Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409689

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409689
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation4ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Melun a examiné la requête de parents contestant le refus d'autorisation d'instruction en famille pour leur fille, fondé sur l'article L. 131-5 du code de l'éducation. La juridiction a rejeté l'exception de non-lieu soulevée par la rectrice, estimant que le retrait de la première décision n'était pas définitif. Sur le fond, le tribunal a appliqué les dispositions du code de l'éducation, qui limitent les motifs d'autorisation à des situations spécifiques comme l'état de santé ou une situation propre à l'enfant. La solution retenue est le rejet de la requête, confirmant ainsi la légalité des décisions de la commission académique.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 août 2024, M. A B et Mme E D, représentés par Me Fouret, demandent au tribunal :

1°) d'annuler les décisions du 1er juillet 2024 par lesquelles la commission a rejeté leur recours préalable obligatoire contre la décision du 27 mai 2024 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale du Val-de-Marne a rejeté leur demande d'instruction en famille de leur fille C ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de Créteil d'autoriser l'instruction en famille de leur fille C ou, à défaut, de reconsidérer la situation de C en tirant toutes les conséquences du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 3 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- les décisions attaquées sont entachées d'une erreur de droit dès lors que l'autorité administrative ne peut exiger la démonstration d'une situation propre de l'enfant ;

- la première décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux de la situation de leur fille ;

- les décisions attaquées sont entachées d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des stipulations de l'article 3, paragraphe 1 de la convention du 20 novembre 1989 relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2024, la rectrice de l'académie de Créteil conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que :

- il n'y a pas lieu de statuer sur la légalité de la première décision prise le 1er juillet 2024 dès lors qu'elle a été retirée par une seconde décision prise le même jour ;

- les moyens soulevés par M. B et Mme D contre la seconde décision ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention du 20 novembre 1989 relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'éducation ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Mullié,

- les conclusions de Mme Blanc, rapporteure publique ;

- les observations de Me Fouret, représentant les requérants.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B et Mme E D sont les parents de la jeune C née le 10 août 2018. Ils ont présenté pour leur fille, le 29 mai 2017, une demande d'autorisation d'instruction dans la famille au titre de l'année scolaire 2024-2025. Par une décision du 27 mai 2024, la directrice académique des services de l'éducation nationale de Seine-et-Marne a rejeté leur demande. Les requérants ont formé un recours administratif préalable contre cette décision auprès de la commission académique. Leur recours administratif préalable obligatoire a été rejeté par deux décisions de la commission du 1er juillet 2024. Les requérants demandent l'annulation de ces décisions.

Sur le non-lieu :

2. Si la rectrice de l'académie de Créteil conclut au non-lieu à statuer s'agissant de la première décision prise le 1er juillet 2024 dès lors qu'elle a été implicitement, mais nécessairement retirée par une seconde décision prise le même jour, il ne ressort pas des pièces du dossier que ce retrait soit définitif. Dans ces circonstances, il n'y a pas lieu de constater le non-lieu s'agissant de la première décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 131-1 du code de l'éducation : " L'instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l'âge de trois ans et jusqu'à l'âge de seize ans ". Aux termes de l'article L. 131-5 du même code de l'éducation, dans sa version applicable au litige : " Les personnes responsables d'un enfant soumis à l'obligation scolaire définie à l'article L. 131-1 doivent le faire inscrire dans un établissement d'enseignement public ou privé ou bien, à condition d'y avoir été autorisées par l'autorité de l'État compétente en matière d'éducation, lui donner l'instruction en famille. (.) / L'autorisation mentionnée au premier alinéa est accordée pour les motifs suivants, sans que puissent être invoquées d'autres raisons que l'intérêt supérieur de l'enfant : / 1° L'état de santé de l'enfant ou son handicap ; / 2° La pratique d'activités sportives ou artistiques intensives ; / 3° L'itinérance de la famille en France ou l'éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; / 4° L'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant à assurer l'instruction en famille dans le respect de l'intérêt supérieur de l'enfant. Dans ce cas, la demande d'autorisation comporte une présentation écrite du projet éducatif, l'engagement d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ainsi que les pièces justifiant de la capacité à assurer l'instruction en famille. () / La décision de refus d'autorisation fait l'objet d'un recours administratif préalable auprès d'une commission présidée par le recteur d'académie, dans des conditions fixées par décret ". Enfin, aux termes de l'article R. 131-11-5 du même code : " Lorsque la demande d'autorisation est motivée par l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif, elle comprend : / 1° Une présentation écrite du projet éducatif comportant les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant, à savoir notamment : / a) Une description de la démarche et des méthodes pédagogiques mises en œuvre pour permettre à l'enfant d'acquérir les connaissances et les compétences dans chaque domaine de formation du socle commun de connaissances, de compétences et de culture ; / b) Les ressources et supports éducatifs utilisés ; / c) L'organisation du temps de l'enfant (rythme et durée des activités) ; / d) Le cas échéant, l'identité de tout organisme d'enseignement à distance participant aux apprentissages de l'enfant et une description de la teneur de sa contribution ; / 2° Toutes pièces utiles justifiant de la disponibilité de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant ; / 3° Une copie du diplôme du baccalauréat ou de son équivalent de la personne chargée d'instruire l'enfant. Le directeur académique des services de l'éducation nationale peut autoriser une personne pourvue d'un titre ou diplôme étranger à assurer l'instruction dans la famille, si ce titre ou diplôme étranger est comparable à un diplôme de niveau 4 du cadre national des certifications professionnelles ; / 4° Une déclaration sur l'honneur de la ou des personnes chargées d'instruire l'enfant d'assurer cette instruction majoritairement en langue française ".

4. En ce qui concerne plus particulièrement les dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation prévoyant la délivrance par l'administration, à titre dérogatoire, d'une autorisation pour dispenser l'instruction dans la famille en raison de " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", ces dispositions, telles qu'elles ont été interprétées par la décision n° 2021-823 DC du Conseil constitutionnel du 13 août 2021, impliquent que l'autorité administrative, saisie d'une telle demande, contrôle que cette demande expose de manière étayée la situation propre à cet enfant motivant, dans son intérêt, le projet d'instruction dans la famille et qu'il est justifié, d'une part, que le projet éducatif comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de cet enfant, d'autre part, de la capacité des personnes chargées de l'instruction de l'enfant à lui permettre d'acquérir le socle commun de connaissances, de compétences et de culture défini à l'article L. 122-1-1 du code de l'éducation au regard des objectifs de connaissances et de compétences attendues à la fin de chaque cycle d'enseignement de la scolarité obligatoire.

5. En premier lieu, il résulte des dispositions de l'article L. 131-5 du code de l'éducation issues de la loi n° 2021-1109 du 24 août 2021 confortant le respect des principes de la République, éclairées par les débats parlementaires à l'issue desquels elles ont été adoptées, que le législateur a entendu limiter strictement aux quatre cas mentionnés au point précédent la possibilité pour l'administration de délivrer, à titre dérogatoire, une autorisation pour dispenser l'instruction en famille. Il ressort également de ces débats parlementaires que, s'agissant particulièrement du quatrième et dernier cas, tenant à " l'existence d'une situation propre à l'enfant motivant le projet éducatif ", le législateur a entendu réserver la possibilité d'accorder une dérogation exclusivement lorsque les familles relèvent un besoin de l'enfant à partir duquel elles élaborent un projet éducatif adapté. Dans son avis sur le projet de loi, le Conseil d'État a considéré que le motif visé préserve une possibilité de choix éducatif des parents, mais tiré de considérations propres à l'enfant. En outre, l'étude d'impact de la loi précise que l'instruction en famille constitue désormais une exception au principe de scolarisation obligatoire qui ne peut être accordée qu'en raison de la situation particulière de l'enfant. Il en résulte que l'administration ne saurait délivrer une autorisation pour dispenser l'instruction en famille présentée sur le fondement de ce quatrième cas lorsque les personnes responsables de l'enfant n'établissent pas expressément l'existence d'une situation propre à l'enfant. Pour délivrer une telle autorisation sur ce fondement, l'autorité administrative doit en outre s'assurer, sous le contrôle du juge administratif, que le projet d'instruction en famille comporte les éléments essentiels de l'enseignement et de la pédagogie adaptés aux capacités et au rythme d'apprentissage de l'enfant ainsi que le Conseil constitutionnel a interprété, au point 76 de sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021, le critère tenant à la situation propre à l'enfant. Contrairement aux allégations des requérants, l'appréciation de la situation propre de l'enfant ne relève pas de la seule appréciation discrétionnaire des parents. Par ailleurs, le principe de la scolarisation dans un établissement d'enseignement public ou privé pour les enfants âgés de trois à seize ans a été jugé conforme par le Conseil constitutionnel dans sa décision n° 2021-823 DC du 13 août 2021 qui a considéré que l'instruction en famille ne constitue pas une composante du principe fondamental reconnu par les lois de la République de la liberté d'enseignement mais une simple modalité de mise en œuvre de l'instruction obligatoire prévue par les dispositions de l'article L. 131-1 du code de l'éducation. Enfin, il ne ressort pas des termes la décision attaquée que l'autorité administrative ait entendu exiger la caractérisation de l'inadaptation de l'école à la situation de C. Par suite, le moyen tiré d'une erreur de droit au regard des dispositions et stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

6. En deuxième lieu, les requérants soutiennent que la première décision a été prise sans qu'il ait été procédé à un examen réel et sérieux de la situation de leur fille. Il est constant que cette décision mentionne que la classe d'âge de C se situe en maternelle, alors que C née en 2017 doit être en cours élémentaire. Dans ces circonstances, le moyen doit être accueilli.

7. En troisième lieu, aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

8. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée a été prise aux motifs que le projet éducatif conçu afin de prendre en compte la situation propre de C ne montre pas qu'elle pourra bénéficier d'un enseignement conforme à l'objet de l'instruction obligatoire dans tous les domaines, que les garanties pour une instruction en famille ne sont pas non pas réunies en raison notamment de la durée insuffisante réservée aux apprentissage attendus au cycle 2, que la mission de l'école consiste à s'adapter aux besoins de chaque enfant et peut répondre aux besoins de C, tels que spécifiés dans le projet pédagogique et qu'un plan d'accompagnement personnalisé peut être mis en place. Il ressort des pièces du dossier et, en particulier, des certificats médicaux produits que C est une enfant à haut potentiel intellectuel, qui souffre d'anxiété de performance, mais également vraisemblablement d'un trouble du spectre autistique. Il en résulte que les requérants sont fondés à soutenir que C répond à une situation propre. Toutefois, ainsi que l'indique la décision attaquée, la durée réservée aux apprentissages telle qu'elle résulte du projet pédagogique et de l'addendum du mois de juin 2024 ne paraît pas suffisante, dès lors que très peu de plages horaires sont réservées aux apprentissages formels l'après-midi et qu'il semble qu'à peine deux heures de travail soient prévues pour le matin. Il en résulte que la même décision aurait été prise sur ce seul motif, qui suffit à justifier la décision attaquée. Par suite, le moyen tiré d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des dispositions précitées du code de l'éducation et des stipulations précitées ne peut qu'être écarté.

9. Il résulte de tout ce qui précède que si M. B et Mme D sont fondés à demander l'annulation de la première décision prise le 1er juillet 2024 sur leur recours préalable obligatoire, en revanche, ils ne sont pas fondés à demander l'annulation de la seconde décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission a rejeté leur recours préalable obligatoire contre la décision du 27 mai 2024 par laquelle la directrice académique des services de l'éducation nationale de Seine-et-Marne a rejeté leur demande d'instruction en famille de leur fille C. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions à fin d'injonction, ainsi que celles tendant au versement de frais non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La première décision du 1er juillet 2024 par laquelle la commission a rejeté le recours préalable obligatoire de M. B et Mme D est annulée.

Article 2 : La requête est rejetée pour le surplus des conclusions.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et Mme E D et à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse.

Copie de la présente décision sera adressée à la rectrice de l'académie de Créteil.

Délibéré après l'audience du 28 août 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Mullié, présidente,

Mme Senichault de Izaguirre, conseillère,

M. Collen-Renaux, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 août 2024.

La présidente rapporteure,

N. MULLIE

L'assesseure la plus ancienne,

J. SENICHAULT DE IZAGUIRRELa greffière,

C. ROUILLARD

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,