Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409724

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409724
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationChambre Éloignement 12
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. B, ressortissant afghan, qui contestait l'arrêté du 25 juillet 2024 ordonnant son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile. Le tribunal a jugé que la clause discrétionnaire prévue à l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 ne constitue pas un droit pour le demandeur et que la présence de ses frères en France, dont l'un est français, ne suffit pas à caractériser une erreur manifeste d'appréciation ou une méconnaissance de l'article 8 de la Convention européenne des droits de l'homme. La décision a été prise par un magistrat désigné, en application du règlement Dublin III et du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 30 juillet 2024 et le 19 août 2024, M. C B, représenté par Me Fauveau Ivanovic substituée par Me Tordeur, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 25 juillet 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a prononcé son transfert aux autorités croates ;

3°) d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer sa demande d'asile en procédure normale et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement, sous astreinte de 150 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 800 euros à verser à son avocat sur le fondement de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. B soutient que l'arrêté :

- est insuffisamment motivé ;

- a été pris au terme d'une procédure méconnaissant les articles 4 et 5 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- méconnait le paragraphe 2 de l'article 3 et de l'article 17 du règlement n° 604/2013 du 26 juin 2013 ;

- méconnait les stipulations de l'article 8 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article 7 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis, a produit des pièces enregistrées le 9 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement européen (UE) du Parlement européen et du Conseil n° 603/2013 du 26 juin 2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binet, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'État responsable de l'examen de la demande d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Binet,

- et les observations de Me Tordeur, représentant M. B assisté de M. A, interprète assermenté en langue pachto, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens ;

- M. B, assisté de M. A, interprète assermenté, qui indique que ;

- et Me Jacquard, représentant la préfecture du Val-de-Marne, qui conclut au rejet de la requête, aucun des moyens soulevés n'étant fondé.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant afghan, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 25 juillet 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé de son transfert aux autorités croates.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président. () ". Aux termes de l'article 62 du décret du 19 décembre 1991 : " L'admission provisoire peut être prononcée d'office si l'intéressé a formé une demande d'aide juridictionnelle sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué ".

3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. B, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Par dérogation à l'article 3, paragraphe 1, chaque État membre peut décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant de pays tiers ou un apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le présent règlement. / L'État membre qui décide d'examiner une demande de protection internationale en vertu du présent paragraphe devient l'État membre responsable et assume les obligations qui sont liées à cette responsabilité () ".

5. Il résulte de ces dispositions que la faculté laissée à chaque État membre de décider d'examiner une demande de protection internationale qui lui est présentée par un ressortissant ou une ressortissante de pays tiers, ou un ou une apatride, même si cet examen ne lui incombe pas en vertu des critères fixés dans le règlement précité, est discrétionnaire et ne constitue pas un droit pour les demandeurs et demandeuses d'asile.

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré en France en vue de solliciter son admission au titre de l'asile. L'intéressé se prévaut de la présence sur le territoire français de ses frères, Mohammad B, jouissant de la nationalité française, et de Emal B, titulaire d'une carte de résident valable du 10 juillet 2018 au 9 juillet 2028. Si le lien de filiation allégué entre les trois hommes est contesté par la préfète du Val-de-Marne au cours de l'audience, il ressort des pièces du dossier, d'une part que ce lien est établi entre le requérant et Emal B et qu'à la suite de l'entretien réalisé au cours de la procédure de demande d'asile, il a été dans un premier temps relevé que le requérant avait déclaré n'avoir aucun autre membre de sa famille en France, puis dans un second temps, et contradictoirement au premier constat, que M. B avait déclaré avoir de la famille en France. Par ailleurs, Mohamad B, qui a attesté être le frère du requérant, s'est engagé à l'héberger pendant toute la durée de l'examen de sa demande d'asile. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, et alors que l'éloignement du jeune majeur vers la Croatie le placerait dans une situation d'isolement et de vulnérabilité, la préfète du Val-de-Marne, qui se contredit sur la connaissance de la situation familiale de l'intéressé, a entaché sa décision d'un défaut d'examen réel et sérieux de sa situation et d'une erreur manifeste d'appréciation en décidant de transférer le requérant vers la Croatie sans faire application de la clause discrétionnaire prévue par les dispositions de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B, est fondé, dans les circonstances particulières de l'espèce, à demander l'annulation de l'arrêté du 25 juillet 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé de son transfert aux autorités croates pour l'examen de sa demande d'asile.

Sur les conclusions aux fins d'injonction sous astreinte :

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement le traitement de la demande d'asile de M. B en France. Il y a lieu, dès lors, d'enjoindre à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer la demande d'asile de M. B et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile correspondante, le temps de l'examen de sa demande, dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente décision. Il n'y a pas lieu, à ce stade, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

9. M. B a été admis, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'État la somme de 1 200 euros au titre de ces dispositions, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et sous réserve que Me Fauveau Ivanonic renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'arrêté du 25 juillet 2024 de la préfète du Val-de-Marne portant transfert de M. B aux autorités croates en vue de l'examen de sa demande d'asile est annulé.

Article 3 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer la demande d'asile de M. B et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'État versera à Me Fauveau Ivanovic, la somme de 1 200 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve de l'admission définitive du requérant au bénéfice de l'aide juridictionnelle et que son conseil renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à la préfète du Val-de-Marne et à Me Fauveau Ivanovic.

Le magistrat désigné,

Signé : D. BINET

La greffière,

Signé : N. RIELLANT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière,

N. RIELLANT