Tribunal Administratif de MELUN — Décision N° TA77-2410456

jeudi 5 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de MELUN
SectionTribunal Administratif de MELUN
N° DossierTA77-2410456
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationChambre Reconduite à la frontière 12
Avocat requérantACTIS AVOCATS

Résumé IA

Le Tribunal administratif de Melun a été saisi par M. B, ressortissant roumain, d’un recours en excès de pouvoir contre un arrêté préfectoral du 8 août 2024 l’obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de destination et lui interdisant de circuler en France pour trois ans. Le requérant invoquait notamment l’incompétence de l’auteur de l’acte, un défaut de motivation, une erreur d’appréciation au regard de l’article L. 251-1 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile, ainsi qu’une méconnaissance de l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme. Le tribunal a examiné la légalité de la mesure au regard des directives européennes et des dispositions du code précité, en particulier les articles L. 200-1 et L. 200-2 relatifs aux citoyens de l’Union. La solution retenue par le tribunal n’est pas explicitée dans l’extrait fourni, mais l’analyse porte sur la proportionnalité de la mesure et la menace réelle et actuelle pour l’ordre public.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 22 et 27 août 2024, M. A B, représenté par Me Feltesse, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 août 2024 par lequel la préfète de l'Essonne l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- la décision contestée a été prise par une autorité incompétente ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle.

En ce qui concerne la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- la décision contestée est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors que sa présence en France ne constitue pas une menace actuelle, réelle et grave pour un intérêt fondamental de la société.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- la décision contestée est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de circuler sur le territoire français :

- la décision contestée n'est pas motivée ;

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français.

La requête a été communiquée à la préfète de l'Essonne, représentée par le cabinet Actis avocats, qui n'a pas produit de mémoire en défense mais des pièces, enregistrées le 3 septembre 2024.

Le centre de rétention administrative du Mesnil-Amelot n° 2 a produit des pièces, enregistrées le 3 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive n° 2004/38/CE du 29 avril 2004 du Parlement européen et du Conseil ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

La présidente du tribunal a désigné M. Bourgau en application des articles L. 922-1 à L. 922-3 et R. 922-17 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bourgau, magistrat désigné ;

- les observations de Me Redon, substituant Me Feltesse, représentant M. B, présent, qui conclut aux mêmes fins que la requête ; il reprend les moyens soulevés dans les écritures, qu'il développe ;

- les observations de M. B, qui répond aux questions du tribunal ;

- et les observations de la préfète de l'Essonne, représentée par Me Kerkeni.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant roumain né le 10 décembre 1986 à Valenii de Munte (Roumanie), déclare être entré en France en 2009. Par un arrêté du 8 août 2024, dont M. B demande l'annulation, la préfète de l'Essonne, à la suite de la condamnation du requérant le 27 mai 2024 par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes à un peine de six mois d'emprisonnement pour violence aggravée suivie d'incapacité supérieure à huit jours, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. La directive du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 relative au droit des citoyens de l'Union et des membres de leurs familles de circuler et de séjourner librement sur le territoire des Etats membres détermine les conditions dans lesquelles ceux-ci peuvent restreindre la liberté de circulation et de séjour d'un citoyen de l'Union européenne ou d'un membre de sa famille. L'article 27 de cette directive prévoit que, de manière générale, cette liberté peut être restreinte pour des raisons d'ordre public, de sécurité publique ou de santé publique, sans que ces raisons puissent être invoquées à des fins économiques. Ce même article prévoit que les mesures prises à ce titre doivent respecter le principe de proportionnalité et être fondées sur le comportement personnel de l'individu concerné, lequel doit représenter une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société. L'article 28 de la directive impose la prise en compte de la situation individuelle de la personne en cause avant toute mesure d'éloignement, notamment de la durée de son séjour, de son âge, de son état de santé, de sa situation familiale et économique, de son intégration sociale et culturelle et de l'intensité de ses liens avec son pays d'origine.

3. De plus, aux termes de l'article L. 200-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le présent livre détermine les règles applicables à l'entrée, au séjour et à l'éloignement : / 1° Des citoyens de l'Union européenne, tels que définis à l'article L. 200-2 ; / () ". Aux termes de l'article L. 200-2 du même code : " Est citoyen de l'Union européenne toute personne ayant la nationalité d'un Etat membre. / () ". Et aux termes de l'article L. 251-1 de ce code : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ".

4. Ces dispositions doivent être interprétées à la lumière des objectifs de la directive du 29 avril 2004, notamment de ses articles 27 et 28 mentionnés au point 2. Il appartient à l'autorité administrative d'un Etat membre qui envisage de prendre une mesure d'éloignement à l'encontre d'un ressortissant d'un autre Etat membre de ne pas se fonder sur la seule existence d'une infraction à la loi, mais d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace réelle, actuelle et suffisamment grave pour un intérêt fondamental de la société française. L'ensemble de ces conditions doivent être appréciées en fonction de la situation individuelle de la personne, notamment de la durée de son séjour en France, de sa situation familiale et économique et de son intégration.

5. Pour prendre la décision contestée, la préfète de l'Essonne s'est fondée sur la condamnation, le 27 mai 2024 par le tribunal correctionnel d'Evry-Courcouronnes, de M. B à une peine de six mois d'emprisonnement pour violences aggravées par deux circonstances suivie d'incapacité supérieure à huit jours et sur la circonstance qu'il ne justifie ni de la régularité du séjour de sa femme, de l'état civil de ses enfants et des liens qu'il entretient avec eux, ni d'une quelconque insertion professionnelle.

6. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que le requérant a épousé en 2015 une compatriote, qui séjourne régulièrement en France en qualité de ressortissante d'un pays membre de l'Union européenne. Depuis 2018, il réside avec cette dernière et leurs deux enfants, âgés de neuf et trois ans et scolarisés en école élémentaire et maternelle, à Mauguio dans un appartement dont ils sont locataires. M. B établit par ailleurs avoir travaillé en France depuis novembre 2016 en qualité de coordinateur travaux au sein de la société MGE BAT, puis en qualité de président de la même société à compter de juillet 2021 et depuis le 13 mai 2024 en qualité de coordinateur travaux en contrat à durée indéterminée à temps plein au sein de la société MIAL BATIMENT. Enfin, si le requérant a été condamné à six mois d'emprisonnement pour des faits de violence sous l'empire d'un état alcoolique et en réunion dans le cadre d'une rixe avec un client à la sortie d'un débit de boissons, la condamnation a néanmoins été ramenée à six mois d'emprisonnement dont trois mois avec sursis sur appel du requérant et il ne ressort pas des pièces du dossier que ce dernier aurait fait l'objet d'une autre condamnation ou serait connu des services de police pour d'autres faits pénalement répréhensibles. Dans ces conditions, eu égard à la durée du séjour du requérant sur le territoire français, à son insertion professionnelle au sein de la société française, à sa vie privée et familiale sur le territoire français et au caractère isolé de sa condamnation dans son parcours personnel, M. B est fondé à soutenir que la préfète de l'Essonne a entaché la décision contestée d'erreur d'appréciation en considérant que sa présence en France constituait, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société française au sens des dispositions citées au point 3.

7. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que la décision portant obligation de quitter le territoire français doit être annulée ainsi que, par voie de conséquence, les décisions refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, fixant le pays de destination et portant interdiction de circuler sur le territoire français.

Sur les frais de l'instance :

7. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 8 août 2024 par lequel la préfète de l'Essonne a obligé M. B à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a fait interdiction de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans est annulé.

Article 2 : L'Etat versera à M. B une somme de 900 euros sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et à la préfète de l'Essonne.

Lu en audience publique le 5 septembre 2024 à 16h49.

Le magistrat,

Signé : T. BOURGAULa greffière,

Signé : MD. ADELON

La République mande et ordonne à la préfète de l'Essonne, en ce qui la concerne, ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière,

MD. ADELON

No 2410456