Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410181

jeudi 29 août 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410181
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
Formation1ère chambre

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a examiné la requête de M. AB contestant un arrêté du ministre de l'intérieur du 27 juin 2024 lui imposant des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS), incluant une interdiction de quitter sa commune et une obligation de présentation quotidienne au commissariat. Le requérant invoquait des erreurs de fait, une application inexacte de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure, et une atteinte disproportionnée à ses libertés. Le tribunal a rejeté la requête, considérant que le ministre avait établi l'existence de raisons sérieuses de penser que le comportement de M. AB constituait une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics en lien avec le terrorisme, conformément aux articles L. 228-1 et suivants du code de la sécurité intérieure.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 15 août 2024, M. AB, représenté par Me GH, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 27 juin 2024, notifié le 3 juillet à 00 heures 24, par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a pris à son encontre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS) consistant, notamment, - dans leur rédaction antérieure à l'arrêté du 19 juillet 2024 prévoyant certains aménagements pour permettre à l'intéressé de se rendre auprès de sa mère souffrante deux fois par semaine à Sartrouville - en une interdiction de se déplacer à l'extérieur du territoire de la commune de Chennevières-sur-Marne (94) et en une obligation de se présenter une fois par jour, à 9 heures, au commissariat de police de Chennevières-sur-Marne, même les dimanches et jours fériés ou chômés, pendant une durée de trois mois à compter de la notification de l'arrêté, ainsi qu'en une interdiction de paraître dans le périmètre des animations et du passage de la flamme olympique à Chennevières-sur-Marne le 21 juillet 2024 ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

M. AB soutient que l'arrêté attaqué est entaché :

- d'erreurs de fait et d'une inexacte application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure ;

- d'atteintes disproportionnées à la liberté d'aller et venir et au droit de mener une vie familiale normale, en méconnaissance des articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- de disproportion dans la détermination de sa durée, l'article 7 de l'arrêté contesté, notifié le 3 juillet 2024, imposant cette mesure pour une durée de 3 mois, soit jusqu'au 3 octobre 2024 inclus, alors que les Jeux olympiques et paralympiques prennent fin le 8 septembre 2024.

Par un mémoire en défense enregistré le 25 août 2024, le ministre de l'intérieur et des

outre-mer conclut au rejet de la requête en faisant valoir que les moyens soulevés dans la requête ne sont pas fondés.

Par une ordonnance du 25 août 2024, la clôture de l'instruction, qui devait intervenir trois jours francs avant l'audience, a été reportée et fixée au 27 août à 23 heures.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de la sécurité intérieure, ainsi que les décisions du Conseil constitutionnel n° 2017-695 QPC du 29 mars 2018, n° 2017-691 QPC du 16 février 2018 et n° 2021-822 DC du 30 juillet 2021 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. CD,

- les conclusions de Mme EF, rapporteure publique,

- et les observations de Me GH, représentant M. AB.

Considérant ce qui suit :

Le droit applicable :

1. En application des articles L. 228-2, L. 228-4 et L. 228-5 du code de la sécurité intérieure, le ministre de l'intérieur peut ordonner à une personne de se conformer à une ou plusieurs des obligations et interdictions prévues au titre des mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance, lorsque son comportement constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme.

2. L'article L. 228-2 permet en particulier au ministre de l'intérieur d'interdire à une personne de se déplacer à l'extérieur d'un périmètre géographique déterminé et de paraître dans certains lieux situés à l'intérieur de ce même périmètre. Il peut également lui faire obligation de se présenter périodiquement aux services de police ou aux unités de gendarmerie et de déclarer son lieu d'habitation et tout changement de ce lieu.

3. En vertu de l'article L. 228-1 du même code, une mesure individuelle de contrôle administratif et de surveillance ne peut être prononcée qu'aux fins de prévenir la commission d'un acte de terrorisme. En outre, deux conditions cumulatives doivent être réunies. D'une part, il appartient au ministre de l'intérieur d'établir " qu'il existe des raisons sérieuses de penser " que le comportement de la personne visée par la mesure " constitue une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics ". Cette menace doit nécessairement être en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, il lui appartient également de prouver soit que cette personne " entre en relation de manière habituelle avec des personnes ou des organisations incitant, facilitant ou participant à des actes de terrorisme ", soit qu'elle " soutient, diffuse, lorsque cette diffusion s'accompagne d'une manifestation d'adhésion à l'idéologie exprimée, ou adhère à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes ".

L'examen des moyens de la requête :

4. En l'espèce, outre le contexte général de menace terroriste, le ministre de l'intérieur et des outre-mer fait valoir, selon les termes de l'arrêté attaqué, que " M. AB, né le 18 juin 1964 à Argenteuil (95), de nationalité française, () / () gravite au sein de la mouvance pro-djihadiste ; qu'il a été impliqué dans un trafic de passeports vierges en provenance de Thaïlande, en lien à l'islamisme radical ; que l'intéressé est apparu en lien avec un individu impliqué dans un réseau de soutien logistique au Groupe Islamique Armé (GIA) ; qu'il entretient des liens avec la cellule djihadiste dirigée par un individu condamné à quinze ans de réclusion criminelle pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'actes de terrorisme, financement d'entreprise terroriste, notamment Al-Quaida ; qu'il a participé à l'endoctrinement de plusieurs individus afin de les envoyer par groupe dans différents théâtres d'opérations terroristes ".

5. La " note blanche " établie par les services de renseignements, versée au débat contradictoire, précise que c'est en 2002 que M. AB a fait l'objet d'un " signalement anonyme " pour son implication dans le trafic de passeports vierges, que c'est en 2005 qu'il est apparu en lien avec l'individu, nommément identifié, qui a été impliqué " dix ans plus tôt " dans le réseau de soutien au GIA, et que c'est en 2007 que M. AB a été " interpellé " pour une " audition " sur ses liens avec la " cellule jihadiste " dirigée par un individu nommément identifié qui a été ensuite condamné le 28 janvier 2011 à quinze ans de réclusion criminelle pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'actes de terrorisme et financement d'entreprise terroriste (le financement d'Al-Qaïda), audition où le requérant a nié toute activité illégale en relation avec des faits terroristes mais a confirmé ses relations avec plusieurs membres de la cellule jihadiste. La note précise que M. AB a été remis en liberté après 72 heures de garde à vue. L'ensemble de ces circonstances, relatives à un trafic de faux passeport et à des relations, sont antérieures à l'arrêté attaqué de 22, 19 et 17 ans, et ne sauraient être ainsi prises en considération - en les admettant matériellement établies - qu'en tenant dûment compte de leur grande ancienneté et de l'obligation, pour le ministre, d'établir des circonstances plus récentes en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme durant la période d'application de l'arrêté attaqué.

6. La dernière circonstance que fait valoir le ministre dans les motifs de l'arrêté attaqué, est tirée de ce que M. AB " a ", selon les termes de l'arrêté réitérés dans le mémoire en défense, " participé à l'endoctrinement de plusieurs individus afin de les envoyer par groupe dans différents théâtres d'opérations terroristes ". Si, par sa nature, un tel comportement est d'une extrême gravité, le seul élément versé au dossier afin d'en étayer l'exactitude matérielle est le paragraphe de la note blanche qui énonce d'abord qu'" Un nouveau signalement en octobre 2019 établissait l'influence de AB sur sa fille aînée à qui il aurait demandé de charmer des hommes au Canada et de les faire venir en France pour s'adonner à des activités suspectes et illicites ", et indique ensuite qu' " Il était également établi qu'il avait participé, avec l'aide d'un imam, à la radicalisation et l'endoctrinement d'individus afin de former et d'envoyer des groupes dans différents pays ". Ni les termes de cette dernière phrase, ni son contexte, ne permettent de corroborer l'affirmation du ministre énonçant que ces individus seraient envoyés " dans différents théâtres d'opérations terroristes " et non seulement, selon le texte de la note établie par les services de renseignement, " dans différents pays ". La finalité terroriste de la " radicalisation " et de l'" endoctrinement " dont se prévaut le ministre en reformulant les éléments imprécis issus de la note blanche, ne peut donc être tenue pour établie. Le requérant est dès lors fondé à soutenir que ce motif est entaché d'une inexactitude matérielle et d'une erreur de qualification juridique.

7. Pour la période plus récente, le ministre fait valoir divers nouveaux motifs de fait, en citant différents passages de la note blanche dont il n'avait pas fait état dans l'arrêté attaqué.

8. Le ministre fait valoir, en premier lieu, que M. AB " entretient des liens avec des individus gravitant au sein de la mouvance islamiste radicale ". Il indique à titre de première illustration, qu'il a ainsi été " en contact avec IJ durant l'année 2020 ", lequel " a fait l'objet d'un signalement en 2022 alors qu'il était machiniste à la RATP après avoir déclaré qu'il avait l'intention de prendre un bus avec des passagers à son bord pour une opération suicide " et qui " avait également déclaré souhaiter s'immoler et prendre avec lui des membres du personnel ". Toutefois, ces dernières circonstances datent de l'année 2022, alors que la relation précédemment évoquée n'a eu lieu que dans le cours de l'année 2020, deux années avant, et ne permettent donc pas d'établir que M. AB aurait été, durant l'année 2020, en relation habituelle avec une personne " incitant, facilitant ou participant " - pendant cette même année - " à des actes de terrorisme " au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 228-1.

9. Le ministre indique à titre de seconde illustration de " liens avec des individus gravitant au sein de la mouvance islamiste radicale ", selon les termes du mémoire en défense, que M. AB " a également été en contact avec KL entre avril 2023 et le début de l'année 2024 ", en relevant que " KL est un individu connu pour plusieurs faits de droit commun tels que l'emploi, l'usage et la détention de stupéfiants, la détention d'une arme non autorisée ou encore pour menace de mort ", qu'il " a été condamné à 4 mois en sursis simple total pour usage et détention de stupéfiants ", qu'" en 2016, il a été condamné pour détention d'armes ", et que, " Lors d'une perquisition à son domicile le 22 novembre 2021, ont été découvert un revolver possiblement neutralisé, une arbalète, une feuille supportant " la religion est pour ceux qui ont peur de l'enfer et la spiritualité est pour ceux qui y sont déjà allés ", plusieurs corans et un livre sur l'islam ". Si ces éléments tendent à établir que le comportement de cette dernière personne constitue une menace pour l'ordre et la sécurité publics, ils sont néanmoins insuffisants pour établir que cette personne " incit[e], facilit[e] ou particip[e] à des actes de terrorisme " au sens et pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 228-1, et pour établir par conséquent que le requérant serait en relation habituelle avec une telle personne.

10. En deuxième lieu, le ministre fait valoir un autre nouveau motif relatif à l'influence de M. AB sur ses filles, tiré de ce que " ses deux plus jeunes filles sont déscolarisées depuis le collège à la demande de la famille, au motif d'une instruction à domicile ", que " La plus jeune a finalement été scolarisée à X à Nanterre qui regroupe une mosquée et un groupe scolaire privé musulman ", et que, " De même ", " un signalement en octobre 2019 établissait l'influence de AB sur sa fille aînée à qui il aurait demandé de charmer des hommes au Canada et de les faire venir en France pour s'adonner à des activités suspectes et illicites ". Toutefois, d'une part, le ministre n'assortit cette référence à l'instruction à domicile et à la scolarisation dans un institut confessionnel - qui sont légalement possibles - d'aucune précision, ni même d'aucune allégation, quant à l'existence du moindre lien, en l'espèce, entre ces modalités d'instruction et le risque de commission d'un acte de terrorisme. D'autre part, si le ministre fait en outre état d'une incitation par personne interposée à " s'adonner à des activités suspectes et illicites ", il ne fournit aucune précision sur la nature de ces activités, leur gravité et leur éventuel caractère terroriste.

11. Enfin, le ministre fait valoir un dernier nouveau motif relatif aux " derniers voyages " de M. AB, en faisant valoir qu'il " a séjourné de fin décembre 2021 à janvier 2022 à Médine (Arabie Saoudite) ", en " transitant par la Jordanie ", qu'il a effectué " en 2022 plusieurs trajets à destination ou en provenance de l'Algérie et la Turquie ", " puis en février 2023 () un nouveau séjour en Arabie Saoudite avec son épouse ", où, toujours selon les termes du ministre repris de la note des services, ils " arboraient " tous les deux à l'aéroport des " tenues religieuses traditionnelles ". Toutefois, le ministre n'assortit ces circonstances d'aucune précision relative aux finalités ou aux conditions de ces voyages qui permettrait d'établir un lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme.

12. Il résulte de tout ce qui précède qu'indépendamment de l'inexactitude matérielle relevée au point 6, les éléments que fait valoir le ministre dans les motifs de l'arrêté attaqué et devant le tribunal ne permettent pas de caractériser des " raisons sérieuses de penser " que le comportement de M. AB constituerait " une menace d'une particulière gravité pour la sécurité et l'ordre publics " en lien avec le risque de commission d'un acte de terrorisme, même dans le contexte des Jeux olympiques et des circonstances internationales actuelles, ni de caractériser son soutien ou son adhésion à des thèses incitant à la commission d'actes de terrorisme ou faisant l'apologie de tels actes, au sens et pour l'application de l'article L. 228-1 du code de la sécurité intérieure. Ils ne permettent pas non plus d'établir que M. AB serait entré " en relation de manière habituelle " soit avec " des organisations ", soit avec " des personnes ", qui, elles-mêmes, " incit[e]nt, facilit[e]nt ou particip[e]nt à des actes de terrorisme " au sens et pour l'application du même article. Le requérant est ainsi fondé à soutenir que le ministre de l'intérieur et des outre-mer s'est livré, non seulement à au moins une erreur de fait, mais aussi à une inexacte application des dispositions de l'article L. 228-1 du code de sécurité intérieure et à demander l'annulation de l'ensemble des MICAS qui ont été prononcées à son égard par l'arrêté attaqué du 27 juin 2024, ainsi que le versement à son profit d'une somme de 1 500 euros en dédommagement des frais qu'il a dû exposer dans la présente instance, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 27 juin 2024 est annulé en toutes ses dispositions.

Article 2 : L'Etat versera à M. AB la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. AB et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Délibéré après l'audience du 29 août 2024, à laquelle siégeaient :

M. AB, président-rapporteur,

Mme MN, conseillère,

Mme OP, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 29 août 2024.

Le président-rapporteur,

Signé :AB

L'assesseure la plus ancienne,

Signé : MNLa greffière,

Signé : QR

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.

Pour expédition conforme,

La greffière,