Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409697

vendredi 23 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409697
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la demande de suspension de la décision implicite de la préfète du Val-de-Marne refusant le renouvellement du titre de séjour "vie privée et familiale" de M. A, ressortissant biélorusse. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, car M. A avait obtenu un nouveau récépissé de trois mois lors d'un rendez-vous en préfecture le 20 août 2024, ce qui permettait de maintenir provisoirement la régularité de son séjour et de préserver sa situation professionnelle. La requête a été rejetée, ainsi que les conclusions accessoires.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 et 21 août 2024,

M. B A, représenté par Me Delavay, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de suspendre la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour mention " vie privée et familiale " ;

2°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", dans le délai d'un mois à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir, ou à défaut de réexaminer sa demande dans le délai de quinze jours à compter de la même notification et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que la préfète ait à nouveau statué ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est présumée remplie, alors en outre qu'il risque de perdre son emploi le 19 août 2024, terme du délai imparti par son employeur pour justifier de la régularité de son séjour ;

- la préfecture du Val-de-Marne n'apporte aucun élément de nature à renverser la présomption d'urgence ;

- la décision en litige est entachée d'un défaut de motivation, faute pour la préfète d'avoir répondu à sa demande de communication des motifs du rejet de sa demande, reçue le 14 juin 2024 ;

- la préfète du Val-de-Marne aurait dû saisir la commission du titre de séjour ;

- la décision contestée est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation personnelle ;

- contrairement à l'affirmation de la défense, il n'existe pas d'obligation réglementaire de justifier d'un passeport en cours de validité, alors que les services préfectoraux doivent simplement vérifier la nationalité du demandeur, qu'il a produit des pièces concordantes en ce sens et justifie des démarches accomplies, en vain, pour obtenir le renouvellement de son passeport ;

- elle porte atteinte à son droit au respect de sa vie privée et familiale, garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 5 août 2024, la préfète du Val-de-Marne conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que ses services ont invité M. A à présenter la copie d'un passeport en cours de validité ou d'une carte consulaire, dont ils sont toujours en attente, et à cet effet lui ont délivré, à titre dérogatoire, un récépissé valable jusqu'au 19 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 22 août 2024 à 11h00 en présence de

Mme Schilder, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- et les observations de Me Delavay, représentant M. A, présent, qui soutient en outre qu'il a obtenu un nouveau récépissé à l'occasion d'un rendez-vous en préfecture le 20 août dernier mais qu'il n'est valable que trois mois, qu'en conséquence le maintien de son emploi reste précaire, qu'à la lecture du mémoire en défense il apparaît que la décision en litige constitue un refus d'enregistrement de sa demande de renouvellement de titre de séjour, et que l'unique obligation posée par les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de vérifier la nationalité du demandeur, alors qu'ici la préfète du Val-de-Marne ne conteste pas sa nationalité biolérusse, et qu'il dispose de titres de séjour régulièrement renouvelés depuis dix ans.

La préfète du Val-de-Marne n'était ni présente ni représentée.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

1. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

2. M. A, ressortissant biélorusse né le 23 août 1997 à Mozyr (Biélorussie), entré en France au cours de l'année 2014 sous couvert d'un visa long séjour, a été titulaire de cartes de séjour mention " vie privée et familiale " régulièrement renouvelées jusqu'au

19 février 2024. Par une lettre recommandée avec avis de réception, le requérant a saisi la sous-préfecture de Nogent-sur-Marne d'une demande de renouvellement de ce dernier titre de séjour, et a été reçu le 9 février 2024 par ces services. M. A demande la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a rejeté sa demande de renouvellement de titre de séjour, requalifiée en dernier lieu en décision de refus d'enregistrement de sa demande de renouvellement de titre.

En ce qui concerne l'urgence :

3. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

4. Il résulte de l'instruction que la demande, présentée par M. A le

9 février 2024, porte sur le renouvellement de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention " vie privée et familiale " dont le requérant a été titulaire du 20 février 2022 au

19 février 2024. La préfète du Val-de-Marne ne fait valoir aucune circonstance de nature à renverser la présomption d'urgence qui en découle. Par conséquent, la décision en litige doit être regardée comme portant une atteinte grave et immédiate à la situation personnelle de

M. A, au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

5. D'une part, aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents () ". Selon l'article R. 431-11 de ce code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code ". Enfin, aux termes de la rubrique 37 de l'annexe 10 du même code, relative à la délivrance d'une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " délivrée à l'étranger ayant des liens personnels et familiaux en France sur le fondement de l'article L. 423-23 de ce code, la liste des pièces à fournir inclut un justificatif de nationalité : passeport ou à défaut, d'autres justificatifs dont au moins un revêtu d'une photographie permettant d'identifier le demandeur.

6. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise () ". Selon l'article L. 431-3 de ce code : " La détention d'un document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour, d'une attestation de demande d'asile ou d'une autorisation provisoire de séjour autorise la présence de l'étranger en France sans préjuger de la décision définitive qui sera prise au regard de son droit au séjour ".

7. Le refus d'enregistrer une demande de titre de séjour motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet.

8. Il ressort des termes du mémoire en défense que, bien qu'un récépissé ait été délivré à titre dérogatoire à M. A le 9 février 2024, date de son rendez-vous avec les services de la sous-préfecture de Nogent-sur-Marne, ces derniers concluent au caractère incomplet de la demande de renouvellement de titre du requérant, au motif que le passeport initialement présenté était périmé et que, malgré le délai supplémentaire accordé par la remise de ce récépissé, M. A n'a pas justifié d'un passeport en cours de validité. Par conséquent, la décision implicite née du silence gardé par l'administration préfectorale doit s'analyser comme un refus d'enregistrement de la demande de renouvellement de titre de séjour de M. A.

9. Toutefois, alors que les dispositions de la rubrique 37 de l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'exigent pas la production d'un passeport en cours de validité et admettent la présentation d'autres documents justifiant de la nationalité du demandeur, M. A soutient sans être contredit avoir également produit un acte de naissance délivré le 19 octobre 2023 par les autorités biélorusses, et justifie des démarches accomplies dans le but d'obtenir le renouvellement de son passeport, périmé depuis le 18 février 2023, demande qui a été rejetée par les autorités biélorusses en conséquence de l'absence de réalisation de son service militaire. Ainsi, au regard des circonstances particulières de l'espèce, le moyen de l'erreur de droit tiré du caractère complet de la demande de renouvellement de titre de séjour présentée le 9 février 2024 par

M. A est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé l'enregistrement de cette demande.

10. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

11. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par M. A et de lui remettre un récépissé, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Sur les frais de justice :

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

O R D O N N E :

Article 1er : L'exécution de la décision implicite par laquelle la préfète du Val-de-Marne a refusé d'enregistrer la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par

M. A est suspendue.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne de réexaminer la demande de renouvellement de titre de séjour présentée par M. A et de lui remettre un récépissé, dans le délai de cinq jours à compter de la notification de la présente ordonnance.

Article 3 : L'Etat versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée à la préfète du Val-de-Marne.

La juge des référés, La greffière,

C. Letort : S. Schilder

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,