Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409867

vendredi 30 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409867
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationChambre Éloignement 12
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a rejeté la requête de M. A, ressortissant ivoirien, qui contestait l'arrêté du 12 juillet 2024 ordonnant son transfert aux autorités italiennes pour l'examen de sa demande d'asile. Le requérant invoquait notamment des défaillances systémiques en Italie et une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement (UE) n° 604/2013. Le tribunal a estimé que les éléments fournis, dont des conditions d'accueil difficiles et un problème de santé, n'établissaient pas de défaillances systémiques au sens de l'article 3 du même règlement. La décision a été jugée légale, le signataire disposant d'une délégation de pouvoir valide.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 1er août 2024, M. B A, représenté par Me Benoit-Grandière substitué par Me Fresard, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 12 juillet 2024 notifié le 22 juillet 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé son transfert aux autorités italiennes.

La requête a été communiquée à la préfète du Val-de-Marne, représentée par le cabinet Actis Avocats, qui n'a pas présenté de mémoire en défense mais qui a communiqué des pièces enregistrées le 12 août 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 relatif à la création d'Eurodac pour la comparaison des empreintes digitales aux fins de l'application efficace du règlement (UE) n° 604/2013 ;

- le règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale introduite dans l'un des États membres par un ressortissant de pays tiers ou un apatride ;

- le règlement d'exécution (UE) n° 118/2014 de la Commission du 30 janvier 2014 modifiant le règlement (CE) n° 1560/2003 portant modalités d'application du règlement (CE) n° 343/2003 du Conseil établissant les critères et mécanismes de détermination de l'État membre responsable de l'examen d'une demande d'asile présentée dans l'un des États membres par un ressortissant d'un pays tiers ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Binet, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relevant du contentieux des décisions de transfert vers l'État responsable de l'examen de la demande d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Binet ;

- les observations de Me Fresard, représentant de M. A, qui fait valoir qu'il n'est pas établi que la décision attaquée ait été signée par une autorité habilitée ; qu'elle a été prise en méconnaissance de l'article 3 du règlement précité du 26 juin 2013 en raison des défaillances systémiques, en Italie, dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs ; qu'elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard de l'article 17 du règlement précité du 26 juin 2013.

- les observations de M. A qui soutient que les conditions d'accueil des demandeurs sont catastrophiques ; qu'il a été placé dans un centre où il partageait une chambre avec trois autres demandeurs ; qu'il a présenté des problèmes de santé qui n'ont pas été pris en charge en Italie ; que c'est à la suite d'un malaise dans la rue en France qu'il a pu être convenablement soigné ;

- et les observations de Me Jacquard, représentant la préfète du Val-de-Marne, absente, qui conclut au rejet de la requête et fait valoir que le signataire de l'acte détenait bien le pouvoir de le signer ; que le problème de santé de M. A a été pris en charge et est maintenant réglé ; que le système d'asile italien n'est pas défaillant.

Après avoir prononcé la clôture d'instruction à l'issue de l'audience publique à.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant ivoirien, a déposé une demande d'asile et a été mis en possession de l'attestation correspondante le 24 mai 2024. À l'issue de la procédure de détermination de l'Etat membre responsable de cette demande d'asile, par l'arrêté susvisé du 12 juillet 2024 notifié le 22 juillet 2024, la préfète du Val-de-Marne a prononcé le transfert de M. A aux autorités italiennes. M. A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 3 du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013 : " 1. Les Etats membres examinent toute demande de protection internationale présentée par un ressortissant de pays tiers ou par un apatride sur le territoire de l'un quelconque d'entre eux (). La demande est examinée par un seul Etat membre, qui est celui que les critères énoncés au chapitre III désignent comme responsable () 2. Lorsque aucun État membre responsable ne peut être désigné sur la base des critères énumérés dans le présent règlement, le premier État membre auprès duquel la demande de protection internationale a été introduite est responsable de l'examen. / Lorsqu'il est impossible de transférer un demandeur vers l'Etat membre initialement désigné comme responsable parce qu'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entrainent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, l'Etat membre procédant à la détermination de l'Etat membre responsable poursuit l'examen des critères énoncés au chapitre III afin d'établir si un autre Etat membre peut être désigné comme responsable. / Lorsqu'il est impossible de transférer le demandeur en vertu du présent paragraphe vers un État membre désigné sur la base des critères énoncés au chapitre III ou vers le premier État membre auprès duquel la demande a été introduite, l'État membre procédant à la détermination de l'État membre responsable devient l'État membre responsable ".

3. En application des dispositions précitées du 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013, il appartient à l'autorité préfectorale, lorsqu'elle détermine l'Etat membre responsable de l'examen d'une demande de protection internationale, d'apprécier s'il y a de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet Etat membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile ou dans les conditions d'accueil des demandeurs.

4. Ces dispositions doivent être appliquées dans le respect des droits garantis par la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, notamment son article 4, et par la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, notamment son article 3.

5. Par ailleurs, eu égard au niveau de protection des libertés et des droits fondamentaux dans les Etats membres de l'Union européenne, lorsque la demande de protection internationale a été introduite dans un Etat autre que la France, que cet Etat a accepté de prendre ou de reprendre en charge le demandeur et en l'absence de sérieuses raisons de croire qu'il existe dans cet État membre des défaillances systémiques dans la procédure d'asile et les conditions d'accueil des demandeurs, qui entraînent un risque de traitement inhumain ou dégradant au sens de l'article 4 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, les craintes dont le demandeur fait état quant au défaut de protection dans cet Etat membre doivent en principe être présumées non fondées, sauf à ce que l'intéressé apporte, par tout moyen, la preuve contraire. La seule circonstance qu'à la suite du rejet de sa demande de protection par cet Etat membre l'intéressé serait susceptible de faire l'objet d'une mesure d'éloignement ne saurait caractériser la méconnaissance par cet Etat de ses obligations.

6. Dans l'arrêté contesté du 12 juillet 2024, la préfète du Val-de-Marne a relevé que les autorités italiennes, saisies le 30 avril 2024 d'une demande de reprise en charge de M. A en application du règlement précité, l'avaient acceptée par courrier du 8 mai 2024. Toutefois, M. A fait valoir que les autorités italiennes évoque dans ce même courrier que par une circulaire du 5 décembre 2022 adressée à l'ensemble des services des autres Etats chargés de l'application du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013, le ministère de l'intérieur italien a indiqué à ces Etats qu'ils étaient priés de suspendre temporairement les transferts vers l'Italie, à l'exception de ceux liés à la réunification familiale des mineurs non accompagnés, à compter du 6 décembre 2022, pour des raisons liées à l'indisponibilité des installations d'accueil. M. A apporte ainsi la preuve que ses déclarations relatives au défaut de protection en Italie sont fondées.

7. La préfète du Val-de-Marne fait valoir que M. A a été pris en charge médicalement depuis son arrivée sur le territoire français et que son problème de santé est réglé, que la circulaire du 5 décembre 2022 ne permet pas de retenir une quelconque défaillance systémique de l'accueil des demandeurs d'asile en Italie et que les autorités italiennes ont finalement donner leur accord pour reprendre la charge de la demande d'asile de M. A. Toutefois, le courrier du 8 mai 2024 par lequel les autorités italiennes acceptent le transfert de M. A confirme le motif énoncé dans la circulaire du 5 décembre 2022 ayant justifié la suspension temporaire des transferts vers l'Italie. Aucune précision n'en ressort sur la date de reprise éventuelle des activités d'accueil en conditions normales, laquelle n'est établie par aucun document postérieur versé au dossier. Dans ces conditions, M. A est fondé à soutenir que la préfète du Val-de-Marne, qui n'établit pas que l'indisponibilité des installations d'accueil invoquée par les autorités italiennes avait cessé au 12 juillet 2024, date à laquelle elle a décidé son transfert vers l'Italie, a méconnu les dispositions du 2 de l'article 3 du règlement n° 604/2013, eu égard aux raisons sérieuses de croire qu'il existe en Italie des défaillances systémiques dans la procédure d'asile ainsi que dans les conditions d'accueil des demandeurs d'asile.

8. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que l'arrêté du 12 juillet 2024 par lequel la préfète du Val-de-Marne a décidé le transfert de M. A aux autorités italiennes doit être annulé.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

9. Eu égard au motif d'annulation retenu, l'exécution de la présente décision implique nécessairement que la préfète du Val-de-Marne délivre à M. A une attestation de demande d'asile en procédure normale, dans un délai de quinze jours, sous réserve d'un changement de circonstances de fait et dans le respect des dispositions de l'article 3 précité du règlement (UE) n° 604/2013 du 26 juin 2013. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 12 juillet 2024 de la préfète du Val-de-Marne est annulé.

Article 2 : Il est enjoint à la préfète du Val-de-Marne d'enregistrer la demande d'asile de M. A et de lui délivrer une attestation de demande d'asile dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la préfète du Val-de-Marne et à Me Benoit-Grandière.

Le magistrat désigné,

Signé : D. BINETLa greffière,

Signé : N. RIELLANT

La République mande et ordonne à la préfète du Val-de-Marne en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

La greffière

N°2409867