Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2409974

vendredi 23 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2409974
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun, statuant en référé sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, a rejeté la requête de M. A, ressortissant afghan bénéficiaire de la protection subsidiaire, qui demandait la suspension de la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour. Le juge a estimé que la condition d'urgence n'était pas remplie, le requérant ne justifiant pas d'une situation de précarité suffisamment grave pour justifier une suspension, et qu'aucun moyen sérieux n'était soulevé. La décision s'appuie sur les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment les articles R. 424-1 et L. 424-9.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 8 août 2024, M. B A, représenté par

Me Vahedian, demande au juge des référés, sur le fondement des dispositions de l'article

L. 521-1 du code de justice administrative :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;

2°) de suspendre la décision implicite par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de bénéficiaire de la protection subsidiaire ;

3°) d'enjoindre au préfet de Seine-et-Marne de lui délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " Bénéficiaire de la protection subsidiaire ", ou à défaut de réexaminer sa situation administrative et de lui délivrer un récépissé l'autorisant à travailler, dans le délai de huit jours à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 200 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 ou, dans l'hypothèse du rejet de sa demande d'aide juridictionnelle, à lui verser directement.

Il soutient que :

- la condition tenant à l'urgence est remplie dès lors que la décision en litige a pour conséquence de le maintenir dans une situation de précarité, en méconnaissance des droits fondamentaux qu'il tire de son admission au statut de bénéficiaire de la protection subsidiaire depuis plus de onze mois, sans possibilité de travailler ;

- la décision en litige méconnaît les dispositions de l'article R. 424-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, selon lesquelles le préfet doit lui délivrer un titre de séjour dans le délai de trois mois ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation et porte atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le refus de délivrance d'un récépissé est entaché d'un défaut d'examen de sa situation personnelle ;

- il méconnaît les dispositions de l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 août 2024, le préfet de Seine-et-Marne conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que la demande de titre de séjour de M. A a été présentée auprès des services de la préfecture de Bobigny, que par conséquent le requérant ne justifie pas de l'urgence de sa requête, et qu'il ne peut pas être l'auteur de la décision implicite en litige.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Letort, première conseillère, pour statuer sur les demandes de référés, en application de l'article L. 511-2 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Au cours de l'audience publique tenue le 22 août 2024 à 11h00 en présence de

Mme Schilder, greffière d'audience, ont été entendus :

- le rapport de Mme Letort ;

- et les observations de Me Sangue, substituant Me Vahedian, représentant M. A, absent, qui soutient en outre que le moyen tiré de l'erreur d'appréciation est fondé sur les dispositions des articles L. 424-9 et R. 424-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que dans un arrêt du 29 janvier 2024 n° 471605 le Conseil d'Etat a récemment étendu la présomption d'urgence à l'hypothèse d'un refus de renouvellement d'autorisation provisoire comme en l'espèce, et que l'attestation de prolongation d'instruction dont il a été rendu destinataire précise bien qu'il réside à Melun.

Le préfet de Seine-et-Marne n'était ni présent ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée pour M. A a été enregistrée le 22 août 2024 à 12h02.

Considérant ce qui suit :

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle à titre provisoire :

1. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'application des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ". Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de prononcer l'admission provisoire de M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision ".

3. M. A, ressortissant afghan né le 2 mars 1988 à Nangarhar (Afghanistan), bénéficiaire de la protection subsidiaire depuis une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 21 septembre 2023, a présenté le 22 octobre suivant une demande de délivrance d'un titre de séjour en cette qualité sur la plateforme " Administration Numérique des Etrangers en France " (ANEF), et a été rendu destinataire d'une attestation de prolongation d'instruction, arrivée à expiration le 21 avril 2024 sans être renouvelée. M. A demande la suspension de l'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté sa demande de délivrance d'un titre de séjour.

En ce qui concerne l'urgence :

4. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension de l'exécution d'une décision administrative lorsque l'exécution de celle-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts que celui-ci entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande tendant à la suspension de l'exécution d'une décision relative au séjour en France d'un étranger, d'apprécier et de motiver l'urgence compte tenu de l'incidence immédiate de cette décision sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence sera en principe remplie dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour de ce dernier. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision en litige.

5. M. A ne saurait se prévaloir utilement de l'arrêt n° 471605 rendu par le Conseil d'Etat le 29 janvier 2024, dès lors que la présomption d'urgence qu'il définit est uniquement applicable aux autorisations provisoires de séjour délivrées au titre de la protection temporaire prévue à l'article L. 581-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, constitutive d'un titre donnant droit au séjour, régime dont ne relève pas la situation du requérant. En revanche, il résulte de l'instruction qu'en conséquence du défaut de renouvellement de l'attestation de prolongation d'instruction de sa demande, arrivée à expiration le 21 avril 2024, M. A se trouve dans l'impossibilité de travailler, alors qu'il a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 21 septembre 2023. Par conséquent, la décision en litige doit être regardée comme portant une atteinte grave et immédiate à la situation personnelle de M. A, au sens des dispositions de l'article L. 521-1 du code de justice administrative.

En ce qui concerne l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision litigieuse :

6. D'une part, aux termes de l'article L. 424-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui a obtenu le bénéfice de la protection subsidiaire se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention "bénéficiaire de la protection subsidiaire" d'une durée maximale de quatre ans./ Cette carte est délivrée dès la première admission au séjour de l'étranger ". Selon l'article R. 424-7 de ce code : " Le préfet procède à la délivrance de la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 424-9 ou

L. 424-11 dans un délai de trois mois à compter de la décision d'octroi de la protection subsidiaire par l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile () ".

7. D'autre part, aux termes de l'article R. 431-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Sous réserve de l'exception prévue à l'article R. 426-3, le titre de séjour est délivré par le préfet du département dans lequel l'étranger a sa résidence et, à Paris, par le préfet de police ".

8. Le préfet de Seine-et-Marne fait valoir qu'il ne peut pas être l'auteur de la décision implicite en litige, dès lors que la demande de délivrance d'un titre de séjour présentée par M. A sur ANEF a été adressée à la préfecture de la Seine-Saint-Denis. Toutefois, il ressort des mentions de l'attestation de prolongation d'instruction mise à la disposition de M. A le 22 octobre 2023, date d'enregistrement de sa demande de titre de séjour, qu'à cette date le requérant était domicilié sur le territoire de la commune de Melun. Par conséquent, en l'état de l'instruction et malgré les mentions de l'extrait AGDREF produit en défense, le traitement de cette demande relevait bien de la compétence territoriale de la préfecture de Seine-et-Marne. Il s'ensuit que le préfet de Seine-et-Marne doit être regardé comme l'auteur de la décision implicite par laquelle la demande de titre de séjour de M. A a été rejetée, en conséquence du silence gardé par les services préfectoraux pendant quatre mois. Dans un tel contexte, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions des articles L. 424-9 et R. 424-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile est de nature, en l'état de l'instruction, à faire naître un doute sérieux quant à la légalité de la décision implicite par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par M. A.

9. Il résulte de ce qui précède que l'exécution de cette décision doit être suspendue.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

10. La suspension prononcée implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer la demande de titre de séjour présentée par M. A, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de mettre à sa disposition une nouvelle attestation de prolongation d'instruction sur son compte ANEF, dans le délai de trois jours à compter de la même notification. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction de l'astreinte demandée par la requête.

Sur les frais de justice :

11. M. A est admis provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle par la présente ordonnance. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991. En application de ces dispositions, il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 1 500 euros à Me Vahedian au titre des honoraires et frais que le requérant aurait exposés s'il n'avait pas bénéficié de l'aide juridictionnelle. En cas de refus du bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme sera versée directement à M. A.

O R D O N N E :

Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire.

Article 2 : L'exécution de la décision implicite par laquelle le préfet de Seine-et-Marne a rejeté la demande de titre de séjour présentée par M. A est suspendue.

Article 3 : Il est enjoint au préfet de Seine-et-Marne de réexaminer la demande de titre de séjour présentée par M. A, dans le délai d'un mois à compter de la notification de la présente ordonnance, et de mettre à sa disposition une nouvelle attestation de prolongation d'instruction sur son compte ANEF, dans le délai de trois jours à compter de la même notification.

Article 4 : L'Etat versera la somme de 1 500 euros à Me Vahedian, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle, sur le fondement de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. En cas de refus du bénéfice de l'aide juridictionnelle, cette somme sera versée directement à M. A.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : La présente ordonnance sera notifiée à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera adressée au préfet de Seine-et-Marne.

La juge des référés, La greffière,

C. Letort S. Schilder

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,