en famille pendant la période estivale.
19. En troisième lieu, si Mme L invoque son droit au libre exercice d'une activité professionnelle, elle n'apporte aucune précision sur sa propre activité salariée ou indépendante, ou encore sur d'éventuelles démarches de recherche d'emploi qui auraient été entravées par la mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance en litige.
20. En dernier lieu, Mme L ne fait état d'aucun obstacle qui s'opposerait à l'exercice de son droit au recours effectif garanti par l'article 13 de la Convention européenne des droits de l'Homme. Il est d'ailleurs constant qu'elle a pu bénéficier d'un sauf-conduit pour assister à l'audience.
21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions tendant à la suspension de l'arrêté du 21 juin 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a prononcé à son encontre une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance pour une durée de trois mois doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi
n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ne peuvent qu'être rejetées.
O R D O N N E :
Article 1er : Mme L est admise à l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme L est rejeté.
Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à Mme D L, à Me Amchi Dit N et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Fait à Melun, le 2 août 2024.
Le juge des référés,La greffière,
Signé : S. CSigné : O. Dusautois
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière,